AUTOBIOGRAPHIE D'UN ARMENIEN

AYANT SURVECU AU GENOCIDE TURC de 1915

Ecrit par Garabet Setrak TAHMAZYAN

 

                                                   

PREFACE

Ce livre a été écrit par mon grand-père paternel, Sétrak Tahmazyan. Tous les événements décrits dans ce livre sont exacts.

C'est un livre qui m'a beaucoup touché car je suis issue du même sang. Il nous montre que sur notre terre, quelque soit le siècle considéré, ceux qui ont de bons sentiments et une bonne mentalité sont, en général, incapable de les faire vivre en dehors d'un cercle restreint de la famille ou des amis. Alors que les gens méchants, eux, ne pensent qu'à propager au plus grand nombre leur haine, et il faut reconnaître qu'ils y réussissent très bien.

Je pense que ce livre retraçant des faits réels et bouleversants nous montre que pour que les gens bons puissent vivre en paix, il leur faut passer d'abord par un état de méchanceté pour annihiler leur adversaire avant de pouvoir aspirer à la quiétude et la tranquillité.

C'est aussi un avertissement à ceux qui se disent bons, car généralement ils ne pensent qu'à leur bonheur personnel et présent en se cloîtrant dans un cocon, et ils sont incapables de comprendre et de prévoir le comportement de ces autres qui peu à peu deviennent des "méchants".

Philippe Tahmazyan

 

 


 Je m’appelle Garabet Setrak TAHMAZYAN, je suis né le 1er Juillet 1901 en Turquie, au bord de la mer Noire, au village de Köklük près de la ville de Unye dans la préfecture de Trabizon. Ce livre relate les événements que j’ai vécu du début de l’année 1913, dans les premiers mois du génocide des Arméniens, jusqu’à mon arrivée en France avec ma famille en 1956.

J’étais le fils aîné d’une famille de sept enfants, le huitième enfant, un garçon, étant mort à l’âge de un mois après avoir tout juste été baptisé : il s'appelait Ovaguim.

Mon père s’appelait Garabet Tahmazyan. Il était marié à Arzoug Karakehyan, et avait six frères et une soeur. Il y avait Kevork qui était agriculteur, Artin, ferrailleur et agriculteur, Sirag qui était curé sous le nom de Der Apanakir, Ahayeg, ferrailleur et agriculteur. Quand à mon père Garabet, il cumulait les emplois de ferrailleur, dentiste, coiffeur et agriculteur. Mon sixième oncle, Hachig, avait été tué par balle par les turcs durant les massacres de 1895 à l’âge de 18 ans. Ma tante, Honum, était morte à l’âge de 20 ans.

J’étais le préféré de mon grand-père paternel Mikael Tahmazyan qui était aussi issue d’une famille nombreuse, car j’aimais étudier et je me rendais utile. Je faisais également l’enfant de choeur à l’église et j’y lisais des passages de la bible en mettant la chasuble prévue pour ces moments.

Mon oncle Kevork était marié avec Zanig Karakehyan et avait huit enfants. L’ainée était une fille qui s'appelait Hayganus, puis venait sa soeur Agavni, ses frères Kazez et Hovsep, sa soeur Paransim, son frère Armenag, son autre soeur Azniv et enfin le dernier frère Maksoud.

Mon oncle Artin était aussi marié et avait un ou deux enfants dont je ne me souviens pas très bien car ils habitaient en Russie.

Mon oncle Sirag était marié avec Irisgin et avait lui aussi huit enfants. L’aîné était un garçon du nom de Ycfrem, puis venait sa soeur Arusyag, son frère Set, ses soeurs Elmas et Bayzar, son frère Lutfik et deux enfants jumeaux : un garçon qui s’appelait Artin et une fille Agavni.

Mon oncle Ahayeg était marié mais je ne me souviens plus du nom de sa femme. Ils avaient quatre enfants. Une fille Sirug, un garçon Chemavon, une fille Sofig et enfin un garçon Girayr.

Mon frère cadet s’appelait Mardig, puis venait mon frère Sebuh, Ovaguim (décédé), mes deux soeurs Yehsapet et Armaven et mes deux frères Vahan et Hachig.

Cette histoire débute en 1913, année où la vie dans nos campagnes avait commencé à être troublée. Puis en 1914, le gouvernement turc a appelé sous les drapeaux tous les hommes valides de 20 à 45 ans et mon père fut obligé de partir. Il ne restait plus au village que les enfants, les femmes et les vieillards car ils avaient emmenés aussi tous les adolescents de bonne corpulence sans se préoccuper de leur âge et qui, disaient-ils, seraient mélangés avec les autres appelés. Mais c’était le début de la torture et du génocide pour l’innocent peuple Arménien. Ils réquisitionnaient aussi des hommes âgés avec leurs chevaux en affirmant qu’ils allaient aider les militaires pendant quelques jours et qu’ils pourraient rentrer chez eux ensuite.

Ils avaient emmenés de Niksar à Unye mon oncle Sirag, qui était le curé du village sous le nom de Der Apanakir, avec sept autres personnes et leurs chevaux pour porter du matériel. Nous avons reçu des nouvelles d’eux quelques jours plus tard disant qu’ils avaient étés tués et qu’on leur avait volé leurs chevaux. De jour en jour, des nouvelles noires arrivaient de tous côtés, le malheur était sur les arméniens. Mais que pouvait faire le peuple, comme un poisson dans un lac empoisonné, frappé de stupeur et qui essayait malgré tout de continuer à vivre et travailler.

En 1915 on entendait des bruits de déportations, de génocide et nous étions effrayés et nous tremblions de peur. Mon père s’était enfui de l’armée et était revenu parmi nous pour raconter ce qui se passait dans le milieu militaire ainsi que les tortures qu’il avait subi. J’étais avec ma mère, le seul à savoir qu’il avait déserté. Mes frères et soeurs n'étaient pas au courant de peur que quelqu'un parle. Il y avait une forêt près de notre maison où il s’était réfugié dans le tronc d’un grand arbre. Je lui apportais à manger et parfois c’était lui qui venait nous voir quand les petits s’étaient endormis. Il nous racontait que ce n’était pas un service militaire qu’on leur faisait faire mais que c’était un anéantissement pour nous exterminer nous, les Arméniens. Du matin au soir, ils leurs faisaient casser des pierres sans boire ni manger sous les coups de cravaches de policiers, sous la pluie, le soleil, la chaleur et les faisaient dormir dans la boue. Ils avaient trouvé que ce n’était pas encore assez et ils les ont mis en route vers Niksar, ensuite Sivaz.

"On va aller, disaient-ils jusqu’à vos montagnes"

Enfin, nous sommes arrivés à nos montagnes où nous allions, d’habitude, pour la saison d’été. Avant d’arriver à "Yazlik Belen", il a eu quelques camarades qui, fatigués et sans forces, ne pouvaient plus avancer ni même se traîner à quatre pattes. Les policiers les frappaient avec les crosses de leurs fusils jusqu’à ce qu’ils meurent et faisaient rouler leurs corps dans les fossés au hasard de la route. Parmi ces gens qui sont tombés sous leurs coups meurtriers, se trouvaient mon oncle Kevork et son fils Kazez Tahmazyan, qui était bien jeune. Mon père nous avait recommandé de ne rien dire à la famille pour éviter les pleurs et les deuils. Mon cousin Kazez, était jeune marié, et avait un enfant nommé Krikor qui devenait orphelin à l’âge de trois ans. A quoi bon ...

"Quel genre de service militaire nous faisait faire ce gouvernement turc ?"

