© Maximilien Vox et ses héritiers/ Club des Amis du Livre.
Maximilien Vox
Méditations sur la Provence
de Jean Giono
I. Vision céleste des Hauts de Provence.
Deux points noirs, taches presque imperceptibles sur une blondeur
vaste, lentement se meuvent, suivant les failles du haut plateau.
Cheminant, chaque lecteur de Jean Giono le sait aujourd'hui, vers cette
gloire et cette immortalité littéraire qui dure parfois plusieurs
siècles. C'est le départ de Regain.
Imaginons-nous en hélicoptère, planant immobiles sur l'étendue couleur
de perle que jalonnent le Ventoux, la montagne de Lure, le Luberon
couché en travers de l'horizon "comme une taure", les pieds dans la
Durance. Une immense dalle calcaire ravagée, dénudée, avec des nids de
fraîcheur, bascule en pente douce entre les croupes des montagnes,
jusqu'à ce que le glacis fasse des vagues, écume en remous, se brise en
éclats épars contre quelque chose de dur — la vieille formation
pyrénéenne, disent les géologues: lesquels d'ailleurs, sur une carte, y
perdent leur latin.
Venant de Narbonne et du Comtat, coulant le long des flancs vénérables
du Père des Vents, les courants d'air à partir de Sault font la
culbute, brusquement figent le climat, blanchissent en hiver dix lieues
de steppes neigeuses de Saint-Christol à Simiane, Banon et Forcalquier;
à la mi-saison, organisent des corridas de nuages qui se pourchassent
en promenant sur le canton traînées d'ombre et clairières de lumière,
jusqu'à ce qu'ils aillent éclater sur Lurs et Ganagobie, foudroyant
Malefougasse, grêlant Saint-Auban, noyant la cuvette de Digne et de
Sisteron. L'été, ces vents balayent le ciel si net qu'il faut aller
sous la Croix du Sud pour en trouver d'aussi propices à l'astronomie.
Une caverne de pureté cristalline. Lunes d'août, ni bleues ni argent,
où chaque couleur se lit en sombre.
Hélicoptère: c'est la vision divine. En plongée verticale sur un monde
plat, ptoléméen: vision des dieux, des anges, des djinns. Celle aussi
d'un Giono. Bienveillante, perpendiculaire, impitoyable comme un
constat: des signes éternels, des âmes constantes envers elles-mêmes.
Cela signifie, se déchiffre, se lit comme une page. Donc, s'écrit.
II. Couleur du vent. Mais ne se décrit point, lorsque l'on est Giono.
Cette Provence des plateaux, que vous croyez connaître parce que son
parolier vous l'a dite si longuement — quelle figure, quelle couleur
a-t-elle dans votre souvenir, s'il la fallait dessiner? Point.
À moins, comme je le fais ici, d'y superposer notre propre récolte
d'images; une connaissance vécue. Les meilleurs amis de Jean le Bleu
auront été, c'est remarquable, des peintres-graveurs pour la plupart:
s'enchantant de ce qu'il esquissait de sa pointe-sèche, recoloriant à
leur guise la Haute-Provence, toute en valeurs d'où le ton primaire est
banni par la nature, avec un scrupule que l'on dirait religieux.
De quoi est faite la palette de Giono-Land, légendaire et inconnu? De
bienheureux "tons faux", composés et fabriqués pour s'harmoniser à
l'infini dans toutes leurs combinaisons, figuratives ou abstraites: la
gamme des gris perle, gris jaunes, gris d'orage, et des blonds qui vont
du pâle jaune de Naples à la terre de Sienne délayée, corrigée d'ocres
rouges et safran. De vrais verts, point: olive, bronze, moutarde,
citron pas mûr; une richesse de bleus qui, par certaines lumières,
envahit tout — outremers sourds, indigos, une pointe de céruléen au
rebord du ciel; une indication garance rose à l'endroit des tuiles, le
noir des cyprès, en automne, sur la pourpre du vignoble... Est-ce tout?
