L’écosystème Slow Food – Frédéric Gana – mars 2010 1 L’écosystème Slow Food Frédéric Gana – 18 mars 2010 Il est bien difficile d’appréhender l’objet Slow Food, un peu comme une savonnette qui vous glisse des mains, l’association italienne de gastronomes, devenue « éco » et planétaire depuis une décennie, mute, se transforme, évolue sous l’impulsion créatrice d’un Carlo Pétrini décidément bien inspiré. De l’extérieur, beaucoup ont encore l’impression d’observer un rendez-vous de bobos en mal de terroir ; de l’intérieur, on rencontre les producteurs, on met en place des jardins école, on participe à la transformation des pratiques en restauration collective, on soutient des communautés paysannes et artisanales, on s’intéresse aux enjeux de la semence et on prend plaisir à découvrir et déguster tout ce qui se fait de beau et de bon ! L’imagerie associée à Slow Food est complexe, composite, et chacun se forge la sienne en fonction des expériences qu’il aura pu vivre, des manifestations auxquelles il aura pu participer. Chacun se créé son propre itinéraire dans cette « nébuleuse » : les uns y entrent par un salon du goût, les autres par un atelier de dégustation, certains rencontrent des producteurs sur un marché de la terre tandis que d’autres encore participent à un jardin école ou bien sont contactés depuis le fin fond de leur territoire pour venir contribuer à « Terra Madre » et partager leurs savoirs. Inutile d’essayer de figer en mots l’action de Slow Food, au moment où on pense l’avoir saisie, un nouvel événement est lancé, un nouveau grand projet émerge qui vient bousculer l’édifice, redéfinir ses contours. En 20 ans, ce sont ainsi près de 100 000 membres qui ont adhéré à cet état d’esprit, qui d’un bout à l’autre de la planète défendent la diversité alimentaire, agricole, semencière, culturelle, artisanale afin de préserver ce patrimoine incroyable que des générations de paysans, d’artisans, de cuisiniers et de passionnés nous ont légué. Oui l’image de Slow Food est complexe, et peut-être est-ce bien ainsi… Le foisonnement de la vie n’est-il pas complexe lui aussi ? La germination d’une graine n’est-elle pas conditionnée par ces milliards d’interactions entre le vent ou l’oiseau qui l’aura déposée là, les micro-organismes qui grouillent dans le sol, les éléments minéraux qui le constituent, l’eau qui s’y infiltre dans les galeries creusées par les vers de terre et le réseau racinaire des plantes qui le structure tandis que leur partie aérienne le protège, synthétise l’énergie solaire par l’intermédiaire des feuilles ? Et n’y a-t-il pas des milliards de graines en terre, des milliards de possibles, qui attendent le moment le plus propice ou la nécessité pour pointer le bout de leur nez… Ainsi, à l’instar d’un écosystème, Slow Food déploie ses branches, réveille de nouvelles graines qui étaient en dormance, quelque part, dans ce terreau humain que constitue ce réseau planétaire. Cela fait maintenant plus de vingt ans que la petite graine a germé à Rome. Elle s’est depuis transformée en un bel arbre aux multiples branches : Fondation pour la biodiversité, Arche du goût, produits Sentinelles, salons écogastronomiques, marchés de la Terre, Terra Madre, l’université des sciences gastronomiques, le Youth Food Movement, et depuis peu Eurogusto et le Terra Madre des Jeunes Européens qui ont trouvé une terre d’accueil en France. Comme qui dirait, il faut suivre ! Pour un esprit logique… rien de logique à ce qui est perçu comme une perpétuelle remise en question de l’identité de l’association. Car c’est vrai qu’il est bien difficile de faire adhérer à une organisation que l’on a soi-même du mal à définir ! Pourtant, pour un esprit organique, c’est l’évidence même : tous ces événements, structures et projets ne sont que les multiples organes d’un organisme vivant plus vaste : le mouvement international Slow Food qui, vivant, évolue, grandit, se transforme, mue, respectant des rythmes saisonniers d’expression et de L’écosystème Slow Food – Frédéric Gana – mars 2010 2 réflexion, d’extériorisation et d’intériorisation, de grands rassemblements et de recueillement, d’émergence et d’inhibition. S’il est si difficile de caractériser précisément le mouvement Slow Food, peut-être s’agit-il d’arrêter d’essayer, pour simplement le vivre et participer de cette ré-invention permanente, de cette révolution en mouvement. C’est un exercice difficile qui est proposé à nos esprits cartésiens plutôt habitués à tout bien définir, à tout bien catégoriser. Certes, mais cette gymnastique