"London feeling"

Une photographie du mouvement


« Les héros doivent toujours quitter la ville. 
Parce que nul n’est prophète en son pays,
parce qu’il faut toujours sortir pour prêcher,
et donc prêcher toujours ailleurs, et donc toujours quitter.
Pour se refaire une virginité. »

Christine Angot, extrait de Quitter la ville


« La peinture ne saisira le mystère de la réalité
que si le peintre ne sait pas comment s’y prendre. »

Francis Bacon, extrait des Entretiens avec David Sylvester



Raphaël Dupouy revient de Londres, avec de nombreux clichés en forme de feelings ; à moins que ce ne soit l’inverse. Londres, on l’aura compris n’est que prétexte à donner à voir quelque chose de l’intériorité ; et c’est tant mieux. Nulle prétention donc à nous présenter ici la ville (« Est-ce que toutes les villes ne sont pas les mêmes ? Elles sont des rues, des carrefours, des voitures qui avancent, des regards qui cherchent. 1») Aucune volonté donc de nous faire découvrir la cité ou de nous en montrer certains aspects, certains lieux, certains visages, certains moments. Londres, comme Prague un temps 2, ou bien d’autres villes encore 3 - car la ville plaît à Raphaël Dupouy -permet au photographe, de prendre la pose. La ville est, semble-t-il, un des paramètres nécessaires à sa créativité. La ville, comme une muse, permet l’inspiration. Et tout comme la muse, elle n’est pas véritablement l’objet et le propos du créateur. Elle engage plutôt vers autre chose, permet l’envol.
La ville, c’est aussi un ailleurs, non compris comme exotique et dont on se plairait à rendre compte mais plutôt comme un lieu autre, loin du quotidien et de l’intime. La ville, cette “autre” donc, cette étrangère, cette inconnue. Juste ce qu’il faut de différences - pour ne pas dire de dépaysements - pour que l’observateur soit sensiblement modifié. C’est alors un état d’être plutôt qu’un lieu dont Raphaël Dupouy rend compte par ses images, avec cette connaissance sûre que le second est la condition du premier. Et c’est dans la fidélité à l’autoportrait (présent dès 1989 dans son œuvre, et peut-être même antérieurement) que sa démarche se cristallise. Donner à voir la ville serait donc surtout, dans une entreprise socratique, tenter de se connaître soi-même. Loin d’offrir son visage par l’autoportrait comme un témoignage de sa présence en un lieu et en un instant donnés, c’est toujours son propre regard sur lui-même qu’il questionne par la mise en abyme du photographe se photographiant lui-même, dans la position du preneur d’images. Tout comme Flaubert s’amusait à dire, parlant de son personnage Emma, « Madame Bovary, c’est moi », Raphaël Dupouy pourrait tout aussi bien dire « London feeling : c’est moi ! »

En quête de liens
Ce photographe a donc la nécessité d’un espace. Nouveau. D’un espace à investir de sa propre présence, de sa propre émotion, de ses intuitions aussi, de ses feelings. La quête d’un lieu - ou du moins son approche, le déplacement vers celui-ci - compte tout autant que le lieu lui-même. Il y a quelque chose en mouvement chez Raphaël Dupouy : mouvement du corps, le sien, qui se déplace et qui a besoin donc de se confronter à l’espace, d’aller le chercher, le parcourir, le vivre, le ressentir, et mouvement de la pulsation aussi, de ce qui fait vie et désir. Ce mouvement imprime - si ce n’est révèle - toute la démarche créative du photographe.
C'est dans le déséquilibre même et les formes impossibles, permises par la surimpression notamment, que réside la sensation du mouvement. La superposition des prises de vue confère en effet une dynamique à l’image qui inscrit justement le mouvement au cœur de la fixité de la photographie. Magnifique entreprise que de jouer avec la nature même du médium utilisé, avec ses contraintes aussi, voire ses impossibles.
Mouvement donc donné à l’image ou image du mouvement ? Le flou, le déformé, les lignes qui s’enchevêtrent jusqu’à faire perdre le sens de gravité parfois, sont autant d’instantanés de ce qui fait le passage d’un point à un autre. Les objets, les corps, perdent forcément un peu leurs contours premiers, en obtiennent d’autres, deviennent parfois abstraits par la perte des détails de leur forme ou le sur-ajout d’autres formes, tout comme le corps chez Francis Bacon qui s’étire dans le trait, déformé, offert dans le geste plus que dans la posture. Et il n’est certainement pas anodin que le métro londonien soit le lieu où le photographe a choisi, de manière privilégiée, d’opérer.
L’ “Underground” permet certes le transport mais surtout le déplacement et, encore une fois, de manière plus générale, le mouvement ; tout comme le permettent la grande roue, la “London Eye” et, précédemment à ce travail-là, l’avion dans Blue Sky Café. Comme si c’était dans le mouvement que les choses se passent ; ou se transforment. Que les rencontrent adviennent. Que les gens se livrent. Que les émotions circulent. Dans le transit aussi. Dans le passage d’une chose à une autre.
Par le mouvement qui ressort de cette imbrication d’images, et qui les lie les unes aux autres de manière plus ou moins évidente ou complètement secrète voire incongrue, comme en un cadavre exquis, avec une surcharge de signes et donc de sens parfois, c’est une image du passage, du lien, du “pendant” que Raphaël Dupouy offre ici comme un vibrant appel à être dans l’instant ; et l’instant n’est pas quelque chose de figé, loin de là. L’instant est riche de tout ce qui le traverse, de ce qui a précédé et de ce qui suivra aussi. L’instant est multiple, grouille, ne se laisse pas déchiffrer, reste énigmatique, étrange, surréaliste ou fantastique même parfois ; un temps, longtemps, toujours peut-être. L’instant est un hiéroglyphe ou une simple trace au contraire, dénuée de sens, pure présence graphique de laquelle se dégage une forte poésie, permettant plus que tout sans doute, par la contemplation à laquelle elle invite, un sentiment fort d’appartenance au monde.

Myriam Villain
Maître de conférences

1 -Jean-Marie Le Clézio in Le cœur brûlé et autres romances
2 - Michel Flayeux - Raphaël Dupouy, Praha, Editions Telo Martius, 1999
3 - Raphaël Dupouy, Blue Sky Café, Editions Réseau Lalan, 2007