"L'envers du dehors"

"Thank u for the wall"
Palimpsestes et déserts urbains


Au mutisme du monde, la ville oppose ses enseignes en manière d’accroche-cœur et le jacassement de ses murs placardés. Contre les grands horizons muets, elle déchaîne son tapage, fouillis de sens entrecroisés où chacun tente de trouver le sien. Plus encore que de l’argent, la cité consomme avidement du signe perclus d’ailleurs, vite dévoré, vite recyclé avant usure afin de maintenir à flot le sens et le rêve. Sa vie se concentre dans cette frénésie signifiante et onirique.
Toute une constellation de signes, pointant vers de fébriles espérances et de possibles appartenances, profère la bonne aventure à ces flots de vivants saoulés de signes, saturés de sens. Entre rumeurs et clameurs, parmi ces virtualités mouvantes, tout s’organise contre la mort, tout se ritualise contre la dérision et la charpie du temps. Tout se fait la promesse d’une justification définitivement conquise. A défaut, l’argent suffit parfois à conjurer la petite souffrance qu’est le peu de chose d’être au monde.
Dans les photographies de Raphaël Dupouy, ces pulsations de sens, ces battements de signes se sont tus. Les vivants ont reflué. La fête est finie. Les paradis de pacotille sont en haillons. La cité sent la charogne. Elle n’a plus rien à vendre. Elle n’expose plus que les stigmates de sa faillite et la lèpre de son décor abandonné. Toutes les digues érigées contre l’absurde ont rompu. Ses enseignes édentées, ses signes disloqués, ses panneaux chavirés, ses millefeuilles d’affiches lacérées annoncent la liquidation générale du sens. Reste, pour solde de tout compte, la ville couleur de deuil, emmurée dans un silence épais, photographiée comme un désert. Un déclic compulsif a capturé la banqueroute, traqué les négoces naufragés édifiant ainsi, cliché après cliché toute une ville au rebut. Oui, "triste ville ce soir".

Rien ne respire, rien ne circule : tout est suspendu. Un rapt étrange a soustrait le réel à sa temporalité et à ses entours pour le transférer dans des limbes. Ni réelles, ni fictives, ces vues constituent de nouvelles entités énigmatiques et paradoxales. Elles sont le fruit de l’art peut-être le plus émouvant de la photographie : celui de capter et d’annuler le temps dans un même déclic. Elles sont pourtant l’exact contraire d’instantanés et auraient pu être prises la veille ou le lendemain. Elles ne traquent pas le point d’équilibre (entre le pas encore et le déjà plus), ne pratiquent pas le culte de "l’instant décisif", ne cherchent pas le flagrant délit. Pas de geste, de cri ou de regard statufiés dans un état d’inachèvement éternel. Aucune résonance temporelle qui se répercuterait à l’infini dans le champ clos du cadre. La moindre ébauche de mouvement a été censurée, rejetée hors du champ optique. Si l’acte photographique tétanise le réel, c’est juste en isolant soigneusement des fragments urbains déjà frappés d’immobilité.
Les partis pris se conjuguent pour créer une atmosphère carcérale asphyxiante. Le cadrage n’autorise aucune respiration rythmique, aucun échappement perspectif. Exposées en pleine page, débordant le cadre, les façades s’imposent dans une frontalité abrupte qui interdit toute circulation de l’air, toute déambulation au regard. Aucun arrière-plan ne vient aérer ces murs, unique objet du désir : la densité minérale du bitume y est préférée à la trouée vers le ciel. Portes, fenêtres et devantures systématiquement obstruées, n’offrent pas davantage d’échappée. Le regard se heurte à cet espace compact, dont il est condamné à affronter le sens parce qu’il n’y a pas de monde dans lequel pénétrer et se fuir : juste un mur à déchiffrer.

