"André Gide au Lavandou"

L'Eternité, en front de mer

Textes : Vincent Vivès - Photographies : Raphaël Dupouy


« Elle est retrouvée.

        Quoi ? - L'Eternité.

        C'est la mer allée

        Avec le soleil. »

Arthur Rimbaud
extrait de Une saison en Enfer


Un lieu de poésie
Il y a des lieux qui attirent, qui fascinent, dont on se sent proche, presque originaire, avec un sentiment fort d’appartenance, comme si, véritablement, on en était issu. 
Sur la Côte d’Azur, Le Lavandou est, pour de nombreux artistes, un de ceux-là. Un lieu où l’on pose aisément le chevalet, comme en son temps Henri-Edmond Cross et Théo Van Rysselberghe ; où l’on se pose, tout simplement. André Gide choisit ce lieu de poésie comme un de ses lieux de villégiature. Raphaël Dupouy, quant à lui, le choisit pour l’habiter, et ce depuis de nombreuses années. Il en fait donc tout naturellement, et fréquemment, son sujet de photographie. Entre autres lieux. 
Que l’un donne à voir (forcément autrement – différence du médium utilisé et singularité absolue d’une sensibilité – et, en un autre temps aussi) ce que l’autre décrit (même si les fragments présentés ici sous le nom de Gide ne peuvent être certifiés véritables, nous dit l’éditeur) ne semble pas déplacé. Bien au contraire ; la rencontre est des plus heureuses. Comme en un passage de relais d’un artiste à un autre, comme en une substitution magique, pourrait-on dire presque (Raphaël Dupouy sur les pas de Gide devient, un peu, lui-même l’auteur, et c’est peut-être un des sens possibles de cet autoportrait mis en couverture de l’ouvrage), le photographe poursuit, par l’image cette fois, les déambulations solaires de l’écrivain, dans ce petit coin de méditerranée. 
Mais au-delà d’une simple illustration des lieux de vie ou de promenade de Gide (cf. les photographies « Dans la maison de Gide » notamment), Dupouy révèle sa vision toute personnelle de cet espace. Et c’est dans cet intime révélé qu’il peut sans doute rendre compte le plus fidèlement possible de celui de l’écrivain. Point de duplication donc pour établir des correspondances qui ne seraient que forcées (l’espace référentiel se transforme en espace fictionnel sans quoi il n’y aurait aucune poésie photographique), mais plutôt présentation d’un « ailleurs » (autre temps, autre espace forcément aussi car la nature est en mouvement toujours, autre histoire personnelle, autres histoires encore), pour dire l’ici. Cet ici. Le lieu élu. 


Un lieu premier
Le Lavandou est pour le photographe un lieu premier. Premier lieu de l’ailleurs en effet pour le jeune Raphaël qui vient « faire des saisons » comme on dit (le temps et l’espace, problématiques propres à la photographie, sont déjà intimement liés) et quitte ainsi, quelques étés, son Saint-Étienne natal. Le Lavandou, premier lieu donc, et qui sera peut-être le dernier puisqu’il est choisi pour y vivre les jours. Il y a comme une espèce de reconnaissance d’une terre plus originelle encore que celle de la naissance - plus large donc qui renvoie au mythe d’origine, au roman familial -et une fidélité qui s’ensuit, identique à celle que l’on offre à une femme, à la première sans doute ; la mère. La mer. C’est elle qui captive le photographe, de jour comme de nuit, sous le soleil de midi ou sous la pleine lune, lointaine ou proche, frontale ou dissimulée par quelques pins parasols, barques ou baigneurs, indomptée le soir reprenant ses droits quand les plages se désertent ou docile quand elle porte en son dos, au plus fort de l’été, les bateaux de plaisance. La mer est celle à qui l’on revient toujours, peut-être pour tout l’imaginaire et la lumière qu’elle charrie. La mer au plus près. Et le soleil aussi, dans un rapport direct et avec lequel il faut sans cesse composer ; ce soleil dans « sa rondeur bleue pulsatile », ce soleil encore qui, par un procédé de surimpression, compose le visage de Gide lui-même, dans cette photographie intitulée « André Gide, homme solaire ».


Tous les autres lieux, toutes les autres villes, étrangères souvent, que Raphaël Dupouy photographie depuis plus de vingt ans ne sont alors peut-être qu’une tentative de s’éloigner un peu de ce magnétisme dont on peut craindre qu’il rende fou pourquoi pas, comme Meursault dans L’Etranger de Camus qui tue sur la plage un jour, comme ça, pour rien, peut-être parce que le soleil était trop haut. Cette lumière magique du Lavandou, indispensable au peintre comme au photographe d’ailleurs, les artistes ne s’y trompent pas. Elle est essentielle, féconde, mais se consomme avec parcimonie, au détour d’une villégiature, d’un séjour ou de quelques vacances. Alors, forcément, quand on y vit, il faut parfois partir. Souvent même. 


Un lieu comme image du temps.
Le photographe, construisant son œuvre, ramène alors des images d’ailleurs (Londres, Prague, Paris, Barcelone, … ) pour savourer peut-être encore davantage l’ici, cet ici, ce lieu de bord de mer auquel Raphaël Dupouy n’échappe pas, comme on n’échappe pas à son destin et à l’absurde de l’existence humaine. Le Lavandou, et c’est peut-être en cela que le lieu fait figure d’élection et d’exception - pour le photographe comme pour l’écrivain et pour d’autres artistes encore -, propose, face à la finitude des choses et au tragique de la vie, quelque chose d’atemporel. La photographie d’un feu de la Saint-Jean sur une plage ou d’un manège dans la lumière du soir joue tour à tour de la nostalgie ou de la fête dans une pure répétition de rites qui n’ont plus d’âge et offre ainsi un formidable sentiment d’éternité ; la photographie devenant alors « photomagie ». Paradoxalement aussi, si le Lavandou propose, par le filtre de l’œil du photographe ici, quelque chose de « hors du temps » en raison d’une forme d’immuabilité, c’est aussi pour son caractère changeant - généreux dans ces changements d’ailleurs - se présentant comme un espace protéiforme, un lieu de tous les possibles. Tour à tour « carte postale » ou fragment de l’intime, le cliché du lieu est autant la saisie de l’instant qui dure toujours qu’une image d’Epinal parfois (quelques parasols en bord de mer , deux fauteuils en terrasse, ou quelques touristes sur la plage ou en bateau) ; dédoublement du cliché donc qui n’est plus seulement prise mais aussi restitution d’un « lieu commun ». 
Dans ce lieu élu, l’Espace a véritablement rendez-vous avec le Temps. Et le temps est ponctuel. Il honore la rencontre. Le temps présent et le temps passé aussi bien sûr : « Le vrai lieu est temporel, il postule le surgissement par fouilles archéologiques répétées d’une plénitude perdue, d’une dimension temporelle révolue »
Une image de Raphaël Dupouy – photographie vraiment ou peinture en trompe-l’œil ? – d’un ferry au loin sur la mer suspend le temps et étreint le lieu : Quoi ? L’éternité, en front de mer. 

Myriam Villain
Maître de conférences

(1) Images en Manoeuvre Editions
(2) D. H. Lawrence, « Sun ». 
(3) Béatrice Bonhomme, « La poésie et le lieu », Noesis [En ligne], N°7 | 2004
(4) Henry de Montherlant : « Eternité est l'anagramme d'étreinte ».