organique qui nous est nécessaire pour vivre Slow Food et faire confiance à cette énergie dynamique préfigure sans doute des grands bouleversements auxquels nos sociétés s’apprêtent à faire face dans ce rapprochement nécessaire d’avec les fonctionnements du vivant. Les vieilles structures, statiques, pyramidales, monolithiques tentent de survivre comme elles le peuvent dans un environnement de plus en plus en mouvement. Les nouvelles organisations, que Slow Food pourrait bien illustrer, tendent vers une forme de bio mimétisme que certains grands penseurs de notre temps conditionnent à la survie de nos sociétés. Ainsi serions-nous peut-être des pionniers de cette nouvelle ère en train de donner naissance à de nouveaux comportements, à de nouvelles formes d’engagement, à de nouveaux modes de pensées, à de nouvelles relations sociales , à de nouvelles solidarités aussi et collectivement, à de nouvelles organisations capables de davantage de flexibilité, de collaboration, de coopération, de résonnance, de co-création. Peut-être sommes-nous dans l’infiniment petit de nos plaisirs gastronomiques en train d’inventer un nouvel infiniment grand ? LA REVOLUTION LENTE ET SILENCIEUSE DU GASTRONOME Qui aurait pu croire que des gastronomes influenceraient un jour les politiques agricoles, les modes de régulations alimentaires, la préservation des savoir-faire et de la biodiversité ? Personne. Qui peut seulement imaginer que des individus mus par leur plaisir alimentaire puissent faire résonner ce plaisir avec une conscience plus large embrassant l’humanité toute entière ? Personne. Les gastronomes sont insoupçonnables. C’est pourtant ce qui se passe, tranquillement et silencieusement, depuis vingt ans que se construit cette nouvelle conscience de l’alimentation, plus large et culturelle que ne l’ont été nos « modèles » alimentaires occidentaux de ces dernières décennies, essentiellement matérialistes et déshumanisés. Le plaisir comme nouvel acte de résistance ! Il y autre chose de nouveau dans cette histoire-là… c'est le plaisir. Cela paraît évident, mais bien souvent, cette dimension de plaisir est occultée dès lors qu'on entre en lutte ou en résistance pour défendre l'environnement ou les droits humains. Comme s'il fallait nécessairement se sacrifier pour être responsable, souffrir pour être juste. Mais en réalité, quel avenir durable si les humains ne sont pas heureux d'en partager les joies simples ? La durabilité, au-delà des valeurs économiques, environnementales et sociales implique le respect de sa propre personne, de son cheminement, de son plaisir, de ses plaisirs et de ceux des autres. Le plaisir, cette quatrième composante de la durabilité est essentielle. C'est, audelà des aspects techniques, la part d'humanité qu'il nous faut intégrer pour vivre la durabilité L’écosystème Slow Food – Frédéric Gana – mars 2010 3 et non plus seulement la penser ; l’appréhender comme une grâce et non plus la subir, pour entretenir des cercles vertueux où il n'y a plus que des gagnants. La passion du gastronome qui n’intéressait jusqu’à présent que les marchands de « bons » produits, suscite aujourd’hui la curiosité des collectivités et des grands décideurs. En effet, le nouveau gastronome juxtapose au « bon » le « propre » et le « juste » dans une vision globale de la chaîne alimentaire qu’il n’est pas fréquent de croiser dans un paysage agricole et alimentaire marchandisé, composé d’intérêts privés cloisonnés en interprofessions et en défense de filières. Aussi, sa connaissance des différents métiers de la terre et de la table, de leurs contraintes respectives et de leurs interdépendances apporte un recul, un oeil extérieur qui vient renouveler l’appréhension d’une chaîne alimentaire qui s’est brisée en maillons orphelins ces cinquante dernières années. Il s’agit bien aujourd’hui d’en reconstituer la trame, en phase avec les particularités de chaque territoire, de chaque terroir dans toute la plénitude du terme. Faire rimer plaisir et responsabilité, convivialité et écocitoyenneté, concilier l’intérêt personnel et l’intérêt collectif, c’est l’expression d’un autre rapport au monde, à l’autre, à soi. C’est l’expression d’une vision complexe du monde que le gastronome a cultivé progressivement à force de curiosité. Cette même curiosité qui le pousse à chercher, à découvrir sans cesse de nouvelles sources de plaisir gustatif, à en comprendre l’histoire, les ressorts, l’origine, le sens, mais aussi en mesurer l’impact sur l’écosystème naturel et humain. Cette recherche amène nécessairement