Dans cet espace d’une compacité suffocante, l’angle droit revendique la violence et l’hostilité du monde. La douceur d’une courbe trahirait : tendre, accueillante, maternelle, presque un mouvement. En revanche, horizontales et verticales biffent l’espace, dessinant une architecture de la disgrâce, osseuse, austère, confinant à l’abstraction. Entre acier et béton, la matière compacte ou acérée, rugueuse ou écorchée, râpeuse ou écaillée, témoigne en faveur de l’agressivité. La lumière, résolument atone, blanche comme on parle d’une voix blanche, achève de figer l’atmosphère. Aucune ombre ne communique à la lumière de présence vibratile ou sensuelle ni n’indique la ronde des heures. Tout en camaïeu de gris, le monde est réduit à son essence tragique par le noir et blanc. Rien ne vient solliciter la représentation d’un bruit dans ces lieux exsangues de toute présence humaine. Rarement photographies urbaines ont accusé un tel silence.
Mouvement aboli, lumière atone, silence plombé, air raréfié : tout un univers dévitalisé, privé de temporalité. Chaque vue y est bien "comme un point énigmatique d’inactualité, une stase étrange, l’essence même d’un arrêt" selon l’expression de Roland Barthes. Ni protension, ni rétention : le temps s’est pétrifié sans se précipiter pour autant en passé.

Les murs sont bien maculés de traces, mais quelque chose s’éternise qui abolit la durée. Placée dans cet état de suspension, chaque vue acquiert la plénitude d’un présent qui n’accusera jamais aucun passage. Ni souvenir ("quelque chose n’est plus"), ni constat d’une réalité passée ("quelque chose a été"), elles sont un manifeste du présent : "quelque chose est", toujours et partout la même. La dégradation, déclinée à l’envi, ne pointe pas le passage du temps mais interroge le sens du présent, du hic et nunc. Sans rien pour les rendre anecdotiques et inoffensives, ces façades sinistrées, ces orgies de signes désarticulés forcent la vue et imposent leur présence pleine, "exorbitée". Dans ce dépouillement ascétique, elles s’offrent comme des entités métaphysiques. On l’aura compris, Raphaël Dupouy n’est pas de ces photographes qui célèbrent la chair du monde ou témoignent de la détresse urbaine. Sa photographie est une pathographie. L’appréhender comme une simple critique de la société de consommation serait assurément en dénaturer la portée. Autoportrait déguisé en portrait de ville, cet univers photographique psalmodie plutôt l’antienne si familière à certains photographes, traqueurs de réel : "Qu’est-ce que je fais là ?"

Il serait donc vain de chercher l’identité de cette ville recomposée, à proprement parler atopique. L’espace y a subi la même distorsion que le temps. Le photographe ne dresse pas l’état des lieux d’une ville, ni des villes, ni même de la ville. Destitués de toute appartenance géographique, ces murs sont de nulle part : simples éclats anonymes de réalité urbaine au service d’une fantasmagorie. Ici ou ailleurs qu’importe. Cette tragédie silencieuse n’est pas topographique : elle se rejoue partout où l’œil du photographe projette sur des façades innocentes son paysage intérieur, réfléchissant sa propre histoire sur les murs des cités. Trafiquant de réalité, ce mosaïste compose, en manière de journal intime, une cité-miroir purement fantasmée à la Borgès, quoique plus trompeuse à cause de son médium.

Ville métaphore dont le seul topos est l’univers mental du photographe, ce délire urbain est indéniablement le théâtre d’un désastre. Toute une architecture de la douleur prend forme au fil de ces clichés rapprochés, conférant une intensité dramatique aux surfaces les plus insignifiantes. Quelle souffrance réfracte ces murs tout de gris vêtus ? Pourquoi les charger spécialement de cette vie intime ? Et comment sont-ils en mesure d’incarner le dialogue qu’un sujet établit secrètement avec le monde ?
Choisir de réinventer un monde sans hommes en plein cœur de la ville est évidemment tout sauf innocent. Pour opérer cette disparition, une présence humaine hors champ, invisible et essentielle : celle du rôdeur qui capture par séries ces absences éphémères pour en composer son désert intime. Dès qu’on songe au photographe errant à l’affût de l’absence, lui l’unique présence hors les murs et a priori l’absent de tout cliché, la ruine urbaine devient le théâtre de sa propre solitude. À la transparence personnelle du photographe répondent les façades résolument obstruées, emblèmes de l’incommunicabilité et de l’exclusion. Voyeur itinérant, fabricant invisible de visions désertiques, ce "vagabond du bitume" privé d’appartenance, trouve dans la rue l’aliment de ses ruminations.

