un article paru dans le No 118 de la revue Réel

télécharger l'article (format PDF)
Présentation concert de Rarogne - télécharger le fichier PDF
Réel : Patrick Crispini, vous venez de présenter à Rarogne, dans la belle petite église Saint Romanus, auprès de laquelle il repose, un récital bilingue français-allemand, dédié à Rainer Maria Rilke et intitulé L’Ange et la Rose. Pourquoi L’Ange et la Rose ?
Patrick Crispini : Cela fait plusieurs années que je gravite autour de l’œuvre de Rainer Maria Rilke et, progressivement, en l’approfondissant, je me suis aperçu que deux dimensions y étaient présentes : l’une que j’appellerai «élevante», de l’ordre du spirituel, est manifestée par la présence de l’Ange, intercesseur, aux yeux de Rilke, l’autre, que je qualifierai volontiers d’«allégeante», est portée par un certain nombre de représentations, dont la Rose. La vie de Rilke est, si je puis dire parfumée, par les embruns des roses ; on en trouve trace dans son intérêt constant pour le jardinage. Ainsi, durant les dernières années de sa vie, dans sa petite tour médiévale de Muzot, au-dessus de Sierre, en Valais (Suisse), il ne semblait avoir – aux yeux des autochtones – qu’une seule préoccupation : son jardin. Il entretint une abondante correspondance avec des femmes, où il était question de l’art de cultiver les fleurs de son jardin, particulièrement les roses blanches. Par ailleurs, Rilke, à travers ses nombreux voyages à la recherche d’une aristocratie de l’esprit à laquelle il aspirait, a noué assez rapidement des contacts privilégiés avec d’éminents représentants d’un courant de pensée, philosophique et humaniste, où le thème de la Rose, à la fois sur le plan symbolique et sur le plan spirituel, joue un rôle capital.
Rose… pour nous, tu es la fleur, la pleine, l’innombrable… la chose inépuisable
Dès lors, quand j’ai réalisé le spectacle L’Ange et la Rose – en hommage humble et fervent à Rilke, à qui je dois des «révélations» essentielles et fertiles – le titre, comportant les deux dimensions que je viens d’évoquer, s’est très vite imposé, comme une évidence. Sans vouloir entrer dans des détails hors de propos ici, je soulignerai que, pour moi, l’Ange évoque en même temps l’espace et la chorégraphie, l’apesanteur et les ailes de la connaissance, alors que la rose porte en elle la beauté, dont les épines, entre autres, sont les protectrices, avec la solitude et la clôture.
Réel : Vous qualifiez vous-même ce récital comme étant «une sorte de tâtonnement céleste à travers les quatre âges de la vie d’un homme».
PC : Oui. Je n’ai pu exprimer ce parcours, ce cheminement, qu’à travers une démarche symbolique.
Les quatre éléments font entrer progressivement le spectateur dans une sorte de cosmogonie universelle. Je m’efforce, lorsque j’envisage un spectacle de cette nature, de permettre plusieurs lectures à des niveaux de compréhension divers : on peut ainsi simplement «flâner» dans le compagnonnage de la vie de Rilke ou méditer grâce aux interludes musicaux, ou entrer dans un mystère plus profond. Voilà ce que j’entends par «tâtonnement céleste». Vous le savez bien : notre besoin d’«harmonie» passe d’abord par l’art des proportions et de la mesure. Il faut mettre les choses en sympathie, en «résonance». Rilke nous y invite toujours, et la surprise vient souvent que ses textes, à notre insu, s’insinuent en nous lentement, souvent après-coup, mais durablement. Les amoureux de Rilke connaissent bien ce phénomène.
Réel : J’ai relevé plusieurs fois dans la présentation de ce spectacle, le terme «célébration» : célébration du recueillement, célébration de l’accueil, accueil de la célébration. «Je célèbre» semble être la réponse à toutes les questions…
PC : Au cœur du spectacle, et ce n’est pas par un hasard, on trouve un dialogue où Rilke, après s’être interrogé lui-même sur son identité et sa vie sociale, questionne : comment conserver un état de poète dans ce monde où tout est divisé, habité par le doute, l’horreur, la médisance, la pauvreté, la souffrance…
À toutes les interrogations et questions, il répond toujours par cette formule psalmodiée inlassablement :
Je célèbre
suite dans le n°118 de la revue Réel
© 2010 Journal Réel
© TRANSARTIS PC – Juillet 2010 – tous droits réservés