à appréhender la complexité des métiers, des savoirsfaire, en tout cas à ne pas s’en limiter aux seuls labels, cahiers des charges ou idéologies. Le nouveau gastronome sait que des personnes discrètes et qui ne revendiquent rien réalisent parfois un travail admirable. Que d’autres ne rentrent pas dans les « normes » collectives et autres labels car porteurs d’une trop grande originalité. Et que simplement parfois, la relation humaine, le plaisir, la convivialité sont plus essentiels que tous les raisonnements, aussi pointus soient-ils. Tous ceux qui auront passés une nuit dans un fournil, vus le soleil se lever sur un port de pêche et sur les hommes qui l’animent, partager le semis et la cueillette, la fraîcheur ou la chaleur des ateliers de transformation, la proximité du geste, du corps qui se meut avec régularité et précision pour sublimer un produit vivant savent de quoi il est question ici : tout ce qui n’est pas quantifiable dans un bilan carbone, dans un tableau statistique, et qui exprime pourtant notre humanité et notre identité, nos envies et nos contradictions, nos petits compromis et nos compromissions, nos folies et nos petites justifications, la foi et la raison, nos peurs aussi, tout ce qui nous fait femmes et hommes en ce monde. C’est l’investigation de ce champ culturel et humain, enrichit d’empathie et d’un sentiment de co-responsabilité, qui caractérise les mues successives réalisées par Slow Food depuis son origine. Ainsi, à mesure que s’intègrent de nouvelles données, de nouveaux besoins émergent : rencontrer, créer du lien entre les maillons de la chaîne alimentaire, donner du sens à un acte alimentaire banalisé et pourtant toujours aussi vital et essentiel à la vie. L’émergence de Terra Madre en 2004 prend alors tout son sens. Quoi de plus évident après avoir remonté la chaîne alimentaire jusqu’à son amont, la terre, d’y rencontrer le producteur, l’homme qui a accompagné la graine, qui a vu naître l’animal, qui a plongé ses mains dans le sol pour y déposer la semence avec l’intention de nourrir son prochain. Cette rencontre humaine est aussi géographique : un paysan qui travaille une terre, c’est aussi un territoire, une communauté, une histoire et des traditions. Aussi, lorsqu’on en découvre à la fois la grande richesse et toute la détresse, les difficultés d’exister de ces travailleurs du vivant dans un monde formaté pour le non-vivant, la nécessité de réunir ces personnes, de les valoriser, de leur permettre de créer du lien entre eux, de développer de nouvelles solidarités, s’impose d’elle-même comme une graine qui sort de sa dormance. En L’écosystème Slow Food – Frédéric Gana – mars 2010 4 2004 à Turin, 5000 paysans se sont réunis 4 jours durant. Ils sont venus de plus de 130 pays invités par Slow Food à partager ce qui nous réunit sur ce petit caillou qui nous sert d’habitat collectif : la nécessité, la joie et la dignité du rapport à la terre. Terra Madre, entre folie et inspiration, résonne aujourd’hui comme un pivot dans l’histoire humaine qui marquerait un changement de cap, une prise de conscience. Tous les deux ans, à chaque flux et reflux, alors que ces milliers de personnes s’envolent de tous les continents pour se rassembler et vivre un moment ensemble, c’est comme une aiguille qui serait piquée sur un méridien planétaire, comme une séance d’acupuncture pour la terre mère et pour ses enfants. TERRA MADRE, le réseau planétaire des communautés de la nourriture Terra Madre donne cette impression d’être plongé durant quelques jours sur une planète miniature où les pêcheurs des Caraïbes, de Finlande, côtoient les planteurs de fèves de cacao de l'Equateur, les fumeurs de poisson de Kokrobite au Ghana, les bergers des Pyrénées ariégeoises et les Barabaig de Tanzanie, les vignerons de la Bourgogne, les riziculteurs de Chine et de Corée, les paysans indiens et népalais et depuis la deuxième édition en 2006, quelques mille cuisiniers qui travaillent en collaboration étroite avec des producteurs et dans le respect des saisons. Tous sont ici afin d'échanger sur leurs pratiques, tisser des liens, initier des amitiés et partager un certain rapport à la terre et à la table. Le plus frappant peut-être, habitués que nous sommes aux grandes messes où des personnalités viennent livrer leurs réflexions à un parterre de « petites gens », c'est qu'à Terra Madre ce sont les paysans et les cuisiniers qui sont à l'honneur. Ce sont eux qui témoignent de leurs expériences, avec maladresse parfois, avec intimidation souvent, mais avec la fierté