Non: un seul "ton franc", le plus inattendu: ce violet de cobalt qui
rappelle les boutiques de coiffeurs dans les sous-préfectures — acide,
strident, mais, en plein air, délicieux et comme parfumé — le
mauve-lilas de la lavande en fleur, qui de juin à septembre badigeonne
d'entiers cantons de pentes, collines, criques dans la montagne, aussi
abondant mais plus insolite qu'en Normandie le vert prairie; et comme
lui faisant chanter les autres couleurs, en portant le tout à l'octave
au-dessus, tellement que la vigne rousse devienne vermillon par
opposition, la vigne véronèse, orange de chrome les épis et les chaumes
[1].
Cela, Regain
ne vous le dira pas, en termes propres, ni bien d'autres choses. Le
dialogue de la Provence haute avec son écrivain est un colloque alterné
où chacun prend à son tour la parole, attentif à ne rien répéter, en
interlocuteurs de très bonne compagnie.
Quittez des yeux la page, la tête vous bourdonne de visions... Essayez
d'en fixer une, à la mémoire des mots qui vibrent: rien que poésie,
similitudes, analogies, associations verbales, transpositions morale et
affective, voire viscérale. C'est l'intérieur du corps des hommes et
des animaux qui s'émeut, frissonne. La nature, bête énorme...
Giono, romancier, laisse libre (croit-on d'abord) d'imaginer ce qu'on
nomme, platement, le décor. Peu de mots qui "décrivent", point d'images
visuelles directes, nulle comparaison du concret au concret. Le verbe
ne sert pas ici à définir, mais à substituer dans le for intérieur, par
un glissement vif ou lent, souvent insaisissable, une valeur mentale à
la peinture de l'objet extérieur. À la place des choses — l'émotion de
la chose, sa notion, son essence.
... Son souffle: le vent, chez Giono, joue un rôle, est un personnage.
Qui a jamais songé à représenter les images du vent? la figure des
Puissances de l'Air?
Ce serait se condamner à ne rien entendre au style de Giono que de
négliger un tel mécanisme, qui est celui des classiques. Rien de plus
loin de l'expressionnisme ni de l'écriture automatique du "nouveau
roman". Pour évoquer les objets — comme la Bible, comme Platon, comme
le Coran —, Jean Giono les nomme par leur nom; et, les ayant nommés, il
fait qu'ils soient; leur donne l'existence par la place dans le
discours, leur articulation avec la pensée. C'est cela, écrire.
Il en résulte qu'en appliquant la même méthode aux phénomènes visibles,
aux concepts et aux êtres de chair, l'écrivain — vérifiez — atteint à
cette unité de facture qui va lui permettre de procéder à sa guise, et
d'abord sans plan apparent. Comme en rase garrigue, le sentier, c'est
là où le chasseur a mis son pied. Il trace des chemins, mais ne les
suit pas; ainsi le dessin de Giono est-il comparable à celui d'Hokusai
ou d'Outamaro, disciplinés à tracer un personnage sans lever le
pinceau, en commençant indifféremment par l'œil ou par l'orteil.
Mais si, par système, il redonde, répète, vaticine, Giono sait où il
va, d'un pas égal, accordé au rythme qui n'est à nul autre qu'à lui.
l'homme de banc vêtu, qui quarante ans durant écrivit à la même cadence
sur une même table, devant le même paysage, dans les combles de sa
villa de petit rentier, celui-là n'a pas à justifier de son unité. Il a
progressé sur place, il a crû comme un arbre.
Son pays est signifiant parce qu'il y a fait entrer le monde tout
entier, "L'Universel, a dit Chesterton, c'est là où nous sommes". Giono
ne s'en est évadé qu'une fois, pour monter sur la cime de cette
Provence close, à la rencontre des foules que celle-ci semble avoir le
don biblique de catalyser. Ce fut l'expérience du Contadour (un nom
magnifique qui ne veut rien désigner d'autre que l'art de compter les
troupeaux). Cela et le passage roussi dans l'aire du brasier politique
ont confirmé l'écrivain dans le sentiment de certaines vanités.
Et dans la nécessité vitale d'inventer d'autres cartes du monde, qui
devinssent véritables, parce que tout est à lui, et de lui.
III. La route Domitienne.
Ainsi cette œuvre — tout se tient ici —, la voyons-nous très semblable
de structure à la région que nous continuons de survoler avant d'y
pénétrer. Comme elle, composée de plusieurs chaînes de hauteurs
parallèles qui divisent le pays en zones n'ayant entre elles de
communication que par des cols élevés, n'offrant de loin à l'œil que
les sommets étagés qui servent au voyageur de repères...
