"Blue Sky Café, carnet autour du monde"

Désir de retour(s)


« On ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va » 
Christophe Colomb

« Faites que le rêve dévore votre vie,
afin que la vie ne dévore pas vos rêves »
  Saint-Exupéry



« Un voyage est un déplacement effectué vers un point plus ou moins éloigné dans un but personnel (tourisme) ou professionnel (affaires) ». Voilà pour la définition du dictionnaire. Mais à chaque voyageur, son voyage. A l’origine du projet de Raphaël Dupouy, il y a ce désir d’effectuer le tour du monde en quelques semaines. Voyage donc, s’il en est, et des plus ambitieux : parcourir la terre, en peu de temps. Ce voyage s’offre déjà dans toute la singularité de ses contraintes. Presque comme un pari. Mais qu’est-ce qui motive donc le voyageur ici ? La quête de nouveaux espaces, de nouveaux visages, de nouvelles façons d’être au monde ? Mais alors pourquoi s’imposer déjà la brièveté du voyage ? Le projet imposerait au contraire la durée. C’est dans cette brièveté même que le voyage de Raphaël Dupouy s’affirme comme objet singulier et offre une relation au temps et à l’espace des plus intéressantes. Que voir si l’on n’en a pas le temps ? Quel espace parcourir, vivre, sentir et ressentir (photographier même puisque tel est le projet) quand la nécessité de la brièveté du voyage impose d’incessants transports en avion ? Dans cette urgence à voir – ou bien plutôt à ne pas voir puisqu’il n’y a pas le temps à cela – il y a comme une fuite. Fuir le temps qui passe en s’en abstrayant comme saisi d’un désir fou d’éternité. Fuir l’espace aussi – tous les lieux – en n’étant plus que dans le déplacement de l’un à l’autre, au-dessus des nuages. Le ciel, semblable partout, devient ainsi le parfait trait d’union et l’ultime refuge. Dans ce choix d’un non-espace (car à peine arrivé, il faut repartir déjà) et d’un non-temps (les décalages horaires rendant folle toute temporalité et faisant perdre les repères), c’est le désir du mouvement qui s’impose. Et dans ce désir du mouvement, c’est le désir de vie qui fait urgence.



La brièveté du temps accordé au voyage, on l’aura compris, en change tout le sens (c’est-à-dire autant la direction – les directions même – que la signification). Ce temps bref bouleverse donc le rapport à l’espace, aux autres forcément, et à soi aussi.
Court, le voyage ne l’est pas suffisamment encore, car ce voyage à peine commencé devrait déjà finir. Raphaël Dupouy se demande pourquoi il est parti. Il se trouve « idiot », « ridicule », « coupable » aussi parfois d’avoir laissé une mère et son enfant. Il s’impatiente, veut revoir sa femme et sa fille, n’attend plus que le retour avec une espèce d’obsession, veut le précipiter même. Ce voyage choisi se vit presque comme imposé, comme une douleur : douleur de manquer d’argent, douleur de la survie ainsi, douleur de manquer de temps finalement (même si le désir du retour se fait sentir fréquemment), douleur de manquer de mots (« Le mot fuit également. Ne veut-il pas dire qui il est ? Pas dire ce que l’on veut lui faire dire ? » écrit l’auteur), douleur d’une quête, aussi, qui s’ignore, qui ne connaît pas vraiment son objet ; ce qui n’ôte en rien la légitimité de la quête d’ailleurs. Douleur, enfin, de manquer un rendez-vous pris avec soi-même.
Car, dans cet éloignement par le départ, Raphaël Dupouy tente de se rapprocher de lui-même. Epoque charnière sans doute celle qu’il vit au moment du voyage (fin des études, vie de couple et fraîchement père de famille…) avec la question essentielle de ce que l’on va faire de sa vie, de ce que l’on va être. Besoin donc de se regarder comme en un miroir et, finalement, partir pour photographier les autres, ne serait ici qu’une façon de revenir avec une image de soi.


S'ouvrir au monde pour mieux se trouver soi
C’est peut-être ainsi qu’il faut envisager les nombreux autoportraits saisis pendant ce périple : reflets de lui-même en surimpression d’autre chose (tout comme le texte est présenté ici en surimpressions des images), c’est dans ce face-à-face – ou cette fusion même – de sa personne et du monde que Raphaël Dupouy cherche sa vérité ou, du moins, tente de s’assurer de sa propre existence. « Le but suprême du voyageur est d’ignorer où il va » met-il en exergue de son ouvrage reprenant une citation de Houk Lao Tseu. Le voyageur (et l’homme tout simplement) qu’il est, ne sait donc pas où il va, ne sait donc pas ce qu’il cherche et c’est sans doute dans cet état d’esprit même qu’il chemine le plus sûrement pour (se) trouver.
« Qu’en est-il de la vie sur terre, qu’en est-il du monde ? » se demande-t-il alors du haut de ses vingt-six ans. Interrogations métaphysiques qui font de ce voyage un moment initiatique. Il va au bout du monde comme il irait au bout de lui-même pour tenter de changer son regard sur sa personne. La photographie, l’écriture, le travail ne seraient prétexte alors qu’à la recherche d’un choc (« O.K. pour le K.-O. » dit-il), duquel il espère se relever dans la connaissance de lui-même.

Si Raphaël Dupouy rentre de son voyage déçu pour la mission – consciente – qu’il s’était donné (écrire et photographier) et sans avoir obtenu, en plus, à ses questions, les réponses attendues, laissant ainsi un goût d’inachevé et de loupé peut-être à cette aventure, il a su éprouver sa liberté et faire la part belle à l’expérience de la solitude dans un rapport magique au temps et à l’espace.






Exhumer, dix-huit ans après, ce travail de prises d’images et de notes, est-ce à dire que les interrogations de jadis sont les mêmes aujourd’hui ? Quelque chose de lancinant semble tarauder. Est-ce, comme par un effet de spirale, le passage en un même point mais à une autre altitude qui permet, par un semblant de retour au point d’origine, d’avancer encore ?
Ce voyage, accompli d’une certaine façon une deuxième fois, près de vingt ans plus tard, par l’aventure de cette publication, permet à Raphaël Dupouy, sans doute, de poursuivre le tour qu’il fait de lui-même, signe évident pour Confucius du plus grand voyageur.

Myriam Villain
Maître de conférences


Article d'André Baudin paru dans Art Sud n°61

Affiche de l'exposition de Cavalaire