Entrant dans l’antre brumeux de l’Echangeur, nous découvrons progressivement un capharnaüm d’objets lourds et obscures, formes inquiétantes surmontées par des écrans également disparates, ajoutant au désordre visuel. Deux lutins surgissent alors des profondeurs de la scène, l’air ébahie. Il s’agit de Virgile et Dante, qui tout à leurs pérégrinations intérieures finiront par entrer en collision. Du burlesque qui marque le début du spectacle, et nous rappelle que le recul est salutaire. Construite sous forme de trois pièces courtes écrites à des temps différents, la mise en scène d’Alexis Forestier joue sur la notion de collage pour interroger le sens des textes. Collage de genres, utilisation de supports mixtes (chants, machines, vidéos également fragmentaires), mise en parallèle du texte de Dante avec quelques morceaux choisis de l’œuvre de Kafka (qui lui aussi, notamment dans « Le Château » s’intéressa au « cheminement »). Choisissant de plonger ce récit dans le stupre et la sueur des bas-fonds, le metteur en scène assume une pièce éruptive, vomissant des objets et de la boue, « crachante ». Un esprit à la fois festif et provocateur qui n’est sans doute pas éloigné des fêtes populaires du Moyen-Âge. L’énergie mutine des quatre comédiens et de leurs machino - régisseurs et communicative et immerge le spectateur dès le premier chant. Une Odyssée où nous rencontrerons des ombres mythiques tel Ulysse ou les gardiens de l’Enfer, et où le son est l’un des acteur principal, formant la trame de cette aventure scénique, qui nous plonge tantôt dans les caves berlinoises des années 90 tantôt sur les scènes rock les plus underground de France. Dispositif total, à la fois brutal et tendre, poétique et frictionnel, ce tissu évoluera au fil de l’ascension vers le Paradis sans jamais perdre sa texture d’origine. Une progression qui n’oublie jamais le chemin parcouru et son point de départ. Et bien sûr au centre de cet acte créatif, le texte, toujours aussi puissant et contemporain de Dante. Et aussi, ces inserts Kafkaïens d’une mélodie lyrique poignante, tournés en boucle dans la bouche d’Alexis Forestier. Le tout, dans leur langue d’origine, l’Italien et l’Allemand, renforçant encore un peu plus la texture sonore de la pièce. Une belle mise en bouche et en musique à découvrir en deux temps ou dans son intégralité. Marion Oddon |