Un passage conducteur de l'un à l'autre double assez exactement les pistes de Regain;
il s'appelle, en fait, la voie Domitienne. Du poste d'observation
céleste de tout à l'heure, nous pouvions lire la carte en relief de
Haute-Provence comme un de ces "blocs" ou Jacques Bertin, cartographe
poète, restitue à la géographie moderne le sens perdu de la troisième
dimension.
La lumière frisante du soir décompose les volumes, souligne les
structures; à cette heure, les muscles du pays apparaissent comme sous
la main du masseur: un long corps étendu, ses membres allongés avec
grâce, selon la médiane marquée par une dorsale presque humaine,
ondulant souplement, de saillies en recreux. C'est ce qui reste de la
grand-route de la civilisation occidentale, le chemin qui mène de Rome
au Rhône; seule ouverture, durant des siècles entre l'Italie et la
Gaule, par les cols des Alpes, la haute Durance, et le futur comté de
Forcalquier, de Sisteron en Apt, et puis en Avignon.
Par ici sont passées les armées, les lois, la foi: la France en
devenir. La muette nature ne nous en dira rien, ni Jean Giono, voué au
permanent, mais le photographe aérien distinguera le long des tronçons
désaffectés de la Domitienne des points clairs qui sont des tombeaux,
des stries qui sont des oppida, le rond des bories [2] et le cube des chapelles.
Ailleurs, confondue avec la route nationale, elle se recourbe autour
des bosquets de chênes sacrés, file droit le long d'un monastère
enseveli, d'un débris d'aqueduc.
Panturle Bridaine, bien sûr, ni le rémouleur Gédémus, ni l'Évangeline déchue surnommée l'Arsule — poésie des noms en u
— ne sentent sur leurs épaules humbles un tel poids de force et de
temps. Le passé humain leur est un mystère sans visage, comme il
l'était pour l'homme de Cro-Magnon; lourd, déterminant, terrestre. Ce
sont des créatures d'éternité, comme tous les personnages de Giono,
qu'il est difficile de situer dans telle époque plutôt que dans une
autre, sinon par de menus détails qui peuvent échapper à la première
lecture. Ils ignorent que les taillis les plus sauvages, ici,
s'enracinent dans la poterie préhistorique, les silex taillés, les
gisements fossiles; qu'au-dessus d'eux Albion, la ville abolie du Pays
Blanc, offre aux prospecteurs le mystère de ses dix mille lampes
d'argile; que le gouffre de Caladaire et les avens drainent l'eau vive
qui jaillit à la Fontaine-de-Vaucluse. La Rotonde de Simiane, cette
borie géante, ne leur pose nulle question, non plus que le bourg
aveugle et mort de Montsalier-le-Vieux, abandonné même des fantômes.
Ils souriraient sans comprendre si l'auteur du Serpent d'Étoiles
les invitait, parmi les pierrailles de Malefougasse — "le Mauvais-Pain"
— au colloque nocturne des gardiens de troupeaux, au chant secret de la
lyre du pin fourchu
Ne pas se laisser prendre à la toponymie: plus elle est évidente, mieux
elle égarerait. Les noms de lieux, chez Giono, mêlent le fictif au
réel; si juste que sonne un nom, la référence est de souverain
arbitraire. Je ne sache pas qu'il ait jamais poussé jusqu'au Baumugnes
qu'il immortalisa pour son euphonie. Où sont Chaume-Bâtard, le pas de
Pille-Chacun, Valgast (qui est peut-être Valsaintes)?
Inventés, dira-t-on, comme l'invraisemblable "Font (ou Fontaine) de la
Reine Porque"... Oui, mais! voici, tout précisément le cas où apparaît
la plus vieille et la plus sûre tradition. Cela vaut digression.
L'on sait, ou l'on ne sait pas, que les Sarrasins débarqués au IXe
siècle sur la "côte des Maures" qu'ils dominaient de leur castel de la
Garde-Freinet, furent vers l'an 980 attaqués et remis à la mer par nos
barons et le menu peuple de Dieu, sous les grands comtes de
Forcalquier: las de leur voir pousser les razzias de plus en plus haut
vers les Alpes et la Suisse.