Puis ils m’ont emmené aussi et quand je me suis aperçu que mon tour approchait pour être battu j’ai commencé à ralentir le pas pour être écarté de mes autres camarades. Nous étions presque arrivés à "Yazlik Belen" et la route était bordée de forêts non loin de la montagne. Je me suis alors glissé dans la neige en pensant qu’il valait mieux en finir ainsi que de faire un service militaire pareil. Il m’a fallu deux jours pour rentrer à la maison. D’autres gens dans la même situation que moi, s’étaient évadés de cette façon et étaient revenus au village. Par l'intermédiaire du gouvernement, la nouvelle de notre évasion arriva aux oreilles du commandant de la police : Safik Cavus. Ce dernier brûlait les maisons de ceux qui s’étaient évadés s’ils ne se rendaient pas pour retourner à l’armée. Il vint à notre maison et dit à mon grand-père Mikael qu’il donnait deux jours à son fils Garabet pour qu’il se rende. S’il refusait, il brûlerait la maison de son fils ainsi que celle de mon grand-père. Quand mon père fut mis au courent de ces nouvelles, il nous dit qu’il allait creuser sa tombe dans la montagne et qu’il se donnerait la mort, que nous pourrions jeter une poignée de terre sur son corps ou le laisser tel que mais qu’il n’était pas question qu’il se rende et retourne comme soldat pour mourir sous la torture. Il disait cela avec une telle fermeté que mon grand-père perdit tout espoir qu’il accepte de se rendre. Par l’intermédiaire d’un ami, il envoya quatre pièces d’or à Safik Cavus pour qu’il accepte de patienter pendant trois mois. C’était pareil pour d’autres évadés qui avec la force de l’argent retardaient la destruction de leur demeure. Certains brûlaient leur propre maison pour ne laisser que des cendres aux policiers mais le bétail qui restait vivant servait de nourriture aux policiers qui en profitaient bien. Pendant ce temps, les enfants des évadés traînaient dans les rues et dans la misère.

Quelques mois plus tard, la nouvelle du déplacement de toute la population se répandit dans le village et seul ceux qui accepteraient de changer de religion auraient le droit de rester.

L’opinion des personnes âgées qui étaient restées dans le village se partageait en deux. Certains disaient qu’il valait mieux changer de religion que d'être déplacé, d’autres refusaient ce chantage en disant que quoi qu’on fasse, ce loup de turc écraserait le peuple Arménien.

Le dernier sermon de mon grand-père Der Mikael Tahmazyan fut un dimanche devant une grande foule de gens :

" Mon cher peuple croyant, nous vivons des jours aussi vrais et durs que nos croyances en Jésus et ses apôtres. Ne dites pas : c’est mon enfant, et si vous pouvez, sauvez-vous dans les montagnes. Ne dites pas : c’est ma famille, et si vous le pouvez, sauvez-vous dans les montagnes. Désertez les villages. Seul ceux qui se sauveront auront une chance de rester en vie. Ceux qui resterons en vie seront seulement les personnes vivant dans les villes de grandes population et ceux qui se seront réfugiés dans les montagnes".

Ce discours qui fait partie de notre histoire.

Je faisais partie de ceux qui, pour l’avoir écouté, sont restés en vie. Je ne pourrais oublier tout ce sang versé, ces tortures subies, ces cris et ces bruits comme une grenade qui vous explose dans l’oreille.

C’est ainsi que tout a commencé.

Une partie des villageois descendait en ville en chrétien et revenait au village après avoir adopté leur nouvelle religion : l’islam. Ils accusaient ceux qui ne faisaient pas comme eux d'être la cause du déplacement de la population et de son anéantissement.

Certaines fortes têtes commencèrent à ennuyer sérieusement mon grand-père Der Mikael Tahmazyan en l’accusant d'être la cause de tous leurs malheurs et de ce génocide.

Ce jour-là, j’ai vu mon grand-père pleurer avec des grosses larmes qui coulaient de ses yeux sur son vieux visage. Il disait :

"Pourvu que je meure et que je ne vois ni l’heure, ni la seconde de ces horreurs".

C’est ainsi qu’ils ont mis sur la route toute la population du village comme des malfaiteurs et des voleurs. Ils avaient à peine marché pendant une heure qu’une nouvelle arriva de la ville en disant que le gouvernement n’acceptait plus de donner la religion musulmane à ceux qui s’étaient convertis. Ceux qui se croyaient s'être sauvé ainsi allaient subir le même sort que les autres. Tous devaient se préparer pour être déportés et il y avait encore dans le village près de trois cent familles, ce qui faisait presque mille cinq cent personnes.

Pendant une semaine ils n’ont pas arrêté de pleurer et de perdre tout espoir. Les turcs leur avaient donné une semaine de délai pour se préparer mais avant même que la semaine ne s’écoule, les gendarmes vinrent et ils commencèrent à emmener la moitié de la population du village. Ils avaient décidés de mettre en route le reste des villageois trois jours plus tard. Je revois encore devant mes yeux ce gros commandant de la police "Sisman Zaftina" (vu sa rondeur) criant :

"Haydé, où est-il votre Jésus, qu’il vienne vous sauver".

On n'entendait que des larmes et des cris. Certains avaient attelé leurs boeufs ou leurs chevaux à leur charrette qu’ils avaient chargées de nourriture, de leur lit et de tout ce qu’ils pouvaient emporter. D’autres chargeaient leurs affaires sur leur dos.

Quel terrible destin que de l’entamer ainsi. Les mots ne sont pas assez forts pour faire voir l'horreur et les injustices des méchants de la terre !

Le peuple était terrifié à l’idée de se retrouver sans abri. Certains faisaient attacher leurs enfants par les policiers pour ne pas qu’ils se sauvent dans les montagnes, d’autres cachaient leur fusil de la vue de leurs enfants pour ne pas qu’ils s’en servent. D'autres rendaient leur fusil aux policiers par peur des représailles.

La police vint un jour à notre maison en disant :

"Sortez de cette maison, qu’est-ce que vous attendez ? Votre village est vide, tout le monde s’est mis en route, vous ne vous êtes même pas préparés ?".

Ma mère en pleurant sollicitait la pitié du policier :

"J’ai six enfants, le plus grand a à peine quinze ans et je suis enceinte d’un dernier qui va venir au monde d’ici quelques jours, mon mari est parti comme soldat, je n’ai personne, comment voulez-vous que je me prépare?"

Le policier eut pitié et sortit de la maison. Une partie du village fut emmené en déportation et de chez nous, je voyais le turc Talac qui du matin au soir récupérait tout ce qu’il pouvait dans les maisons vidées de leurs occupants. Trois jours plus tard, un autre policier vint à la maison et nous dit qu’il était impossible que nous restions là et que nous devions prendre la route aujourd’hui même. Il nous a fait sortir de la maison et s’est mis devant nous. Nous le suivions en lui demandant la charité. Ma mère s’est tournée vers moi et m’a dit de retourner au côté de mon père en les laissant à leur sort.

Ma mère avec ses autres enfants et accompagnée de mon grand-père maternel Hachig Karakehyan ont pris la route de la déportation. Elle s’est séparée du groupe pour me donner ses dernières recommandations. Un seul regard de ma mère m’a suffi pour que je quitte la route et que je m’éloigne dans les champs en me mélangeant avec le paysage.

Au bout de quelques heures de marche, j’ai enfin pu rejoindre mon père auquel j’ai rapporté tout ce qui s’était passé au village : le départ de ma mère avec mes frères et soeurs et son souhait que je reste près de lui. Mon père me répondit :

"Mon cher enfant, nous, si ce n’est pas aujourd’hui que nous mourrons, ce sera demain. Quoi qu’il arrive les turcs vont nous tuer ou bien nous allons mourir de faim. Ce serait malheureux pour toi. Peut-être qu’ils ne vont pas tuer toutes ces familles déportées. Retournes auprès de ta mère, tu peut être utile auprès de tes plus jeunes frères".

Etais-je capable de tenir tête à mon père ?

Je suis retourné en courant à travers champs pour retrouver les miens. En passant au village, les hommes de Talac étaient si occupés à casser et piller qu’ils n’ont pas prêté attention à mon passage. Après avoir couru environ encore une heure, j’ai pu rejoindre ma mère et j’ai vu le policier qui marchait en tête de la colonne.