La rue est l’anti-lieu, l’anti-topos, le négatif de la demeure, des intérieurs et du chez-soi dont elle dessine et délimite les territoires respectifs repliés sur eux-mêmes. Ambiguë de nature, la rue incarne la tension des contraires : tentation de la liberté face à l’angoisse de l’étiolement, angoisse de la dépossession de soi face à la tentation de l’appartenance. Perpétuelle oscillation du pendule. Labyrinthe de l'ailleurs tracé par les murs, la rue se fait invitation au voyage, poétique du possible contre la prose étriquée de la réalité, quête initiatique, échappée belle contre la claustration, sainte/saine délivrance des cocons asphyxiants. Mais elle incarne aussi la hantise de l’errance contre l’enracinement, de la déroute contre la voie sûre, de l’anonymat contre la reconnaissance, du rejet contre l’intégration. Elle devient alors une prison paradoxale où être à l’extérieur équivaut à se cogner partout contre la compacité réfractaire des intérieurs.
C’est bien ici le cas. Toutes ces parois aveugles disent la réclusion intérieure, dénoncent l’irrémissible séparation. Impossible d’outrepasser le jeu mondain des rôles et des masques ni la vacuité des caquets et des potins dont il ne reste dans les photos que les vestiges symboliques décatis. Au-delà de cette frontière, le point aveugle. La relation humaine achoppe : rien ne brise le noyau irréfragable de la solitude. Il manque à Raphaël Dupouy ce point de contact crucial sans lequel nous ne sommes les uns pour les autres que des points de fuite et d’absence, des ombres errantes, des personnages plus ou moins divertissants. Pas de traversée des apparences : juste des rêves parallèles enclos dans les limites de leur peau. "Téléphone à sens unique".



Dans cette faillite relationnelle, c’est ici la singularité d’un moi qui se trouve personnellement affectée, remise en cause dans la légitimité de son existence face aux autres dont la présence et le regard sont aussi redoutés que désirés, autant fuis que recherchés. Une volatilisation aussi spectaculaire en donne toute la mesure. Reste l’intimité de la chambre claire qui renvoie au photographe ses propres obsessions et parfois l’ombre de lui-même projetée en filigrane sur cette humanité en creux. Si les hommes ont perdu toute corporéité dans cet univers fantomatique, ils resurgissent néanmoins sur les murs de la ville sous forme d’affiches c’est-à-dire de représentations symboliques, de signes communautaires. Les corps y sont vidés de leur chair et  ont résilié leur identité personnelle pour devenir des trafiquants d’ailleurs, vulgaires catalyseurs du rêve collectif. Or de ces images, aucune figure humaine ne ressort intacte, à commencer par les visages. Déchirées, souillées, partiellement éclipsées par l’effet des superpositions frénétiques ou saisies de façon fragmentaire, ces présences corporelles au second degré sont sans exception victimes de morcellement et d’atrophie.
Ces mutilations multiples annoncent une double négation. Les corps sont d’abord niés en tant qu’icônes symboliques de la société du spectacle : tous les messages racoleurs sont ainsi systématiquement détournés de leur sens originel par télescopage insolite ou lacération qui annulent leur pouvoir de séduction. Témoins distanciés d'une présence humaine, ces corps d'affiches, et tout particulièrement les visages, expriment aussi dans leur fragmentation et leur dégradation, la condamnation au solipsisme. Le corps est le point de contact ainsi que le système d'expression qui nous relie aux autres, qui annonce la rencontre d’un sujet me regardant, me prenant en compte. Comment le joindre ou le rejoindre sinon par ce médium charnel ? En portant atteinte à l’intégrité du corps, ces balafres et ces fragmentations brouillent le système de signes dont le sens morcelé condamne inévitablement à la distance, à l’opacité, à l’incompréhension et à l’étrangeté. Ce morcellement implique la disjonction des corps et par elle la désunion des êtres.

