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texte-2010

"L'Envers du dehors"

L'Elégance du marcheur solitaire

On ne donne à voir que des fragments de soi-même, parfois, on accepte de les laisser se superposer, se relier à la manière d’un puzzle incomplet, car, souvent, le morceau essentiel qui pourrait devenir la clé du mystère manque, coquetterie, dissimulation volontaire, travail de sape de l’inconscient, question d’honneur ou de survie. Cet état de décomposition/recomposition est permanent, comme la respiration, l’« alternativité » d’un courant que nous sommes des milliards à produire, avec pour chacun son voltage, sa résonance, son intensité. Parfois, certains parviennent à saisir ce qui nous échappe, et nous le restituent, sans mots, sans explications, avec juste ce silence qui s’impose devant une image, petite bulle en suspension dans nos vies.

Il y a toujours quelque chose qui sort du cadre, qui y entre, ou qui  traverse les images de Raphaël Dupouy. Alors, l’œil cherche constamment un prolongement, une fin, comme un dernier étage avec ses dizaines d’antennes-relais parasites, une partie d’un corps que l’objectif a volontairement ignorée, une réponse à une phrase taggée sur un mur, la naissance d’un fleuve, mais tout ceci reste à inventer, car Raphaël, en nous livrant une des clés d’un espace donné, ne prétend pas extraire l’ensemble de sa réalité. Cela lui suffirait-il ? Structures de métal, gratte-ciels, néons, passants, hommes et femmes qui s’affairent, amoureux enlacés apparaissent au détour d’une… ligne de fuite ?

Et puis, voici des mots, vestiges d’affiches ou de graffitis que le temps qui passe et le temps qu’il fait ont modelé à leur guise, patiemment, saison après saison, jusqu’à ce que le photographe s’y arrête pour nous, nous qui serions peut-être passés cent fois devant sans que rien ne nous interpelle. Un « tag » détourné, des dizaines de couches d’affiches déchirées pour une improbable rencontre, une sorte de  jeu des « cadavres exquis » en images.

Depuis plus de vingt ans, cet homme élégant et discret arpente le monde, il en a d’ailleurs fait « un tour » pour nous proposer sa réalité : celle dans laquelle chacun d’entre nous bouge et respire, aime fuit, rêve, mais chacun à sa manière. Prenez deux personnes, faites-les déambuler ensemble dans une ville inconnue d’eux, et demandez-leur ensuite de raconter : chacun aura vu, senti, entendu, lu selon sa propre sensibilité et ses propres repères ; d’ailleurs, comment regarder simultanément le ciel et l’endroit où l’on pose ses pieds ?

C’est précisément là que Raphaël intervient. Il fait se télescoper deux morceaux de temps et de lieux en un seul cliché, directement à la prise de vue : l’instinct du traqueur de réalités entre alors en jeu car, pour lui, il s’agit de donner à lire des images, en décryptant le contenu ; le sens de sa réalité « inventée » est un morceau daté de la société qui nous entoure, il parle de nous, mais aussi de ces autres êtres humains qui vivent dans un ailleurs qui s’invente ou qui s’impose sans cesse. Et surtout, ne jamais se satisfaire d’une seule vision des choses, adopter plusieurs angles d’attaque, faire se rencontrer des idées, des lieux, des êtres que tout prédisposait à s’ignorer. 1/125e de seconde de bonheur, de rêve, de surréalisme, d’incongru.

Là, une rue de Phnom Penh dans laquelle le cycliste « superposé » passera peut-être un instant plus tard, ici, un marché grouillant de monde sur une infinie étendue de sable est traversé par une femme immense, démesurée, ici encore, un couple semble être en suspension dans le métro londonien, c’est sans doute que le désir qui les réunit et les isole du reste du monde les a laissés là, présents et fragiles, et pourtant inatteignables. Le regard du photographe, associé à la technologie, vient se substituer à l’impossible ubiquité. Pour Raphaël Dupouy, la photographie est un acte solitaire. Être à la fois acteur et spectateur de ce monde offre cet indispensable décalage, cette délicatesse de celui qui ne trouble pas l’ordre des choses pour mieux s’en approcher.

De ses études aux Beaux-Arts de Saint-Etienne, Raphaël garde une grande liberté d’expérimenter, un « deviens toi-même » qui lui a permis de toucher aussi bien à la musique qu’à l’écriture. Il évoque l’influence des photographes urbains américains, l’humour cynique de Martin Parr et l’univers foisonnant de Plossu. Ses photographies noir et blanc adoptent, quant à elles, le langage poétique ou nostalgique de quelque chose de volé  au temps qui passe : ainsi, sur le papier, ce qui tendait à nous échapper dans une fuite inéluctable pourra convoquer nos souvenirs à chaque fois que l’envie nous prendra. La série des façades, entre humour et tristesse, nous évoque tour à tour une vie de travail, une beauté fanée, des retrouvailles aujourd’hui impossibles, de chers disparus.

Et il marche, Raphaël, il marche, pour réaliser son état des lieux du monde, morceaux choisis, morceaux volés, morceaux saisis lorsque tous les témoins de l’instant ne voyaient que la banalité du quotidien qui les entoure.

« L’Envers du dehors », le catalogue qui retrace en partie son exposition au Centre d’Art Sébastien de Saint-Cyr en 2010, s’ouvre et se ferme par un autoportrait, où l’appareil photo, venant se fondre dans le visage en devient un de ses éléments – parfois même le visage n’est plus qu’un ensemble formé par l’appareil photo cerné de deux mains – et une image de départ ou d’arrivée, saisie à travers la fenêtre d’un train ou celle d’un bateau. Pour Raphaël, la vie est un voyage, avec des haltes mais sans vraiment de repos, car il y a là, dehors, quelque chose qui l’appelle, et pour son plus grand plaisir – et le nôtre – il ne sait pas encore quoi…

… pourtant, Raphaël rêve d’un autre langage, plus subtil encore, un savant équilibre entre les images, les sons et les mots, un nouveau langage qui saurait troubler nos perceptions physiques, qui serait capable de nous faire perdre nos repères pour nous en offrir d’autres, étrangers encore.

Hélène NICOLAS
Juillet 2010
Vol sur China Airlines, 1989

Phnom Penh, 2009

Phnom Penh, 2009

Hangzhou, 2009

Istanbul, 2010