Quand ma mère m’aperçut, elle me jeta :

"Tu me suis encore ? Sauve toi vite avant que le policier ne te voit".

Elle me jeta un tel regard que je n’ai pas osé lui dire que c’était mon père qui m’avait renvoyé auprès d'elle. Je me suis retrouvé une nouvelle fois dans les champs.

Où pouvais-je aller ?

Ma mère ne voulait pas de moi et me disait de retourner près de mon père et mon père ne voulait pas de moi et disait qu’on allait mourir et que c’était malheureux pour moi. Je ne savais plus que faire, perdu dans mon esprit, je suis allé à la maison de mon grand-père.

Qu’est-ce que je vois ?

Mon grand-père Der Mikael Tahmazyan tout seul, assis dans sa maison. A ses côtés un sac rempli de pain et un récipient d’eau vide. Il avait 85 ans et était encore en bonne santé. Mais il restait abattu et sans réaction à force de penser sans cesse à tout ce qui se passait autour de lui et à force de faire la charité. Quand il m’a vu arrivé, il m’a serré sur sa poitrine et ses larmes coulaient comme une fontaine en se mélangeant à mes larmes d’adolescent.

Je lui ai raconté en quelques instants tout ce qui s’était passé. Il m’a béni et il a prié pour que je sois protégé des mauvais événements. La nuit commençait à tomber et il m’a demandé d’aller remplir le récipient d’eau fraîche et de le lui ramener à la nuit tombante pour ne pas me faire repérer par l'ennemi turc.

"Surtout ne reviens pas avant la nuit" a-t-il précisé.

Je suis parti avec la cruche dans les mains. Il ne restait plus personne dans les rues. A la nuit tombée, j’ai rempli le récipient d’eau fraîche à la fontaine et dans le froid glacial j’ai attendu au coin de la rue qu’il fasse bien noir.

Tout d’un coup, je vois mon grand-père le sac de pain sur l’épaule, à bonne distance de la maison, qui s’éloignait. J’ai vite couru à sa suite et arrivé à ses côtés je lui ai tendu l’eau que j’avais été cherché. Il a bu. Sachant ce qui se passait en bas au village, mon père était descendu de la montagne et il venait nous rejoindre. Nous avons compris que mon grand-père avait l’idée d’aller dans le village turc situé non loin de là et nommé Kaynarpunar pour aller dans la maison de son meilleur ami turc.

La nuit était déjà bien avancée. Tous les trois nous nous préparions à franchir la rivière quand tout d'un coup, nous avons vu venir vers nous mon oncle Mardiros (le frère de ma mère) qui était sorti de sa cachette dans l'espoir de rejoindre mon père. Tous les quatre ensembles, avec beaucoup de mal et en prenant mille précautions, nous avons réussis à rejoindre le village turc.

Très tard dans la nuit, nous avons frappé à la porte de l’ami de mon grand-père. Nous avons demandé l'hospitalité pour son ami de longue date : Mikael Tahmazyan. Le turc nous a répondu avec frayeur :

"Vous voulez qu’ils déportent aussi ma famille entière avec les vôtres ?". Nous avons tellement imploré sa charité qu’il a enfin accepté de nous héberger pour une nuit seulement et à condition que l’on reparte dès l’aube.

Grand Merci pour cette nuit d'hospitalité.

Au matin, mon père, mon oncle Mardiros et moi-même nous sommes retournés dans notre village. Là, Mardiros a appris que sa famille aussi prenait la route de la déportation. Je voulais aller avec mon père et je voulais qu’il me procure une arme, même vieille mais il a refusé. Le lendemain matin, au lever du jour, il m’a envoyé auprès de mes oncles maternels pour que je lui rapporte des nouvelles. Ils habitaient à Cadir Kedap et il était prévu que ma mère aille les rejoindre pour partir avec eux en déportation.

Après une heure de marche, au lever du soleil, je suis arrivé chez eux. Au moment de traverser la rivière, j’entendais la voix de mon oncle Mardiros qui criait :

"Puisque vous ne m’avez pas donné d’arme, je vais aller brûler notre maison qui se trouve à Yagmurça".

Arrivé chez mon oncle, mon grand-père maternel Hachig Karakehyan, qui était maçon, m’a pris dans ses bras avec affection et m’a raconté :

"Hier ta mère est venue avec ses enfants, je les ai amené au village turc de Kaynarpunar et je les ai installés dans la maison de Mevlud Aga car il était hors de question qu’on l’emmène avec nous".

J’étais très content de ces nouvelles. Il a également essayé de me persuader de les rejoindre et de partir avec eux à la déportation avec tendresse et des baisers. Je l’ai écouté sans rien dire, puis je suis sorti dehors et je lui ai dit, ainsi qu’à mon oncle Karekin (frère de ma mère) :

"Mon père est dans les montagnes et vous avez laissé ma mère seule à Kaynarpunar, je n’irais pas en déportation".

Je suis parti sans même leur dire au revoir et j’ai eu peur qu’ils m'emmènent de force avec eux. A ce moment, mon oncle Mardiros qui était revenu nous a dit :

"Comme ils ne m’ont pas donné d’armes, j’ai brûlé notre maison de Yagmurça et je suis de retour".

Le même jour, ils ont tous pris la route de l’exode. Pendant une semaine, mon père, mon oncle et moi-même nous avons essayé de nous habituer à la vie dans les montagnes. La nuit, on allait ramasser des pommes de terre dans les jardins déserts en tremblant de peur. On ramenait aussi du millet que l'on faisait cuire et que l’on mangeait. Nous avons passé une à deux semaines ainsi.

On a su que les turcs avaient emmené mon grand-père Mikael ainsi que deux autres vieillards, malgré leur innocence, et qu’ils les avaient mis dans une maison pour qu’ils y restent. Mais, quelques turcs renommés comme buveur de sang Arménien, les en avaient éloignés pour les tuer. L’un d’eux a pu se sauver malgré ses blessures, mais il mourut en arrivant chez lui. Quelques années plus tard, je suis allé ramasser les ossements de mon grand-père, car il était très grand, pour les enterrer sous les marches de l'entrée de son église dans notre village.

C’est ainsi que s’est terminée la vie de mon grand-père.

Nous avons appris que des familles, des enfants perdus, des jeunes étaient encore en vie et se cachaient dans les montagnes.

Quelques jours plus tard, nous sommes partis avec mon père et mon oncle voir ma mère qui était placée dans la maison d’un turc. Aussitôt la nuit tombée, il emmenait ma mère et ses enfants chez lui pour les nourrir et les coucher et il les ramenait dans les montagnes au lever du jour. Quand il nous a ouvert sa porte, il nous a très bien reçu. Il a demandé qu’on me laisse chez lui car il pouvait me faire employer comme berger auprès de quelqu'un.

"Ils commencent à être plus souple avec les gens qui restent" disait-il.

Au sujet de ma mère, de mes frères et soeurs, il nous a proposé de les emmener au village de Sile Osdan. Ils y seraient mieux qu'ici car ma mère enceinte avait du mal à marcher.

J’ai accepté de rester chez le turc car je n’avais pas vu la couleur du pain depuis une semaine.

Le lendemain, mon père et mon oncle sont retournés dans les montagnes. Ma mère avec ses enfants est partie au village de Sile Osdan. C’est dans ce village qu’est né mon plus jeune frère Hachig, trois semaines après le début de la déportation.

Après avoir fait le berger pendant près d’un mois, j’en avais assez qu’on me traite tous les jours de "gavur" (qui signifie non croyant en turc) et je suis parti rejoindre ma mère.

Le millet commençait à pousser dans les champs. J’en ai ramassé dans un sac puis fait sécher les grains dans un four. Il y en avais au moins vingt kilos, peut-être même plus, et j’ai mis les grains dans un sac que j’ai amené au moulin qui se trouvait à une demi-heure de chez nous pour faire de la farine et faire du pain par la suite.

