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La danse, le ballet de l'Opéra de Paris

Frederick Wiseman, pionnier du cinéma documentaire, a installé sa caméra durant douze semaines au coeur de l'Opéra de Paris. Des ateliers de couture aux représentations publiques où brillent les étoiles, ce film nous entraine dans les coulisses de la prestigieuse institution et nous montre le travail de tous ceux qui donnent corps au quotidien à des spectacles d'exception.










Critique presse


Transformer un art vivant (la danse) en art mort (un film) est une entreprise périlleuse (la télé s’y casse les dents). Après La Comédie-Française il y a près de quinze ans (1996), Frederick Wiseman (l’un des plus grands documentaristes vivants) s’intéresse aujourd’hui à l’une des plus nobles institutions (c’est son sujet depuis les années 60) de notre pays : le Ballet de l’Opéra de Paris. La Danse fera plaisir à deux types de spectateurs potentiels (les uns pouvant se fondre avec les autres) : les nombreux heureux qui apprécient, raffolent de ou connaissent bien la danse (classique, moderne, peu importe), qui seront ravis de voir leurs stars préférées (les étoiles de l’Opéra) ou de plus modestes danseurs travailler à la barre en justaucorps, remettre leur ouvrage sur le métier (ou le contraire), se faire souffrir comme des bêtes sadomaso, répéter leurs pas de danse et leurs spectacles, etc. Et les amateurs de cinéma qui, eux, trouveront dans le travail de Wiseman source à réflexion.

Car le cinéaste américain, par le montage (jamais de voix off chez lui), s’attache à décrire les mécanismes de transmission d’un savoir fragile, éphémère, volatil. Et c’est là que l’art mort frappe fort. Ici, on sent le temps passer dans son corps et sur le corps des autres. Les chorégraphes ont tous un air d’éternel adolescent mais leurs cheveux gris, leurs muscles raidis ou leur petit bidon naissant les obligent aujourd’hui à se couler à leur tour dans la peau de ceux qui les ont formés, et à répéter leurs gestes et leurs leçons. Tel chorégraphe rappelle à l’ordre une danseuse parce qu’elle danserait trop “à la moderne” alors qu’il lui demande de respecter la tradition. Tel autre chorégraphe (puisqu’on ne connaît jamais le nom des gens dans les films de Wiseman) travaille sur une création. Que l’un invente ou que l’autre fasse revivre les déplacements de Marius Petipa (le premier à avoir “écrit” la danse), tous exercent la même tâche : perpétuer des techniques qui, sans eux, disparaîtraient pour de bon. Qu’un Etat juge que l’enjeu en vaut la chandelle, que le peuple doit participer financièrement à la transmission d’un art pourrait avoir a priori quelque chose de beau et d’émouvant. Mais Wiseman décrit avec malice l’ambiguïté de la situation : comment, au sein d’une institution aussi rigide que l’Opéra de Paris, où le terme de hiérarchie prend tout son sens (on ne mélange pas premier danseur et étoile comme cela), où l’administration n’est pas un vain mot, comment trouver le juste équilibre entre la tradition et l’innovation ? Comment l’art réussit-il à trouver sa voie, entre le passé et le futur ?

Jean Baptiste Morain/ Les Inrockuptibles