d'être enfin reconnus pour leur travail. Et c'est bien là ce qui est essentiel dans ce qui se passe à Terra Madre. C'est que peut-être pour la première fois dans notre histoire contemporaine, des responsables politiques, des élus, des leaders d'opinion, ont su accueillir avec « orgueil » comme disent les italiens, avec fierté, humilité et reconnaissance celles et ceux qui nourrissent le monde. Mettez vous ne serait-ce que quelques secondes à la place des apiculteurs de Ijebu-Ode au sud Niger qui ne sont pour la plupart jamais sortis de leur pays et qui sont conviés en Europe pour témoigner de leurs pratiques, mettez-vous à la place des planteurs de riz rouge d'Andasibe à Madagascar, et des bergers nomades de Barabaig en Tanzanie. Imaginez que des paysans dans des pays en guerre ont vu le Ministère des affaires étrangères italien se démener pour obtenir un visa et les faire sortir de leur pays car leur présence en Italie est jugée importante ! Imaginez cette main tendue de l'Europe non pas comme un geste de solidarité ou de charité mais comme une invitation à partager un peu de leurs précieuses connaissances. Ce geste-là est nouveau. Au-delà de la rencontre matérielle de tous ces individus, Terra Madre est un symbole puissant présenté au Monde comme les bases d'une nouvelle reconnaissance de la fonction nourricière de la terre mère ainsi que des femmes, des hommes et des communautés qui la cultivent respectueusement pour la survie de tous. C'est la reconnaissance de valeurs écologiques et culturelles universelles dans le respect des différences et des spécificités géographiques et traditionnelles de chaque terroir et de chaque communauté. C'est l'identification d'une communauté humaine unifiée autour de valeurs communes et qui permet L’écosystème Slow Food – Frédéric Gana – mars 2010 5 à chacun de mieux découvrir ce en quoi il est unique et facteur d'enrichissement pour la collectivité. Certains diront que la qualité de la traduction des ateliers était moyenne, que les témoignages n'étaient pas tous intéressants, que finalement il ne ressort pas grand-chose de concret de ces rencontres. Je dis pour ma part que ces rencontres ne peuvent souffrir un regard purement matérialiste car ce qui se passe à Terra Madre n'a rien de rationnel. Ce sont les temps informels qui sont les plus riches, ce qui se passe dans les marges, tout ce que les participants rapportent avec eux d'immatériel, tout ce qui fait que quelque chose a changé sans qu'on puisse expliquer pourquoi. Ce quelque chose qui ne s’explique pas pourrait simplement s’apparenter à la rencontre de la différence. Rencontrer un artisan ou un cuisinier lorsque l’on est paysan est parfois une petite révolution. Echanger avec un pêcheur d’Afrique lorsque l’on jette ses filets au large des côtes bretonnes peut en être une autre. La transversalité des approches, des connaissances, l’inter culturalité, sont des nourritures à part entière. De celles qui nourrissent le corps et l’esprit. Nombreux sont ceux qui regagnent leur pays avec le sentiment de faire partie d’une grande famille, de ne plus être seul et isolé dans leurs croyances, dans la défense de leurs valeurs. Ils sont connectés au « réseau » comme les maillons d’une vaste chaîne. Par delà l'imagerie de la cuisine française… En France, pays d'agriculture et de gastronomie, il semble qu'il soit paradoxalement encore plus difficile qu'ailleurs de penser l'assiette de manière aussi globale et terrienne. De fait, jusqu'à présent, le mouvement Slow Food a eu du mal à prendre racine au-delà d'un cercle un peu élitiste dans notre pays. Peut-être est-ce dû au fait que nous autres, détenteurs d'un patrimoine gastronomique mondialement reconnu, héritiers d'une culture agricole puissante, nous imaginons qu'il en sera ainsi jusqu'à la fin des temps et que nous n'avons par conséquent aucun effort à faire. Et pourtant… que dire de ces héritages, lorsqu'à coup de marketing plus ou moins bien sentis, nous les livrons à un marché uniformisé et uniformisant, bradant ce qui nous rend unique et ce qui compose notre identité : la diversité de nos terroirs, la multiplicité de nos cultures locales, ce sens du fourneau, de la table, de la convivialité, et du plaisir qui font notre originalité ? Nos valeurs et notre savoir-faire artisanal et gastronomique sont en lente, mais sûre décomposition. Comme une poutre qui paraît saine mais qui, rongée par les termites, serait vermoulue à l'intérieur. Le tableau n'est pas très réjouissant : de la réforme du CAP cuisine qui éclipse des savoir-faire