Quand je suis arrivé au moulin, il y avait un jeune garçon arménien qui s’y trouvait, il s’appelait Gabed, et il était en train de faire de la farine. Je me suis approché. On entendait au loin des coups de fusils dans les montagnes. Peu après, deux turcs sont venus au moulin. Ils ont dit qu’ils étaient contents de nous avoir trouvés car les arméniens leur faisaient la guerre et avaient tués des turcs et qu’en conséquence ils allaient nous tuer.

Nous étions terrifiés de peur. Je leur ai dit :

"Notre farine est prête et il y a du feu, puisque nous allons mourir, laissez-nous faire un peu de pain pour que l’on puisse se nourrir un peu avant que vous nous tuez".

Il faut croire qu’ils avaient faim également car ils me répondirent :

"Fait cuire beaucoup de pain et ensuite on vous tuera".

J’ai été cherché une cruche d’eau dehors et j’ai commencé à faire la pâte à pain. Les deux hommes attendaient près de nous avec à portée de main, leurs pistolets et leurs couteaux. J’ai proposé à mon camarade Gabed :

"Il est préférable de se sauver que de se faire tuer par une balle de revolver ou de se faire trancher la tête".

Il me répondit qu’il était incapable de se sauver tellement il tremblait de peur. J’ai préparé la pâte et je l’ai étalée sur la pierre face au feu pour qu’elle cuise. J’ai demandé aux turcs si je pouvais aller me rincer les mains de cette pâte à pain. Ils ont accepté mais m’ont suivis dehors en gardant une main sur leur revolver. J’ai commencé à me laver les mains et je les surveillais à travers leur reflet sur l’eau. Tout d’un coup, je me suis élancé en sautant de gauche et de droite. Ils ont crié derrière moi et ils m’ont tiré dessus avant de courir à ma poursuite. Ils m’ont suivi longtemps mais j’ai réussi à leur échapper en plongeant dans l'épais feuillage de la forêt.

J’ai couru encore et j’ai vu un vieil arbre avec un trou dans son tronc par lequel je me suis engouffré pour leur faire perdre ma trace. Je me suis élevé d’à peu près deux mètres dans le tronc pourri de l’arbre et j’entendais les turcs qui criaient à ma recherche. Quand ils ont perdu tout espoir de me retrouver, ils sont retournés au moulin et ils ont mis la farine de Gabed et la mienne sur son dos en le battant, en l’injuriant et en le poussant devant eux. Je suis sorti du tronc de l’arbre et je les ai regardés s’éloigner au loin. Je suis resté sur place jusqu’à la tombée de la nuit et lorsque la nuit fut complète, j’ai pris le chemin de la maison au bord de la rivière et j’ai tout raconté à ma mère qui pleurait et m’a demandé de ne plus quitter la maison.

Quelques jours passèrent, puis on entendit de nouveau des coups de fusils. J’ai dit à ma mère :

"Maman, il y a encore des bruits de fusil qui viennent du côté de Goztepe, j'espère qu’ils ne se battent pas encore, les turcs et les arméniens".

A la nuit tombée, des arméniens qui s’étaient échappés de la déportation nous ont amené Armenag, le fils de mon oncle (du côté de mon père) qui était grièvement blessé à la poitrine pour qu’on le soigne au mieux. Je n'oublierai jamais de ma vie : ma mère a vite mélangé du sel avec du miel et elle a appliquée la pâte ainsi obtenue sur la blessure d’Armenag. Nous l’avons fait coucher chez nous et les camarades qui l’avaient accompagné sont repartis. Deux jours après, deux policiers turcs sont venus à notre maison en nous accusant de nourrir les arméniens qui se cachaient dans les montagnes. Ma mère pleurait en leur disant :

"Ils ne m’ont pas envoyé à la déportation car mon mari est soldat, et je suis là avec mes enfants dont le dernier n’a même pas un mois, ayez pitié de nous".

Ils ont demandé qui était le blessé. Elle a répondu qu’il s’était évadé de la déportation mais que sa blessure était tellement grave, que l’on n'avait aucun espoir et que l’on attendait sa mort. Ils ont dit à ma mère :

"Tu mens. Il y a deux jours nous avons combattu des arméniens, il a du être blessé là-bas, nous allons voir ça tout de suite".

Ils ont défait les bandages qui entouraient la blessure. Ils l’ont regardée et ont jugé qu’elle n’était pas récente et qu’elle commençait à pourrir et à sentir mauvais. Dans la mesure où le blessé n’était pas en état de répondre de quoi que ce soit, ils l’ont laissé tel quel et sont partis. Quelques temps après, ayant guéri de sa blessure, mon cousin Armenag est reparti rejoindre ses camarades de combat.

Pendant tout ce temps, nous gardions le contact avec les hommes dans les montagnes par l’intermédiaire des gens faibles du village comme les femmes, les enfants.

Un jour, à peine deux mois après le début de ces terribles événements, des policiers turcs sont revenus et ont rassemblé tous ceux qui restaient, femmes, enfants, vieillards et les ont fait entrer dans l’église du village. "Vous êtes en train de nourrir ce qui se sont sauvés dans les montagnes, on va vous déporter aussi".

Il y avait à peu près une quarantaine de personnes qui étaient restés dans la peur, l’horreur et les larmes.

Ils nous ont mis sur la route. J’ai vu deux turcs sur leurs chevaux qui escortaient ces pauvres rescapés. Il y en a un qui disait à l’autre :

"Je n’ai pas d’enfant, j’aimerais bien en adopter un parmi ces gens".

Quand j’ai entendu ces paroles, je me suis approché d’eux et je lui ai dit : "Si vous m’acceptez, je viendrais avec vous à condition que vous laissiez ma mère et mes frères tranquilles dans notre village".

L’homme à cheval a parlé avec le dirigeant de la troupe et est revenu vers moi en me disant que c’était accepté. De joie, j’ai dit à ma mère que je partais avec ce cavalier comme son enfant adoptif et qu’ainsi ils allaient les laisser tranquille à Kaynarpunar. J’ai fait mes adieux au restant de la troupe, il m’a fait asseoir derrière lui sur son cheval et nous nous sommes éloignés vers son village.

J’ai appris par la suite que celui qui m’emmenait était chargé de ramasser les soldats turcs qui désertaient. Il s’appelait "Mustafa Cavus". Après m’avoir promené pendant une semaine, il m’a enfin amené chez lui où se trouvait sa femme ainsi que le frère de sa femme. Il m’a présenté comme son propre fils et a recommandé que l’on prenne soin de moi.

Il est ensuite retourné à son travail pour remplir ses tâches quotidiennes. Sa femme s’occupait de moi comme de son propre enfant mais son frère, qui s’appelait Mevlun, était jaloux de moi. Il demandait pourquoi son beau-frère avait amené cet enfant de "gavur" et il me faisait remplir toujours les travaux les plus durs dans les champs pour me tuer à la tâche. Au bout d’une dizaine de jours, j’ai demandé à Mevlun qu’il me donne quelques heures ou bien qu’il vienne avec moi car j’avais caché des outils et du matériel de bricolage que je devais aller chercher puisque maintenant j’étais le fils de la maison.

