M'alléger me dépouiller réduire mon bagage à l'essentiel Abandonnant ma longue traîne de plumes de plumages de plumetis et de plumets devenir oiseau avare Ivre du seul vol de ses ailes Michel Leiris (© in Haut Mal (1944), Poésie/Gallimard, 1969)
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Après l’avoir princièrement oublié dans des renoncements d’enfance, je me remis à lire Saint Exupéry, refondant son empire en moi comme un souffle neuf jeté sur des braises intérieures. Ayant survolé avec lui la feuille blanche de la Cordillères, tournant d’autres pages les mains pleines de cambouis, traçant des empreintes dans le sable ou découvrant, telle une bouteille jetée à la mer démontée de l’humanité en guerre, une lettre née dans les brumes de l’insomnie - je me crus devenir peu à peu un des siens, un des leurs, un camarade… Ce qu’instillaient en moi la ligne et le trait, ce qu’ouvrait l’aviateur-poète à mon insu, c’était un horizon, un nouveau plan de vol, une trajectoire, le moyen peut-être d’échapper un instant à la gravité par l’arc d’une mission : mettre ses actes en conformité avec ses convictions. Et ce n’est pas rien, dans ce monde où la parole donnée reste souvent un vain mot.Ainsi la Parabole des trois vols est née, pour ainsi dire, lors d’une traversée du désert.
Impossible d’espérer un brin de légèreté, voués que nous sommes, dans ces cas-là, à la pesanteur plutôt qu’à la grâce.Immergé dans une solitude où plus rien ne vibre. Dans ce silence entendu, d’abord arriva la musique ; quelque chose comme un chant grégorien de l’âme, qu’aucun mot, aucune phrase ne sauraient exprimer. Entre la courbe de cette phrase musicale et les froissements des ailes déployées d’un Icare, il y avait comme un cliquetis de métaux précieux, une harmonie lumineuse et limpide. Puis un halètement, un cri, déchirant l’espace, qui me relia avec la vision du premier instant de l’accouchement d’une naissance. Dans la pénombre pré-natale, glauque et irradiante à la fois, une odeur âcre de vieux cuir, mêlée à l’exhalaison humide d’une cigarette, le ronronnement lointain d’un moteur prêt à décoller, peu à peu s’ajoutèrent à cette impression et me projetèrent, hors du ventre de cette carlingue originelle, vers une garnison, quelque part en Corse… Au cœur d’une nuit moite de la seconde guerre mondiale, le poète-aviateur Saint-Exupéry, miné par le rhumatisme et la sourde appréhension de la termitière à venir, s’épuisait en insomnies tabagiques et d’ultimes heures de vol.C’était quelques heures avant sa dissolution finale, tellement romanesque...
Ces missions, dites de reconnaissance n’en réclamaient pas tant, en vérité. L’héroïsme, dans ces moments d’écartèlements, est aussi naturel que l’acte d’aller chercher son journal.Livrer le courrier était la devise de ces hommes battus par les vents et les mers, livrés à la boussole et à la débrouille.Harnachés à la conviction aéropostale et chevaleresque de faire passer la ligne, coûte-que-coûte, ils peuplaient cet idéal de leurs traits de génie. Voler était d’abord une dignité, un savoir-faire aristocratique.
La ligne et le trait : dans les airs ou sur le papier, à travers le plan du vol ou du roman, à l’aube du mythe ou dans la trajectoire des pionniers de l’Aéropostale, c’est un semblable dessein qui habite la quête inlassable de l’Homme : tracer sa vie, aussi droite que possible, tel le funambule sur sa corde, tel aussi le patient jardinier au pied de sa treille… tel enfin l’architecte, dans l’équilibre de ses proportions, dans la logique de ses perspectives !
L’être humain - ce non-volant qui n’a de cesse de détacher la corde qui le relie à sa pesanteur – rêve de figures libres. Envol vers la lumière, remontée du fleuve vers sa source… L’être humain, locataire de son existence, est, dans le court passe-temps de sa vie, un passant fugace, un transitaire, un passager.
À l’aspiration d’échappée libre qui sans cesse le
taraude, le cockpit pressurisé d’un avion de ligne représente une bien maigre consolation,
un sésame bien imparfait, pour le conduire vers une destination. Car chaque passager
de la vie a sa destination, son cap et sa bonne espérance. Pourtant, dans cette
éternelle histoire, peu ont l’endurance et l’audace du pilotage. Le mot pilote,
de l’italien piloto est probablement issu du grec byzantin pedotês,
pedon, qui veut dire : gouvernail. Qu’est-ce qu’un gouvernail, sinon
le moyen de gouverner sa vie ? Connaître pour seul soif de conquête
l’empire que l’on peut avoir sur soi-même.
C’est à cet empire que convient les 3 héros de la parabole des 3 vols...
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