Comme toute armée d'occupation, ces Maures, qui nous laisseront tant de
Maurel et de Maurras, avaient engendré une classe de demoiselles au
sang mêlé, d'un charme propre au délassement du guerrier. Dont les
chevaliers chrétiens héritèrent par droit de conquête la tutelle,
qu'ils sanctifièrent, dit la chronique, par les eaux du baptême, et
puis tentèrent de faire accepter par leurs dames châtelaines. À quoi
celles-ci ne voulurent consentir; tant est que les gentes quarteronnes
— sur lesquelles se fût attendri Barrès — durent finir leurs jours en
servitude dure, dans des couvents-prisons dont l'emplacement se trouve
aujourd'hui marqué sur les cartes par des hameaux, ou lieux-dits, peu
galamment intitulés les Pourcelles ou Parcelles. Ainsi, chétive et
desséchée par le gel, Giono a-t-il véridiquement placé, au plus creux
de Regain, la pauvre fontaine de la pauvre reine "Porque".
IV. Crédibilité de l'invisible.
Avec l'Histoire, avec la légende ancestrale, Giono n'a renoué que par
les parties hautes; seul avec Kipling dans les temps modernes, il aura
eu le pouvoir de créer de toutes pièces des mythes qui entrassent dans
le folklore universel et dans la tradition régionale. Sa fictions
rejoint rétrospectivement la réalité, s'y incorpore.
Facile serait de refaire ensemble le voyage de Panturle, les vagabondages des Grands Chemins.
Chaque lieu nommé existe; on le trouve à sa place. Mais, il faut
l'avouer, selon une moindre échelle. Le romancier ne s'en cache
nullement: il compte un kilomètre pour une lieue, il agrandit le pays
par quatre. Rien ne remplace pourtant la lourde touffeur décrite par
lui, de la route sinueuse où chevauche Angelo sous la nuée brûlante du
choléra; ni la vision fumeuse du col de la Mort-d'Imbert, obstrué de
cadavres. L'une est un joli chemin forestier; l'autre, un site
touristique.
Cela vaut, pour Regain,
plus encore. Le Pays-Giono, célèbre en trente-trois langues, une fois
la carte en mains, n'est plus nulle part. L'hélicoptère de tout à
l'heure nous aurait-il trompés? De Sault à Vachères (noms authentiques)
n'existe point de plateau de "quatre jours de marche", sans pistes ni
routes que tracées par le vent; cette solitude, la reconnaissent ceux
qui ont été goûter, sur les cimes du Contadour, fort au nord, l'ivresse
du tout-terrain et de la neige en juin.
Chaque trou d'ombre devient une avenue, chaque pan de rocher brûlé un
désert, le moindre filet d'eau mugit comme le Meschacebé. Le torrent
Gaudissart (sic) tombe, "en trois bonds, d'une hauteur de
quarante mètres", roulant dans son flot surprenant le nouveau Polyphème
et l'y noyant quasi.
Mais ce pays mythique — comme les patries nocturnes ou l'on retourne en rêve — nul lecteur de Regain
jamais ne se résignera à ne le point découvrir par miracle un matin
d'exploration hasardeuse, au saut d'un ravin, au coin d'un fouillis de
lianes et de ronces. Osons l'avouer: nous n'y avons pas renoncé. Je sais qu'un
jour, qui sera peut-être celui de la mort, je me retrouverai, tout près
de ma bastide provençale, mais par la grâce de Dieu au seuil d'une
contrée perdue, entre la forêt vierge et la steppe, coupée de canyons,
brouillée de jungle, aux indigènes plus invisible que l'Homme des
Neiges, aux plantations isolées comme des radeaux sur la mer, comme des
cavernes de Robinson dans l'épaisseur de la brousse primitive. Et
l'espoir dans mon cœur.
Cela, c'est la crédibilité. Regain,
somme du retour de l'homme au ventre de la Mère-Nature, évoque en l'âme
de tout civilisé d'incalculables puissances dormantes, la nostalgie
d'une langue natale oubliée, des parfums renaissants "d'un gouffre
interdit à nos sardes". Et, n'étant pas Giono, il ne trouve pour le
dire que des réminiscences littéraires.