Avec beaucoup de mal, j’ai pu le décider à me laisser partir pour revenir ensuite. J’avais besoin d’avoir des nouvelles de ma mère. Je voulais savoir si mon nouveau père avait tenu parole ou pas. Avec une permission de cinq heures, j’ai pris la route de notre maison. Quand je suis arrivé au village, il ne restait plus que l’institutrice Tuzant avec sa famille de sept personnes. Quand j’ai demandé des nouvelles de ma famille, elle me répondit qu’ils avaient été emmenés en déportation et que seulement mes deux petits frères Vahan et Hachig avaient été confiés comme enfants adoptifs à un turc du village nommé Manastir. Hachig avait alors à peine deux mois et Vahan deux ans. J'appris également que ma soeur Yehsapet et mon frère Sebuh étaient en route pour la ville de Tekirez pour y être adopté comme enfant par un turc nommé Yusuf Aga. Mon frère Mardik et ma soeur Armaven s’étaient sauvés et étaient revenus. Quelques jours plus tard, leur peur passée, ils sont allés chez l’ami de notre grand-père Sakir Cavus en attendant la déportation. Quant à moi, je suis retourné chez mon père adoptif. En voyant Mevlun, je lui ai dit que toutes les choses que j’avais si bien cachées avaient étés trouvées et cassées. Il était très content de me revoir car il avait peur de se faire disputer par son beau-frère. Mon coeur était brisé à jamais par cet homme qui m’avait juré que ma mère serait épargnée de l’exode. Toutes ces pensées noires m’avaient rendu malade à tel point que je ne mangeais plus. J’étais couché depuis plusieurs jours et ils avaient perdus espoir et ils disaient que j’allais mourir. Quelques jours passèrent et un matin je vis ma mère assise à la tête de mon lit. En ouvrant mes yeux et en voyant ma mère, les larmes coulaient sur mes joues, j’étais guéri de ma maladie. Ma mère était accompagnée de mon frère Mardik, qui était plus jeune que moi de deux ans, et de ma soeur Armaven.

Ma mère réussit à convaincre la famille turque de leur laisser me reprendre car j’étais malade, et qu’en échange elle laisserait celui qui est bien portant. Elle leur promit de me ramener dès que je serais guéri pour reprendre mon jeune frère. Ils acceptèrent ce marché car ils ne voulaient pas d’un enfant malade. Avec ces accords nous avons pu resté encore deux mois dans notre village et je me suis rétabli de plus belle.

Un jour, nous sommes partis avec ma mère pour faire l’échange avec mon frère Mardik. Et que voit-on ? Mon frère était malade, encore pire que moi et au bord de la mort. Quand les turcs nous ont vus arrivés, ils ont dit à ma mère :

"Reprends tes enfants et va-t-en. Si on avait de la chance, le bon dieu nous en aurait donné un enfant. On ne veut pas être responsable de la mort de tes enfants".

Nous étions très heureux d’entendre tout ceci. J’ai pris moi-même mon petit frère sur mon dos et nous sommes partis. Ma mère me relayait pour le transporter et ainsi nous avons pu rejoindre notre village. Nous n’avons pas eu trop de mal car, autant que je m’en souvienne, il était devenu léger comme un papillon avec sa maladie.

Un mois avait passé. Mon frère s’était très bien rétabli, mieux qu’avant même. En permanence, on avait des contacts avec mon père et les autres évadés qui se cachaient dans les montagnes. Le temps passant, ils devenaient de plus en plus nombreux et restaient une force cachée dans les montagnes à partir desquelles ils effrayaient les turcs des environs, ce qui mettait un peu de joie dans nos coeurs blessés et nous les aidions du mieux que nous le pouvions.

Le gouvernement n’arrivait plus à écraser le monde de la montagne. Il se vengeait sur ceux qui restaient dans les villages près des turcs où il les tuait ou les renvoyait en déportation. On vivait des jours dans la peur. Les réfugiés dans les montagnes n’étaient pas assez forts pour pouvoir protéger et accueillir près d'eux ceux des villages. Seul les adolescents, les femmes sans enfants et les jeunes filles essayaient de rejoindre ceux des montagnes avec une envie folle de pouvoir s’habituer à vivre comme eux.

A partir de cette période, je perds un peu la notion de date, je ne me souviens plus en quelle année nous sommes, quel mois, quel jour, je me souviens seulement de l'alternance du printemps et de l’hiver.

Un jour, nous avons revus les gendarmes qui ont rassemblé une dernière fois le restant des arméniens du village. Ils les ont rassemblés dans les maisons de Krikor Aga et Sogomon qui habitaient à Eyribey Osdan sous les ordres de policiers et les ordres étaient sévères.

Si un turc avait adopté un enfant Arménien d’au moins un mois, il devait l’amener pour le confier au gouvernement, sinon il était fusillé avec la personne qu’il protégeait. Dans les dix jours qui suivirent, ils récupérèrent une cinquantaine d’enfants de plus d’un an (petits ou grands, déjà misérables).

Dans les enfants que les turcs avaient adoptés et qui tombaient sous ces ordres se trouvaient mes deux frères Vahan et Hachig et beaucoup d’autres.

A minuit, ma mère me dit qu’elle avait trouvé un moyen pour me sauver. Elle me mit un petit sac sur mon dos et après avoir ouvert un trou dans le mur de la maison, elle me fit descendre dans l’écurie. Elle m’aida à sortir par le trou d’où l’on jetait les déchets des animaux. Elle m’a poussée au dehors et m’a conseillé d’aller au village grec Kerezdepe pour pouvoir rejoindre mon père et le mettre au courant de notre situation et de rester à côté de lui. Pour cela, il fallait que je marche pendant trois heures dans la nuit et que je traverse un village turc du nom de Kaynarpunar.

Alors, j'ai commencé ma route, peureux comme un lapin et en sautillant dans la neige et dans la nuit. Parfois je prenais la route, parfois les champs. Quand j'ai réussi franchir le village turc, il ne me restait plus qu'un pont à franchir pour arriver au village grec. Avant d'arriver au pont, se trouvaient deux maisons grecques. A peine arrivé devant ces maisons, les chiens se sont mis à aboyer et ont réveillé le propriétaire. Celui-ci a mis le nez dehors pour savoir ce qui se passait, je lui ai dit :

"Je suis évadé du village de Köklük, je suis arménien et je désire rejoindre les miens qui sont prévenus et qui m'attendent au village grec de Kéris".

Il m'a fait entrer chez lui et m'a dit qu'il très dangereux de traverser ce pont car il était toujours surveillé par des policiers. Il a rajouté qu'il me conduirait le lendemain matin par des chemins différents.

Etant très fatigué, j'ai accepté son hospitalité. Il m'a offert un bol de soupe, ensuite j'ai mis mon sac sous ma tête et je me suis endormi. Dès l'aube, il m'a réveillé et m'a dit :

"C'est dangereux de te trouver dans ma maison, je vais t'accompagner dans la montagne".

Nous sommes sortis de la maison et nous nous sommes éloignés. J'ai commencé à avoir des soupçons en m'apercevant que mon sac était devenu assez léger. Il m'a dit :

"Restes ici, je reviendrais vers midi pour t'apporter à manger et je te ferais traverser la rivière dans un endroit convenable. Mais avant que je revienne les turcs peuvent te trouver et te tuer. Viens, échangeons nos habits pour ne pas qu'ils restent aux mains des turcs".

En fait, il voulait me donner ses vieux habits en échange des miens qui étaient pratiquement neufs. Je lui ai répondu :

"Viens, échangeons déjà le foulard que l'on attache sur la tête, on échangera le reste à votre retour".

J'avais perdu d'un seul coup toute ma confiance en cet homme et les traits de son visage confirmaient mes soupçons. Nous avons échangé nos foulards et il m'a quitté avec difficulté. Dès qu'il fut parti, j'ai ouvert mon sac pour en vérifier le contenu. Il manquait les outils de coiffure de mon père, également quelques pièces d'argent, vingt Kurus (monnaie turque) ainsi que des petites bricoles qui avaient disparus pendant mon sommeil. Je perdis tout espoir en ce grec qui, en plus, m'avait mis la peur pour franchir la rivière. Mais je n'avais pas confiance pour la traverser ailleurs qu'à l'endroit prévu. Je me suis dit alors que s'il revenait vers midi avec un fusil et qu'il me tue, non seulement je serais démuni de mes vêtements mais en plus tous mes espoirs de revoir les miens tombaient à l'eau. Si au lieu des turcs c'est un grec qui me tue, il était préférable que je parte tout de suite pour notre village de Köklük. La route que j'avais faite la nuit avec une grande peur, je l'effectuais maintenant sans plus aucune peur. Les passants me demandaient où j'allais et je leur disais :

"J'ai entendu dire qu'ils ramenaient des gens à Köklük pour les emmener en déportation. Je vais de ce pas les rejoindre pour faire la route avec eux".

