Edition 2010‎ > ‎Les films‎ > ‎

Le temps des grâces


Une enquête documentaire sur le monde agricole français aujourd'hui à travers de nombreux récits : agriculteurs, chercheurs, agronomes, écrivains... Un monde qui parvient à résister aux bouleversements qui le frappent - économiques, scientifiques, sociaux - et qui, bon gré mal gré, continue d'entretenir les liens entre générations. Un monde au centre d'interrogations majeures sur l'avenir.

Note du réalisateur
Une ferme en Auvergne, avec chapelle ancestrale et panorama impeccable. A priori, tout est à sa place. L’éleveur sort ses vaches sous l’oeil satisfait des citadins en vacance. Mais sur la rampe, la première vache glisse et tombe. Fin des réjouissances : tout le troupeau est au diapason, les vaches ne tiennent pas debout. Que se passe-t-il au juste? Réponse de l’éleveur: « Rien, tout va bien ! ».
C’était en août 2004 et cette scène ne se laissait pas oublier. Pour
impressionnante qu’elle fut, c’est moins la chute des vaches que la dénégation de l’éleveur qui m’a marqué, par ce qu’elle révélait de douleur rentrée, de gène. Et mon sentiment fut que cette souffrance nous concernait, que nous n’étions pas extérieurs à cette scène, que nous faisions partie du problème. Et c’est pour mieux comprendre ce qui se jouait à ce moment là, dans cet espace-là, dans cette paradoxale intrication de beauté et de désastre, que j’ai eu le désir de parcourir tout le pays, de rencontrer tant de gens, agriculteurs, agronomes, écrivains et autres, pour faire un film qui questionnerait notre attachement à l’agriculture.



Critique presse

Voici un film qui rend intelligent. Vous y entrez par un petit bout : la crise des petites exploitations agricoles en France. De là, une vaste et passionnante opération de dépliage se produit, qui embrasse dans un même mouvement l'histoire, la géopolitique, la science, l'urbanisme, l'économie, la littérature, la théologie, questionnant de manière neuve, à la fois globale et extrêmement précise, le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui.

Ancien critique de cinéma aux Inrockuptibles, le réalisateur, Dominique Marchais, a sillonné la France pour filmer ses paysages et donner la parole à une large palette d'interlocuteurs : agriculteurs, ingénieurs agronomes, chercheurs, intellectuels... Avec eux, il relie un écheveau de problématiques ayant trait à l'agriculture française contemporaine qui sont habituellement appréhendées comme autant questions autonomes : uniformité plane des paysages agricoles, uniformisation et perte du goût des aliments, disparition des petites exploitations, développement frénétique des zones pavillonnaires, pollution chimique, élevage hors-sol, exploitation du Sud par le Nord...

Une question conduit à une autre et chacune résonne finalement avec toutes. C'est ce qui rend le film impossible à résumer, et qui incite, pour donner une idée de ce qui s'y joue, à citer un exemple : le bocage. Sa destruction, engagée de longue date pour cause de rentabilité économique, constitue un désastre paysager et écologique. Son inexorable disparition, un temps freinée par le contrat territorial d'exploitation, a repris en 2007 avec l'abolition de celui-ci. Mais comment reconstruire un paysage de bocage, même avec des subventions, alors que de nouveaux lotissements essaiment tous les jours sur tout le territoire ? Rien de durable ne peut s'envisager, comprend-on à l'issue de ces deux heures d'exposé, sans une refonte globale du système économique et politique dans lequel nous vivons aujourd'hui.

Destruction du sous-sol

Le film ne fait pas le procès de la modernité. Il revient au contraire sur les raisons sociales qui ont conduit à l'industrialisation de l'agriculture, et sur le progrès que celle-ci a constitué pour les paysans et pour l'ensemble de la population dès la fin du XIXe siècle, puis, de manière accélérée, à partir des années 1950. Il pointe en revanche, avec beaucoup de pédagogie, l'impasse à laquelle elle a conduit. La destruction du sous-sol qui en a résulté se traduit par le fait que l'espérance de vie d'une vigne, qui était jadis de 100 ans, s'est réduite à 40 dans le meilleur des cas, souvent 25. Quand on sait qu'une vigne ne commence à produire du bon vin qu'à partir de 20 ans, on peut sans exagérer parler de drame.

Rendre la terre fertile à nouveau, retrouver un équilibre écologique doit passer par une volonté politique assez forte pour s'opposer aux lobbies agrochimiques. Comme le résume une microbiologiste : "Le microbe travaille gratuit. Le vivant n'est pas brevetable. Le durable n'est pas rentable. La nature a une gratuité qui est gênante aujourd'hui."

Isabelle Regnier / Le Monde