Mais il est normal que les habitants secrets, qui ne sont point des
villes ni des livres, que l'homme de tant de peine et la fille de si
peu de joie sentent refleurir dans leurs entrailles — regain — le
couple primordial, les notes oubliées du jardin d'Éden.
Ce qui suivra dans l'œuvre gionesque — Le Poids du ciel, Que ma joie demeure, le Grand Troupeau, etc — sera mythologie, appel cosmique, panthéisme en puissance, appel au dieu inconnu.
Enfin, vallée heureuse, pluvieuse, (Giono a toujours préféré la pluie
au beau temps: il y a du nordique chez ce méridional d'occasion), les
dédales tortueux des "grands chemins" d'automne jonchés de feuilles
mortes, chantiers en montagne, coupes forestières, "âmes mortes",
auberges mucres, moulins en Pologne. Un renouvellement de troupes et de décors qu'aucun montreur, jamais, ne s'était permis dans sa maturité.
Et qui, en dépaysant son public, faisait apparaître un Jean Giono plus
enfoncé que jamais dans son unité, son unité native: mais avec quel
raffinement!
D'aucuns seraient tentés d'y voir l'un de ces "retours à l'espèce", une
reviviscence, dans l'âge mur, de l'hérédité italienne. Il y a de cela,
la période récente le montre, avec le cycle d'Angelo, les voyages en
Italie, Le Désastre de Pavie. Mais, s'agissant d'un tel personnage, l'explication ne vaut. Point n'est besoin d'évoquer Stendhal.
V. Le mensonge rédempteur.
Aucune clef n'est tout à fait la bonne, quand il s'agit des créateurs —
je dis des vrais. L'on a écrit, l'on écrira longtemps sur
l'explication, l'explicitation de Balzac, de Dickens, de Tolstoï... Ces
noms viennent sous la plume au souvenir d'une conversation, il n'y a
guère, avec l'un des très grands de l'édition; qu'il convient peut-être
de rappeler ici, en dépit de la coutume voulant que les propos des
peintres, des hommes d'État, et des pin-ups soient à tout le monde,
mais qu'un silence religieux doive recouvrir les dits des entrepreneurs
de papier noirci.
"Vous avez raison, disait ce sage qui se pique d'être juste, quant à
notre ami. Je les connais tous, je les aime bien pour la plupart. C'est
une époque pleine de mérites. H. de M. écrit comme le tonnerre, Q a une
grosse tête, Jean C. fait des étincelles, J.-P. S. pense avec force,
Françoise tire à trois cent mille, St-J. P. a le prix Nobel... Mais le
seul, voyez-vous, le seul qui m'ait donné l'impression complète du
génie, c'est Jean Giono."
Pavé de l'ours? Non pas. Mon vieil ami voulait dire que dans l'enclos
littéraire où résident justement Tolstoï, Dickens, Balzac, la place est
marquée de l'auteur de Regain et du Hussard. Si
colossaux qu'on les considère, il est du même côté de la barrière. Il
est, à quelque degré qu'on se situe, de la même essence que les tout
premiers de la classe immortelle. Nous les apercevons inégaux,
contradictoires, bref humains; cela ne les éloigne guère du lecteur que
nous sommes.
Lorsque, plus tard, l'homme Giono viendra à son tour en proie aux
historiens et à la critique universitaire, l'on en entendra de telles
que lui-même n'eût osé les inventer. Sa figure s'ornera de
contre-vérités n'étant pas de sa façon, qui ne seront point œuvres
d'art. Ni d'amusement. À cette heure, quiconque prend en main ce volume
pour lire Regain, ou le relire, doit être assuré d'une vérité
et d'une seule: c'est que les pages qu'il va tourner ont le même poids,
la même densité absolue que celles de David Copperfield, de La Peau de Chagrin, ou de Lucien Leuwen. Et pourquoi pas — on l'a beaucoup dit — d'Homère?
Non point dans le sens facile que suggérait Naissance de l'Odyssée. Le lecteur de Regain croit enchaîner sur la lecture de Mireille.
Humble écolier du vieil Homère, dans ce "bel canto" juxtalinéaire (qui
n'y frémit au moins une fois?) cela amorce pour Pecus les Lettres de mon Moulin, Jean Aicard (Dieu le pardonne!) Pagnol-et-Raimu, le secret Henri Bosco; dans la même file que Colline, Baumugnes, Regain...
