Louis de Rouvroy de Saint-Simon
Oeuvres complettes pour servir à l'Histoire des cours de Louis XIV, de la Régence et de Louis XV.
Tome III, Strasbourg , 1791
Monsieur de Saint-Simon nous dit en termes choisis que le maréchal était un incompétent, pistonné, entêté et prétentieux et que la défaite de Ramillies fut une véritable catastrophe pour la France.
Il minimise cependant sans vergogne les pertes encourrues en hommes.
Mais stigmatise le fait que cette bataille mis un terme à la carrière dudit Maréchal.
Le Roi avoit bien recommandé au maréchal de Villeroy de ne rien oublier pour ouvrir la campagne par une bataille. Il commencent à sentir le poids de la guerre; il avoit dès-lors envie de la terminer ; mais il vouloit donner la paix et non la recevoir. Il espéroit tout de ses généraux et de ses troupes. Les succès
d'Italie et du Rhin sembloient lui répondre de ceux de ses autres entreprises. Il aimoit assez Villeroy pour vouloir qu'il cueillît des lauriers. Il partit à la mi-Avril pour retourner en Flandre; et depuis son départ jusqu'à l'assemblée de son armée. , le Roi le pressa sans cesse d'exécuter ce qu'il lui avoit si expressément ordonné. Le génie court et superbe de Villeroy se piqua de ces ordres réitérés.
Il se figura que le Roi doutoit de son courage, puisqu'il jugeoit nécessaire de l'aiguillonner si fort. Il résolut de tout hasarder pour le satisfaire , et lui faire voir qu'il ne méritoit pas de si durs soupçons. Le Roi vouloit une bataille en Flandre ; mais il vouloit se mettre en état de la gagner. Dès que les lignes du Rhin furent prises, et le Fort-Louis dégagé, le Roi envoya ordre à Marchin de prendre dix huit bataillons et vingt escadrons de son armée, laissant le reste à Villars , et de venir sur la Moselle où il trouveroit vingt autres escadrons , et marcher avec le tout en Flandre, joindre le maréchal de Villeroy, et à celui ci de ne rien entreprendre sans cette jonction faite.
Villeroy, malgré ces ordres d'attendre Marchin , voulut pousser sa pointe : Marlborough avoit poussé la sienne de bonne heure; toutes ses troupes ne l'avoient pas joint. Villeroy en avoit plus que lui. Cette raison lui donna de la confiance ; il ne douta pas du succès; il n'en voulut partager les honneurs avec personne , non-seulement avec Marchin et les troupes qu'il lui amenoit, mais avec l'électeur même qui pourtant commandoit l'armée , et que le maréchal avoit laissé à Bruxelles sans lui faire part de son dessein. Il s'avança donc le 21 Mai vers l'endroit où , l'année précédente , Roquelaure avoit laissé percer nos lignes. Sur l'avis de la marche et de l'approche de Marlborough , il fit un mouvement pour l'attendre; puis le 24 au matin, jour de la Pentecôte , un second pour se poste dans un terrain où feu Mr de Luxémbourg n'avoit jamais voulu s'exposer à combattre. Lui même en avoit été témoin ; mais son sort et celui de la France étoit qu'il l'oubliât. Villeroy mit donc la maison du Roi et deux brigades de cavalerie de suite entre les villages de Taviers et de Ramillies. Taviers convroit le flanc de la maison du Roi.
Dans le village il mit le comte de la Mothe avec six bataillons de l'Electeur, et trois régiments de dragons.
Il établit dans celui de Ramillies vingt-quatre pieces de canon soutenues de vinqt bataillons, qui le furent ensuite d'un plus grand nombre d'infanterie. Il en prit le surplus pour occuper le terrain qui s'étendoit vers le village de Neuféglise.
Il laissa la droite de sa seconde ligne dans son ordre naturel , et porta son aile gauche devant un marais difficile , qui s'étendoit au delà de cette aile qui se trouvoit à peu-près en ligne avec la droite. Comme il achevoit ces dispositions, l'Electeur, à peine averti, arriva au galop de Bruxelles. Il avoit lieu de se plaindre, et peut-être de blâmer ce qui se faisoit; mais il n'étoit pas temps ; il n'y avoit que celui d'achever ce qui étoit commencé , à quoi il se prêta sans humeur et de bonne grâce.
Il étoit deux heures après midi quand l'armée ennemie arrivée en bel ordre en présence, commença d'essuyer le canon de Ramillies. Il obligea leurs troupes à faire halte pour attendre la leur, qui fort promptement après, se trouva en batterie. La canonade dura bien une heure.