Ces atrophies engendrent parfois des hypertrophies significatives. Sauvés du ravage, indéniables objets de prédilections, l'œil et la bouche surgissent parfois intacts de ces visages en lambeaux, indéniables objets de prédilection. Même traversés par des lacérations, ils demeurent le centre de gravité de nombreux clichés. Régions ultra-sensibles de la relation à l’autre, ils décuplent ici leur force expressive en étant insularisés. Une bouche béante et balafrée s’ouvre sur un cri tétanisé, qui n’est pas sans rappeler les "gueules hurlantes" de Bacon, si dérisoire qu’en soit ici le modèle. Une autre évoque l’orifice monstrueux de Bomarzo, bouche d’ombre baillant sur l’enfer. L’œil, omniprésent, perce dans la cacophonie des images fragmentées. Peut-être peut-on en trouver l’explication dans le dessin d’un œil, ayant pour légende "je vous ai vus" qui fait à lui seul l’objet d’un cliché...
Dans ce jeu de miroir et d’échos que permet l’objectif, on ne sait dans quel sens lire ce message, une double lecture étant probablement la plus sûre. Qu’importe d’ailleurs, car quel qu’en soit le sens, la signification demeure identique : celle d’une solitude sans fond.

Comme un rêve d’enfant, un dessin vient mettre en scène le fantasme de la fusion : deux êtres d’outre-monde, aussi différents qu’indissociables, naissent et s’unissent dans un même et unique tracé. Tendre face à face. Quand l’obsession de l’exclusion affecte et commande à ce point le système de la représentation, on se doute bien que la cause n’en peut être accidentelle, ni récente. Et on est bien tenté d’y déceler une rémanence de l’enfance, la trace d’une blessure première,  l’absence d’une fusion fondatrice qui a contaminé toutes les relations humaines, porté atteinte à la nature des regards et affecté l’estime de soi. Révélant peut-être à son insu ses "points exquis", le photographe apparaît dans cet autoportrait urbain comme un être déraciné d’origine, affectivement apatride, infiniment vulnérable, privé de peau. Pour qui ce tag photographié : "Comme le soleil dans son enfer, ton cœur ne sera plus qu’un bloc rouge"?

De cette faille originelle découle toute la représentation du monde marqué du sceau de l’opacité, du mutisme, du déficit et de la distance, des autres comme d’êtres désincarnés et distants, mais aussi de soi comme d’un être errant, morcelé, instable, en mal d’identité. La représentation du monde et des autres étant bien évidemment l’exact miroir réfléchissant de celle du moi, on retrouve dans tous les cas les mêmes obsessions de la séparation, de la disjonction et de la dualité. Ce moi éclaté, en quête d’identité et de reconnaissance s’incarne dans deux visages anonymes traités à la manière d’un autoportrait, qui font resurgir l’homme invisible sur les murs de son propre univers. Dans l’une, que l’initiale invite à appréhender comme un autoportrait, les superpositions et les lacérations laissent juste percer un lambeau de visage dont l’œil interroge et appelle encore le spectateur. Dans l’autre, le visage a subi un effacement spectaculaire au point de sembler absorbé par le mur : ce vestige d’un profil sans regard, inidentifiable, émerge péniblement d’une matière qui en phagocyte les formes. Comme s’il était difficile de s’arracher ou de résister au chancre de l’anonymat, cet état d’inquiétante légèreté. Or comment mieux y échapper qu’en retournant sa propre chambre claire contre soi ? S’extirpant lui-même du néant, le photographe cède à la tentation de l’autoportrait en se capturant dans un miroir. Par cette mise en abyme, il s’impose finalement comme la seule présence humaine dans les murs, quoique à la puissance seconde : purement spéculaire. Là encore, le choix du miroir semble tout sauf innocent : entièrement quadrillé, il enserre le photographe dans une cage de verre, autre référence baconienne. Comment n’être pas tenté de lire dans ces mises en scène les symptômes du morcellement intérieur, de l’impossibilité de trouver en soi le centre de gravité, le point d’ancrage qui donnerait à l’ego divaguant un sens unifié ?