Noble écolier du vieux Mistral...?
Jean de Manosque s'y est refusé dès son premier mouvement de lucidité.
Ni le genre (opéra-comique, pense-t-il, quand il ne le dit pas) ni le
style (le provençal? une langue de notaires) n'ont retenu un esprit si
essentiellement moderne; c'est-à-dire occupé de vivre son
instant; L'événement, en outre, lui aura donné raison, en le faisant
échapper au destin de "grand écrivain régionaliste" où la gentillesse
des confrères et l'ignorance des masses ont tôt fait d'enfermer chaque
auteur, né en province, qui risque de gêner. Deux lignes en provençal,
deux mots de "patois" — c'en était fait de la classe internationale.
Les félibres ne lui ont point pardonné. Ils en sont restés, c'est leur
droit, au vieil aède enivrant de beaux contes les buveurs, à la flamme
du bivouac, frappant le sol sonore pour marquer du pied les syllabes et
l'accent.
Il s'agit, avec Giono, d'un homérisme tout autre, et plus intime. Se souvient-on d'un passage de l'Odyssée
qui donne à rêver merveilleusement? Il montre le divin Ulysse, sous
l'habit de mendiant, montrant le rocailleux sentier qui mène à sa belle
demeure d'Ithaque: où ne l'attend plus que la patiente et chaste
Pénélope, entourée de gigolos et de play-boys que le poème intitule
prosaïquement "prétendants".
À ses devants, descend la déesse Pallas Athénée, immortellement jeune,
momentanément grimée (Homère inaugure le roman policier), sous les
traits du pasteur Eumée, en berger du Contadour. Et comme dès le début
de l'entretien le faux chemineau se montre de son côté aussi peu
véridique que possible, la bonne déesse enfin ne se tient plus de joie
et d'approbation.
"Ô Menteur!" s'écrie-t-elle, au comble de l'admiration que peut
ressentir l'un des Supérieurs en présence d'un simple mortel.
Ô Menteur! cela devrait s'entendre, paraît-il: ô poète, ô inventeur —
ou peut-être: ô diplomate, au sens de Machiavel. Je n'en crois rien,
pour avoir respiré l'air de Manosque. Pour admirer en Jean Giono Homère
à la fois et Ulysse. Et pour aimer à l'écouter lorsqu'il raconte, en
cet état second qui n'est tout à fait le souvenir ni déjà la fiction
artistique; le moment charmant ou, toutes les papilles de son
imagination en alerte, il guette en lui-même l'inattendu éclair
créateur qui d'une réminiscence fera le début d'un conte, d'une figure
à demi oubliée un futur héros de roman. Qui sait?
L'anecdote se polit, se façonne, exige un deuxième tour pour paraître
en costume de scène... Allez-vous l'accepter sous ses nouveaux atours?
L'œil bleu, mi-souriant, mi suppliant, télévise la question: "Alors, on
continue?" Oui, bien sûr... La voix s'assure, dorée, sourde,
persuasive. Nous voici, tout en causant, en plein fil de la création
littéraire; celle où s'époumonent en vain et se battent les flancs
tant de faiseurs de littérature, qui ne la portent pas en eux.
"Mon défaut préféré?" écrivait Giono, en réponse à une enquête: "le mensonge généreux."
Celui que l'on donne, qui fait du bien, enrichit. Rejoint le vrai,
profond, virtuel: qui eût pu être, sera peut-être... Cette vie seconde
était incluse dans la première comme le fruit dans la fleur, selon la
loi de l'art. Par les voies plus mystérieuses de la personnalité, au
cœur du fruit que nous voyons mûrissent des graines de quoi remonter un
monde, quand le nôtre sera rasé, comme il s'y applique.