J'y suis arrivé avant midi et j'ai vu la capitale de Köklük, Eyribel.

Ils étaient tous réunis devant la maison de Krikor Aga, certains jeunes adolescents étaient attachés ensemble. Mon oncle Serop Karakehyan, de trois ou quatre ans mon aîné, était parmi eux avec les mains attachés. Quand les policiers m'ont vu arriver, ils m'ont demandé d'où je venais. Je leur ai répondu que j'étais employé comme berger auprès d'un turc à Kaynarpunar et lorsque j'ai entendu dire que l'on rassemblait des gens ici pour les emmener en déportation, je me suis mis en route pour les rejoindre. Nous étions environ cinquante à soixante personnes et nous nous sommes mis en route vers le village turc de Manastir près de la ville de Telkirez. Nous avions environ cinq heures de marche.

A la traversée de Manastir, les femmes turques fouillaient les déportés et leur prenaient leurs enfants. Cela faisait une belle pagaille dans la foule et la joie de femmes qui récupéraient un enfant et le malheur des autres auxquelles on arrachait le leur. C'est ainsi que mes frères Vahan et Hachig ont été arrachés des bras de ma mère.

C'est comme ça que nous sommes arrivés à la ville de Telkirez à la nuit tombante. Là-bas Yusuf Aga, qui avait déjà déporté ma mère, nous a vu. Il avait déjà à ce moment comme enfants adoptifs, mon frère Sebuh et ma soeur Yeshapet. Il a dit à ma mère qu'il la croyait morte depuis la première déportation.

"Puisque tu est encore vivante, je vais te sauver toi et tes enfants".

Il a longuement parlé avec le chef de la milice et à la sortie de son entretien il nous a fait signe de le suivre. Aux policiers qui le questionnaient, il leur répondait :

"Ils vont passer une nuit de repos chez moi comme invités, je vous les ramènerait demain matin".

Lorsque nous sommes arrivés chez lui, nous y avons retrouvés mon frère Sébuh et ma soeur et nous avons étés très heureux de cette excellente nuit de repos.

Au matin, il nous a emmené devant un champ labouré d'où l'on pouvait voir la grande route encombrée de nos camarades de déportation qui avaient déjà pris la route. On voyait tout ça de loin. Il a dit à ma mère :

"Les lois des turcs sont très sévères mais elles ne durent que quelques jours et elles se radoucissent. Je vais te renvoyer avec tes deux enfants Mardig et Armaven dans ton village mais ton grand fils Setrak restera avec moi pour travailler la terre".

Il a dit vrai et quelques jours plus tard ma mère est partie avec ses enfants dans son village. Je suis resté sur place et j'ai travaillé très dur dans les champs pendant quelques mois. Avec des boeufs attelés à une charrue, je retournais la terre. Tous les travaux durs étaient pour moi et je les effectuais sans rien dire.

Il me reste quelques souvenirs de ce lieu : un jour que j'étais en train de labourer, je me suis arrêté quelques instants pour me reposer. Tout d'un coup, j'ai reçu un coup de bâton sur le dos de mes mains, je m'en souviens encore. Il m'a ainsi fait comprendre qu'il fallait que je travaille sans arrêt. Quand j'y pense, parfois, le mal me revient sur les mains.

Il avait quatre enfants : une fille qui s'appelait Sakir et un fils aussi de mon âge qui était un peu méchant. Un jour, ce dernier est venu avec deux de ses camarades et ils ont essayé de m'attacher les mains et les pieds.

"On va te battre" disaient-ils.

Avec beaucoup de mal, j'ai réussi à leur échapper et j'ai été tout raconté à son père. Je lui ai dit :

"Je travaille très dur pour seulement une bouchée de pain, un de mes frères et ma soeur sont déjà vos enfants adoptifs, donne moi la permission pour que j'aille voir ma mère au village".

J'en avais vraiment marre d'eux et ils ne prenaient aucun soin de moi. Chaque fois que je passais ma main autour de mon cou, je réussissais à attraper deux ou trois poux car je dormais à côté des animaux dans le foin. Néanmoins, je désirais me séparer d'eux en bons termes car ils avaient fait du bien pour les miens et avaient déjà adoptés un frère et une soeur à moi. Comme le doux langage fait sortir le serpent de son nid. Je réussis à les persuader de me laisser partir, et je rejoignis mon village.

A cette époque, notre village était rempli de réfugiés qui fuyaient les villes de Trabizon et Batoum. Il y avait le peuple "Laz" (disparu depuis) et des géorgiens qui fuyaient la guerre en Russie et repeuplaient les villages arméniens vidés par les déportations. Nous logions dans la grande maison de mon grand-père, dans une seule pièce. Dans les autres pièces, logeait une famille géorgienne qui ne voulait pas que nous restions là. Nous avions également réussi à récupérer des turcs, mes frères Vahan et Hachig.

Nous sommes allés voir mon père pour lui dire comme il devenait difficile de rester dans notre village. Un soir d'orage, nous avons vu arrivé mon père avec Kevork Koseyan près de la fenêtre de la chambre où on logeait. Ils nous ont tous fait sortir par la fenêtre dans le noir et nous nous sommes éloignés de ce lieu. On devait marcher plus de quatre heures pour pouvoir rejoindre Keldef au bord de la montagne Taz Daçi. Ma mère avait pris dans son berceau mon jeune frère Hachig et moi je portais mon frère Vahan sur le dos. Mon frère Mardig et ma soeur Armaven nous suivaient ainsi que mon père qui portait sur le dos quelques affaires qu'il avait pu prendre dans la maison tandis que Kevork Koseyan fermait la marche.

Nous marchions depuis à peine une heure sous la pluie que mon père glissa et tomba en brisant l'arme qu'il portait. Il a eu beaucoup de chagrin, mais à quoi bon.

Nous avons marché pendant quatre heures et la pluie s'était transformée en neige. Nous avions déjà traversés tous les endroits dangereux. Mon pauvre petit frère, à force de pleurer dans le berceau sur le dos de ma mère, avait la tête qui penchait au-dehors. On aurait dit qu'elle allait éclater quand enfin, nous nous sommes arrêtés.

Nous avons réussi à allumer un feu au bord de la route. D'un côté tombait la neige, de l'autre notre feu rougeoyait et embellissait. Nous avons passé la nuit sur place jusqu'à l'aube et cela a était un grand repos pour nous tous. Le matin de bonne heure, nous nous sommes remis en route vers les montagnes où se trouvaient des chalets en bois. Là-bas se trouvait Dikran Trabuzanyan, le plus fort du village, avec ses camarades. Ils étaient très heureux que d'autres personnes viennent les rejoindre pour goûter et s'habituer aux plaisirs de la liberté.

Un mois après notre arrivée, mon père a emmené avec lui mes deux jeunes frères Vahan et Hachig chez un de ses amis turc nommé Asag, au village de Kisilbar, pour qu'il prenne soin d'eux car il était très difficile de s'occuper des petits dans les montagnes pendant la période d'hiver.

C'était le début d'un hiver terrible mais heureusement nous avions déjà tout préparé pendant le printemps. Toutes les nourritures étaient prêtes également. Nous étions installés dans les hauteurs de Taz Daçi du côté nord dans des petits chalets. Dans chacun prenaient place quinze combattants et quelques femmes et des petits enfants. Nos abris étaient creusés dans la terre, les toitures affleuraient juste à la surface du sol et des peaux de bêtes faisaient office de tuile. La nuit, on dormait côte à côte alignés comme des poissons. La neige ici en hiver, atteignait toujours plus d'un mètre de haut. Mais le danger de l'ennemi était toujours présent et nous restions sur nos gardes du matin au soir.

Un jour vers midi, Kirkor Kosyan en nettoyant son arme tira accidentellement un coup de fusil qui blessa Dikran Trabuzanyan qui s'écroula à terre. Cela me fait revenir en mémoire qu'il était très jaloux de Hayganus (morte), la femme de Kirkor Kosyan, et que de jalousie il avait démoli les chargements des réfugiés de Köklük.