de base pour faire rentrer des « compétences » nécessaires à l’employeur industriel de l’agro-alimentaire, aux cuisiniers qui peinent à trouver du personnel encore capable et suffisamment motivé pour transformer des produits frais, en passant par le manque de reconnaissance des producteurs et de la valeur de pratiques paysannes et artisanales pourtant essentielles, nous vendons au monde de l'uniformité alors que nos atouts sont dans la diversité… A mesure que les fermes disparaissent, une toutes les vingt minutes en France, c'est un peu de notre identité et de notre lien à la terre qui s'évanouit. Car derrière l'image de la cuisine Française qui est vendue à travers le monde, derrière la vitrine d'une gastronomie exceptionnelle et de chefs étoilés, la réalité est beaucoup plus sombre. L’écosystème Slow Food – Frédéric Gana – mars 2010 6 Nous sommes le 2ème pays consommateur de pizza dans le monde après les Etats-Unis ; les restaurateurs se fournissent en très large majorité chez Metro et Promocash avec des produits alimentaires négociés au plus bas prix mondial avec les conséquences que l'on sait sur la dignité des populations et l'intégrité des écosystèmes ; les industriels de la restauration collective ont remplacé les cuisines communales et proposent aux enfants des crèches et des écoles, aux personnes âgés dans les maisons de retraite, aux malades dans les hôpitaux, aux employés dans les entreprises, une nourriture industrielle déshumanisée et au coût énergétique et social important. Aujourd'hui, plus de la moitié des cantines scolaires des écoles maternelles et primaires sont concédées, tandis que les mastodontes de la restauration scolaire lorgnent à présent sur le secondaire. Derrière la vitrine glorieuse, le menu n'est donc pas très appétissant. Il aurait de quoi susciter une large remise en question plutôt qu'une autocongratulation permanente. C’est ce que les gastronomes ont compris, sur le tard diront les écologistes de la première heure, mais l’escargot de Slow Food, à son rythme, s’attaque aujourd’hui avec force et conviction à l’érosion de notre culture et de notre patrimoine alimentaires. La jeunesse s’invite elle aussi à cette résistance joyeuse, ou peut-être est-ce elle qui nous invite à la rejoindre, comme en témoigne Sam Levin, un lycéen américain du Massachussets, venu présenter en 2008 à Terra Madre son initiative de potager agroécologique réalisée dans son lycée. Et avec la jeunesse, c'est l'espoir qui s'invite à la tribune. Aussi, lorsqu'il prend la parole avec autant d'assurance devant cette vaste assemblée de 8000 délégués, on pense aux 1000 autres jeunes présents dans la salle et porteurs de cette même énergie. Eux-mêmes représentants les millions d'autres jeunes qui de part le monde cherchent leur chemin, tentent de donner du sens à la vie et de se construire un avenir digne. Pourtant de quoi s'agit-il ? D'une histoire de potager ! Dis comme cela, c'en est presque ridicule. Des milliers de personnes se réunissent dans une salle et s'enflamment dans un élan d'enthousiasme à la simple évocation d'un projet de potager… Cela en dit long sur l'état de la culture alimentaire et agricole de l'humanité ! Situation grotesque pour nos aînés qui ont tous connus voire grandis dans des fermes, aujourd'hui, le constat dramatique d'un déracinement profond de nos sociétés "modernes". C'est pourquoi ces moments d'espoir sont des petites pépites qui rappellent le formidable potentiel de l'humain lorsqu'il est sur son chemin d'évolution. Aussi, à mesure que se déroulait le récit de Sam, qu'il nous racontait le bonheur des enfants de maternelle de son école à courir dans son potager entre les légumes, le soutien de la hiérarchie scolaire face à cet enthousiasme, la solidarité avec le don de paniers de légumes à des familles démunis, les demandes de soutien d'écoles d'autres pays et jusqu’en Afrique désireuses de mettre en place un projet similaire, son envie d'aller plus loin avec la plantation d'arbres fruitiers et l'agrandissement du potager, c'est l'émerveillement qui gagne devant tant d'exigence et de ferveur. Et son discours de terminer ainsi : « …Ce à quoi vous avez tous donné naissance est l'incroyable mise en marche d'une puissante révolution. Mais je sais que vous vous demandez tous si ma génération est à même de poursuivre cette révolution et de la porter au terme de sa mission… Si je suis ici aujourd'hui, c'est parce que je veux que vous sachiez que nous sommes là. Nous serons la génération qui réconciliera l'humanité avec la terre ». |