Ce spectacle, ne vous enorgueillissez pas si l'auteur de Regain
le prodigue gentiment: il se le donne d'abord à lui-même. Combien se
sont laissé prendre à cette redoutable gentillesse, l'ont transformée
en promesse, en certitude, en pot-au-lait! À l'étonnement sincère, mais
amusé du narrateur: "Je souffre, disait-il volontiers, d'être obligé de
laisser les gens croire à des promesses que je sais ne leur avoir
jamais faites." Ces lignes ne décourageront pas un seul des phalènes
aimables qui papillonnent autour du Mont d'Or. Qui vous dira, braves
porteurs de cartons à dessin, gentes pondeuses de manuscrits,
pathétiques inadaptés (croyez-vous) à la vie de province, constructeurs
de piédestaux trop hauts pour vous hisser dessus — qui vous dira la
vérité du mensonge créateur?
L'écrivain — L'Homère, le Balzac, le Giono — ne doit compte d'aucune
réalité autre que celle qu'il crée. Exorbitante constatation? Dès
qu'elle cesse d'être, un livre vous tombe des mains. Le mot de roman,
sur la couverture de Regain, vous a prévenus.
Un romancier, lecteur sensible, est un romancier. Il a tous les droits.
D'inventer la Provence, oui? d'inventer se romans, non? d'inventer ses
personnages, quoi? "... Et même, me disait Giono avant-hier, d'inventer
des héros réels qui n'ont jamais existé!
"Personne, poursuivait-il, personne ne peut m'en empêcher. Et tu vas le voir, s'ils existent!
"Par exemple, le cas d'Elzéar Bouffier..."
Je dresse l'oreille: première nouvelle.
"C'est le plus grand magazine américain du monde (sic) qui m'a demandé de parler de lui. En me posant la question, comme à plusieurs: Quel est l'homme le plus extraordinaire que vous ayez connu?"
"Moi, je réfléchis très bien: et je leur écris l'histoire de Bouffier
Elzéar. C'est un berger du Contadour: un berger qui a une idée. Toute
sa vie, il a ses poches pleines de glands; il marche sans cesse et,
partout où il s'arrête, il plante sa canne ferrée dans le sol — pic! il
se baisse et il enfouit un gland. Plac! Il donne dessus un coup de
talon, et hop! il continue plus loin. Toute sa vie. Elzéar.
"Et ça pousse, ça pousse: au bout de vingt ans il y a des bois, au bout
de cinquante, il y a des forêts, des millions, des cent millions (sic) de chênes... Tous les plateaux de Provence couverts de chênes! la richesse, la santé, le salut du pays.
"Pic! Plac!" Elzèar Bouffier marche, marche toujours... À l'hospice de
Banon, enfin, il meurt du cœur. Cercueil en cœur de chêne.
"Le plus grand homme que j'aie jamais rencontré."
Sans réponse du journal, au bout de six mois, survient à Manosque un
envoyé spécial accompagné de reporters, de caméras, de micros... comme
pour un roi. Elzéar Bouffier! Il rappelait aux Américains leur propre
John Appleseed, l'homme aux pommiers. Sa gloire était assurée: des
articles illustrés, des mémoires, un film. Mais où étaient les forêts?
Introuvables. Et le monument? Les souvenirs, les portraits? Sans rien
vouloir entendre, le délégué s'est plongé dans les anciens registres de
l'hôpital de Banon. Enfin, ô joie, un Bouffier! C'est un nom du pays;
hélas, il se prénommait Paul.
"J'en ai bien connu des Bouffier — poursuit Giono — et des Elzéar. Seulement, ce n'étaient pas les mêmes.
"Ce monsieur n'a jamais cru que j'avais tout inventé, parce que c'était
tellement beau. Il est parti persuadé que je lui cachais des choses.
M'aurait presque traité de menteur. Il ne sait pas, le brave, que nous
sommes ici le pays de la non-démesure."'
À point pour Regain? Bonne chasse!
Notes.
[1]. Il est vrai que la culture extensive de la lavande est une
spéculation récente, et que le cadre de la saga "gionesque" n'était à
l'origine "pays mauve" que par ses espaces incultes, butinés par les
lavandiers.
[2]. Bories,
ou "cabanons pointus": les huttes de pierres sèches étagées en forme de
ruche ou d'iglou, d'une architecture plusieurs fois millénaire:
impossible à dater.
Ces lignes sont la préface de Maximilien Vox à une édition de Regain devenue rare, au Club des Amis du Livre, 1962. Je l'avais remise au jour dans le numéro 12 du Cheval de Troie, consacré à Jean Giono (septembre 1995).