A peine une heure s'était écoulée que nous avons vu apparaître trois chasseurs turcs qui étaient venus sur nos toits avec leurs chiens. Nos guetteurs n'ont pas eu de mal à les attraper et on n'a compris que c'était le coup de fusil qui les avait attirés vers nous. Nos hommes voulaient savoir s'ils avaient rencontrés d'autres chasseurs comme eux et l'on se demandait s'il fallait les tuer ou les laisser partir. Si on les tuait, de toute façon avec le bruit du fusil, d'autres gens du village viendraient et ce serait la bagarre mais si on les lâchait, ils iraient prévenir le gouvernement turc de notre cachette. Les chasseurs firent mille promesses en assurant qu'ils ne diraient rien à personne si on les laisse partir sain et sauf. Nous les avons relâchés à la nuit tombée.

Mais nos hommes n'étaient pas tranquilles, sachant que la promesse d'un turc ne vaut pas grand chose. Ils se résolurent à quitter les lieux car il était trop risqué de rester sur place.

Cette nuit-là il y eu beaucoup de neige et le vent soufflait très fort. En une heure de temps nous avions levé le camp et emportant nos affaires sur le dos nous nous sommes éloignés vers le sommet de la montagne Taz Daçi. Il m'est très difficile, voire impossible de décrire ces événements que l'on a vécus, avec une plume.

On avançait péniblement dans la neige, en tombant, se relevant. Nous avons mis plus de trois heures, au prix de beaucoup de difficultés, pour faire cinq cent mètres.

Lorsque nous sommes arrivés au sommet, le vent y soufflait tellement fort qu'il balayait toute la neige et que nous étions obligés de nous aplatir sur le sol. Le vent soufflait tellement fort qu'il rasait tout sur son passage. De là nous avons commencé à nous diriger vers l'ouest. Nous ne nous inquiétions peu des traces que l'on laissait derrière nous car le vent les effaçait dans la seconde même.

Nous sommes arrivés au bas des montagnes de Temiroglu et nous nous sommes empressés de construire nos nouveaux abris. Peu de temps après, nous avons reçu la visite d'un héros Zil Ohanes qui venait du côté de la mer, pour se promener. Il nous a fait des démonstrations de tir et nous a demandé ce que l'on faisait dans la neige :

"Venez avec moi, je vous emmène, c'est toujours le printemps chez nous". Mais nos réfugiés de Köklük n'aimaient pas la vie des montagnards près de la mer. Ils lui dirent qu'ils préféraient être dans la boue et dans les épines car ils n'avaient pas envie de vivre dans les lieux où l'ennemi était toujours présent. Ils préféraient vivre à Keldepe Taz Daçi aussi bien l'hiver que le printemps et profiter de la route qui passe de Sivaz en direction de la mer sans avoir peur car on pouvait se procurer de la nourriture et des habits dans la grande ville de Sivaz.

Enfin le printemps est arrivé. Toute la neige qui restait a fondu, les arbres commençaient à bourgeonner et les champs étaient vert plein d'herbes. Je vais essayer de me souvenir de mon mieux pour pouvoir vous raconter la guerre de Temiroglu qui a une valeur historique.

Mon père Garabet Tahmazyan qu'on appelait également deli hoca (hoca le fou) était parti avec quelques camarades pour s'informer des nouvelles décisions prises par le gouvernement à l'encontre des arméniens. La nouvelle qu'il ramena était terrible car l'armée avait reçu l'ordre d'anéantir tous les évadés arméniens de Taz Daçi et leurs familles.

La nuit de la veille de la bataille un officier, Tatul Sachis, était venu avec cinquante à soixante hommes de troupe pour parler avec les arméniens de Taz Daçi. Mon père, au milieu de la nuit, nous a annoncé que l'attaque turque aurait lieu a l'aube avec plus de milles personnes en armes. Les responsables arméniens furent obligés de prendre une décision en quelques heures pour préparer la défense et poster nos hommes aux abords des champs.

Quand le soleil commença à se lever, à l'aube, (soleil d'Austerlitz pour les turcs -> c'est de moi ça) nos hommes étaient tous à leur postes de combat prêts à faire face. Tous les rangs étaient armés et les cartouches dans les baudriers brillaient au soleil. Je n'avais pas encore l'âge de quinze ans mais on m'avait donné un fusil et j'ai été prendre place sur les bords des champs nommés Daglagaci avec quelques camarades à mes côtés.

Comme les enfants, les femmes aussi étaient armées. Au lointain, du côté nord de Temiroglu, on entendait comme un bruit de tonnerre, c'était les cris des soldats turcs qui arrivaient. Mais ils tardaient à venir, car nous avions couchés des arbres au travers de la route et ils avaient du mal à avancer avec leurs chevaux, leurs voitures et leurs charrettes.

Le soleil était déjà haut quand les soldats qui entouraient Temiroglu, Taz Daçi, Daglagaci et Keltepe se rassemblèrent sous les ordres, donnés avec les mains, de leur commandant de mille hommes. Ils se sont partagés en trois formations pour s'élancer à l'attaque. Aux premiers coups de fusil des arméniens, le commandant turc, évidemment, s'est fait tué et c'est ainsi qu'a commencé cette terrible et cruelle bataille. Dans la mesure ou nous devions combattre sur plusieurs fronts, nous avions étés obligés de fractionner nos troupes et de ce fait nous eûmes beaucoup de morts. Cela a duré des heures mais finalement la victoire revint aux arméniens. Nous avions gagné la bataille et le sol était jonché de chevaux et de soldats morts, de chariot de guerre, d'autres tirés par des chevaux sans maître, ...

Mon oncle Serop Karakehyan avec quelques camarades, qui venaient du côté de Keltepe et des champs de Daglagaci, faisaient cracher leurs fusils sur leur chemin en criant pour nous venir en aide. Ensuite après nous avoir donné un signe d'amitié il a continué sa route en attaquant l'ennemi comme un lion. Il ne connaissait ni la peur, ni la mort, c'était de même pour le mari de ma tante (du côté de ma mère) Avedis Cakiryan dont la trace disparaissait du côté des montagnes Taz Daçi.

Les canons des fusils de mon père et de Sarkis Tatul (originaire de Carsamba) étaient devenus rouges comme du feu d'avoir envoyé autant de balles. Les soldats turcs restés sans commandant, sans capitaines, sans sergents, firent retraite et disparurent. Le joli vert de la prairie était devenu rouge du sang des soldats. Nous avions perdus des héros et nous avions également des disparus.

A la nuit venue, le restant des soldats turcs, sans commandement, s'enfoncèrent dans les montagnes pour trouver des chemins de retraite. Ils mirent plusieurs semaines pour se remettre de cette défaite et se rassembler dans les villages turcs. Nos héros de combat qui avaient si bien triomphés se rassemblèrent. Les vallées de Temiroglu étaient jonchées des armes de nos ennemis en fuite. Dans la nuit, nous entendions les cris de Kalusd Koseyan du haut de la montagne d'en face. Il chantait des chants de victoire du haut des collines. Cette victoire fit une grande terreur parmi les villages turcs et inquiéta le gouvernement. Les soldats turcs, non seulement ne voulaient plus se battre sur les sommets de Taz Daçi, mais ils ne voulaient même pas en entendre parler.

Le gouvernement turc s'inclina et accorda des facilités afin que les arméniens puissent rejoindre leurs villages et vivre tranquille. Nous descendîmes avec ma mère à notre village, en récupérant près de nous mes deux frères cadets Vahan et Hachig. D'autres femmes et enfants se rassemblèrent comme nous dans un mélange de population géorgienne et Laz. Ainsi nous n'étions plus un fardeau pour les hommes qui restaient cachés dans les montagnes et nous étions mieux ainsi.

Nous avons passés quelques mois tranquille au village.