Ils marcherent ensuite à Taviers avec du canon; ils y trouverent moins de résistance qu'à leur droite , et s'en rendirent maîtres.
Dès ce moment ils firent marcher leur cavalerie ; ils s'étoient aperçus fort à temps que le marais qui couvroit notre gauche , empêcheroit les deux ailes des deux armées de se pouvoir joindre. Ils avoient fait rouler toute la leur derriere leur centre , en avoient formé plusieurs lignes , les unes sur les autres, mais sans confusion. Derriere leur gauche ils eurent aussi toute la cavalerie de leur armée vis-à-vis notre droite , et en état de s'en servir, tandis que la moitié de la nôtre demeura inutile dans un poste où elle ne pouvoit agir. Elle avoit vu toute celle des ennemis disparoître de devant elle entierement.
Ce mouvement qui devoit lui servir d'exemple , ne l'ébranla pas. Gassion qui la commandoit comme l'ancien lieutenant général de la gauche , s'en tourmenta fort, mais sans succès. Il lui étoit ordonné de ne bouger de là sans ordre. Il eut beau envoyer des aides de camp , nul ordre ne lui parvint. Guiscard, l'ancien lieutenant général de la droite , la fit ébranler au mouvement des ennemis. La maison du Roi, à la prémiere ligne de la cavalerie de cette aile , fit une charge vigoureuse. Les escadrons rouges de ladite maison du Roi percerent les lignes de cavalerie qui s'ouvrirent , tandis que leur droite emporta la premiere ligne. Les rouges gagnerent plus de cinq cents pas de terrain. Ils chargerent encore tout de suite avec succès des escadrons qui les vouloient prendre en flanc. Ils se rallierent après en faisant un demi-tour à droite , et en chargerent encore six autres. Ils trouverent ensuite une quatrieme ligne devant eux, et furent en même-temps pris par derriere. Nos troupes pénétrerent jusqu'au centre de nos ennemis; mais leur grand nombre les rechassa bien vite ; et dans le désordre ils emporterent le village de Ramillies, et eurent tout le canon que nous y avions mis. Le duc de Guiche à la tête du régiment des gardes , s'y défendit quatre heures, et y fit des prodiges. La seconde ligne de cavalerie de la droite , presque toute Bavaroise ou Wallone, avoit refusé tout net à Villeroy et à Sousternon, lieutenants généraux, de soutenir la premiere, et demeura sans rien faire. Toute notre gauche resta inutile le nez dans ce marais , et personne vis-à-vis d'elle sans branler de ce poste. Notre droite tout-à-fait rompue, le centre enfoncé, et l'infanterie qui avoit presque toute combattu, rebutée. L'Electeur se porta par-tout avec une grande valeur. Le maréchal de Villeroy couroit éperdu , et ne savoit remédier à tout ce qui aïnvoit de sinistre. Il montra de la valeur,mais ce fut tout : on n'en doutoit pas , ni qu'il fût en lui d'y mettre autre chose.
II ne fut donc plus question que de se retirer.
La retraite commença dans un grand ordre, mais la nuit bientôt mit la confusion. Le défilé fut si engorgé de gros bagages que tout y fut pris.
Enfin l'armée arriva à Louvain; mais on ne se crut en sureté qu'après avoir passé le canal de Wilworde , sans néanmoins que les ennemis eussent suivi de trop près.
Bruxelles , dont Bagnolz et Bergheick étoient sortis à temps avec le trésor et les blessés qu'on avoit pu transporter , fut le premier Fruit de la victoire.
Anvers, Malines, Louvain, ne tarderent pas à prêter , comme Bruxelles serment à l'Archiduc. Ce ne fut que le commencement du retour des Pays-Bas espagnols , à la maison d'Autriche. Une action qui eut de si grandes et si rapides suites, ne coûta pas 4000 hommes, mais une grande dispersion qui revint presque toute et en fort peu de temps rejoindre chacun son corps.
Jamais donc de bataille avec une si légere perte; jamais aucune dont les suites rapides aient été plus prodigieuses.
A l'exception de Namur, Mons et fort peu d'autres places , tous les Pays-Bas espagnols furent perdus , et une partie des nôtres même. Jamais rapidité ne fut comparable à celle-là. Les ennemis en furent aussi étonnés que nous.
La douleur s'en augmenta chaque jour par le retour de tout ce qui rejoignoit et qu'on croyoit perdu.
|