Il n’est dès lors plus très étonnant que ce morcellement intérieur trouve son écho dans celui d’un monde réduit à un chaos de signes. Moi morcelé, monde morcelé, sens morcelé : l’équation psychologique semble simple. Trop peut-être ? Aux corps balafrés répondent les signes éclatés, omniprésents. On ne compte pas une photographie sans eux, qu’il s’agisse d’affiches, de graffiti ou d’enseignes. Mais ces signes ne sont exhibés que pour consommer la faillite du sens. Les lacérations désintègrent presque systématiquement leur signification objective, sauf quand il s’agit d’invectives nihilistes ou engagées : parce que ces spasmes subversifs, ces souffrances lapidaires alimentent la discordance.
Au lieu de procurer une lisibilité au monde, tous ces signes disloqués en brouillent et en désavouent radicalement le sens. Les uns, très sagement, se contentent d’annoncer la défaite des exotismes, l’insuffisance et l’échec de tous les paravents et de tous les alibis sociaux : ce sont les enseignes périmées au nom pourtant prometteur, résidus dérisoires suspendus au-dessus de devantures ruinées qui en dénient le sens. Merveilleuses métaphores de la vanité du divertissement pascalien, elles nous assurent l’impossibilité de trouver un sens plein, définitif dans la multitude des occupations humaines les plus ordinaires. Loin d’exprimer la poétique de la vie quotidienne, elles dénoncent la vacuité de tout ce qui vaque, ne serait-ce que par l’effet destructeur du temps. Ces passe-temps dérisoires et éphémères laissent de toute façon intacte la question du sens. Le monde demeure indéchiffrable.
Les autres n’ont plus de message identifiable par l’effet de télescopages, de fragmentations là encore. Ils se réduisent parfois à des lettres ou des éclats de mots qui dansent dans l’espace clos du cadre, signifiants orphelins privés de signifiés : épaves de sens. On pourrait se contenter d’interpréter cette surproduction stérile de signes comme une critique sociale du tout médiatique ressassée à l’envi depuis Guy Debord. Une lecture plus secrète permet peut-être d’y voir une attaque plus radicale encore : ces signes en miettes disent le morcellement du sens, l’impossibilité de briser l’opacité du réel, l’insuffisance des mots à éclairer le monde.

Pendant du visage estompé par le mur, une photographie montre une main anonyme signant un manifeste déchiqueté laissant le mur à nu. Vaine empreinte, dérisoire tentative du langage pour réduire la part obscure du réel ? Absurdité du sens qui s’effondre à peine esquissé ? Ou bien lutte du sens contre le silence du mur ? Si on ajoute à cette obsession des signes, celle des façades emmurées, on rencontre l’impasse. Le fait est que cet hôte de passage traverse le monde sans l’habiter, perdu dans le labyrinthe du sens, sans fil d’Ariane.
On trouve à plusieurs reprises l’angoisse de l’impasse photographiée : des panneaux indicateurs chavirés dont les flèches font signe vers le mur ; un hôtel aux volets clos, fiché d’arbres squelettiques pointant vers un mot délavé : routes. Raccourci de cet univers en déroute ? Pas tout à fait. Inscrite sur le mur, bien lisible, l'ultime tentation : prendre la route en quête de sens pour échapper à la rue. Ligne de fuite éperdue contre labyrinthe emmuré. Hors les murs pour fuir ce dédale confiné de couloirs urbains. Mais le silence du monde ? Vertige. Mais la diversité infinie du possible qu'offrent les routes, disputant la valeur du moindre pas et peut-être plus encore du sens ? La route ne ramène-t-elle pas au mur, à sa façon ? Mur invisible de silence en lieu et place des murs jacassants ?



L'autre désert, c'est bien celui de cette vacation du sens qui fait du photographe un moi errant dans un monde déficitaire, morcelé et mutique, sans rien pour l'orienter, sans rien pour donner sens. Ce qui manque au monde pour être sereinement vivable, habitable, c’est cette clarté utopique du sens. Interposer entre soi et le monde cette exigence auquel il ne peut répondre, c’est par avance se condamner à l’éprouver déficitaire, insuffisant. C’est creuser une irréductible distance que seule ignore une adhésion insouciante. Et se faire, en l’occurrence par la photographie, spectateur de son innommable et énigmatique chaos.
Raphaël Dupouy expose les stigmates de la ville, exhibant ses signes naufragés pour procéder à une archéologie du sens. Entre devantures aveugles et intérieurs muets, il y a le mur, plus vibratile que tout, page blanche à ciel ouvert où s’inscrit l’histoire des fantasmes collectifs et des dépits singuliers. Le mur comme un grand livre, palimpseste des humeurs urbaines, terriblement loquace et mutique à la fois : "Thank u for the wall".

Christiane Gauvrit
Octobre 2006


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