Un jour, une fille géorgienne nommée Asie, à peu près de mon âge, s'approcha de moi et me dit que les turcs allaient encore nous rassembler pour la déportation :

"Vite, préviens les tiens pour vous sauver dans les montagnes".

Nous habitions alors à Tefertom. J'ai prévenu ma mère qui est aussitôt parti en emmenant mes frères et soeurs dans un endroit prévu comme cachette dans la montagne. J'ai prévenu l'institutrice Melle Tuzant pour qu'elle puisse rejoindre ma mère avec sa famille. J'ai prévenu toutes mes connaissances en leur demandant de fuir. En dernier, je suis allé prévenir Arut Tahmazyan et Vartanes Karakehyan qui travaillaient chez des géorgiens. Le soir même, en les récupérant tous les deux, nous sommes allés rejoindre mon père qui se trouvait à Taz Daçi.

Mon père qui s'était évadé quelques mois après le début des déportations était maintenant bien habitué à la vie dans les montagnes. Il rendait service aux gens qui se promenaient dans les montagnes qui le lui rendait. Il était également entouré d'une bande de jeunes évadés comme lui et ils semaient la terreur parmi la population turque en représailles. Il tenait mes oncles Serop et Avedis Karakehyan au courant de ses agissements et de tous ses déplacements.

Au lever du jour, nous sommes arrivé au village de Keltepe où je cherchais vainement l'endroit où nous avions séjourné. Il y avait des traces de feu pas éteinte et des marques récentes de présence mais il n'y avait plus personne, ni à Daglagaci où j'avais retrouvé le revolver que j'avais caché et j'en éprouvais une grande joie.

En suivant une autre route parmi les montagnes, nous fumes surpris par des cris :

"Teslim olun (rendez-vous)".

Des fusils étaient braqués sur nous. C'était la voix de Atam Tahmazyan.

"Ne vous trompez pas les amis, je suis Sétrak" dis-je.

Je lui ai demandé des nouvelles de mon père et de mon oncle Serop. Il m'a répondu qu'ils étaient partis à Erbasu et qu'ils pensaient revenir cette nuit. Après avoir attendu toute la nuit et toute la journée, ils sont enfin arrivés. Lorsque nous nous sommes rassemblés, nous formions un groupe d'une trentaine de personnes. Nous avons marchés pendant quatre heures dans les montagnes pour retrouver la cachette de ma mère.

Vous pouvez imaginer leur joie !

Nous nous sommes remis en route vers Taz Daçi en récupérant dix huit femmes et des jeunes enfants. Dans les contreforts de la montagne Temiroglu nous avons construit trois cabanes pour installer tout ce monde démuni de tout.

Nous avons passé tout l'hiver dans ce lieu. Tous les jours nous mangions du "kavurma" (viande cuite longtemps et refroidie) au lieu de pain.

Où trouverions-nous du pain ?

Quand le printemps arriva nous étions heureux. Les feuilles des arbres nous caressaient les joues en nous disant bienvenue, mais la peur de l'ennemi était toujours vivace.

Un jour, la neige avait complètement disparu des feuilles des arbres et des champs, alors que mon père était tombé malade peu avant. Ce même jour, mon oncle Serop était parti avec quelques amis pour prendre des nouvelles des environs des villages turcs et Avedis était parti vers Niksar pour se procurer des armes. C'était un jour ensoleillé et chaud lorsque vers midi, brusquement, nous avons entendu des cris qui venaient des montagnes mélangés avec des coups de fusils

"Attrapez et tuez tous ces gavur" criaient les turcs.

Il y avait plus de vingt femmes sans compter les enfants, affolés. Mon père, malade mais avec le fusil à la main, ordonna à tout le monde de se disperser dans les montagnes et de se cacher. Près de moi se trouvaient mes deux jeunes frères Vahan et Hachig, tous les autres se dispersèrent à la recherche d'une cachette. Je pense que c'est la fumée de notre camp qui les avait fait repérer notre cachette et les avait attirés. Le bruit des fusils des ennemis claquait à mes oreilles et comme si cela ne suffisait pas mes deux jeunes frères Vahan et Hachig pleuraient tous les deux, l'un demandant du pain, l'autre de l'eau. Je leur demandais de patienter un peu.

"Dans quelques instants, je vous donnerais de l'eau et de pain, mais si les turcs vous entendent ils nous tueront tous".

Ces quelques minutes ont durées plus longtemps que des années dans un coin de mon coeur pour l'éternité.

Lorsque les voix de l'ennemi ont commencées à s'éloigner, ma joie était sans borne. Nous sommes sortis de nos cachettes et nous nous sommes tout de suite rassemblés. A la nuit tombée, j'ai raconté toutes nos peurs à mon oncle Serop. Il nous a dit que c'était des Laz et qu'ils avaient pris possession de nos villages. A notre tour, nous leur avons donnés une petite leçon en en blessant quelques uns.

Les dirigeants de gens de la montagne se sont réunis ce soir là et ils ont décidés de brûler toutes les maisons arméniennes qui se trouvaient dans notre village car elles étaient devenus un piège pour nous en logeant nos ennemis.

Un jour, nous nous sommes partagés en trois groupes et nous avons commencés à nettoyer notre village de ses habitants. Certains sont partis en ville, d'autres ont pris le chemin d'un village turc. Débarrassé de ses habitants indésirables, nous avons brûlés toutes les maisons dans la même journée. Tout est parti en fumée.

Voila où sont partis toutes les sueurs et les peines de nos pères et celles de nos ancêtres.

Il ne restait plus d'espoir de vivre en liberté pour les gens de la montagne. Alors ils ont commencé à tuer tous les turcs qui causaient des ennuis aux arméniens du village. Ainsi celui qui avait pris une fille ou une femme arménienne était destiné à mourir comme un chien. Le gouvernement turc n'avait pas les moyens de s'occuper de la guerre mondiale et en même temps du sort des évadés des déportations. Nos ennemis paysans en avaient également marre de cette vie car ils étaient incapable de tenir tête aux forces arméniennes qui leur faisaient d'énormes dégâts et se vengeaient sur eux.

Le gouvernement turc (qui réfléchit si bien) accorda enfin à tous les arméniens le droit de vivre libre dans leur village et il promit de tout leur pardonner. Par l'intermédiaire de quelques arméniens, ils réussirent enfin à nous persuader de retourner chez nous et de recommencer à travailler comme avant. Et c'est ainsi qu'une partie de la population du bord de la mer Noire ainsi que ceux des autres villages recommencèrent à vivre libre.

C'est ainsi que l'on vit revenir, après avoir fait huit ans de service dans la marine, Dikrad et Oksen Tahmazyan tout deux originaires de Köklük. Parmi ceux qui avaient étés déportés dans les premiers jours, seul Hacik Kirmlyan revint parmi nous.

Déjà tout était du passé, que pouvait-on faire face à un gouvernement et jusqu'à quand si ce n'est que d'accepter ce qu'il dit.

C'est pourquoi tous les gens de la montagne regagnèrent leurs villages. Mon père Garabet Tahmazyan en faisait partie avec sa famille. Seul, mon oncle Serop avec quelques uns de ses camarades étaient restés dans les montagnes.

Nous vivions toujours dans la crainte dans nos villages car nous doutions de la parole des turcs et nous avions tous conservé nos fusils. Nous avions reconstruit des maisonnettes dans lesquelles toute la famille était réunie et nous essayions d'oublier le passé.

Je pense que ce répit dura deux ans. Serop et ses camarades habitaient maintenant parmi nous dans le village. Il voulait se marier avec Azniv, la fille de mon oncle Kevork, qui avait quatorze ans. Il avait déjà mis enceinte la fille de Atag, Pelite qui avait seulement quinze ans. Il envoya un message au frère d'Azniv :

"Si vous ne me donnez pas votre soeur comme femme, je la met dans le même état".

Aujourd'hui Pelite est la femme de Manuel Kosyan et sa fille est orpheline. Parfois il faisait des gestes indignes d'un héros. (Je ne dois pas écrire des choses semblables sur mon oncle Serop mais cela remonte à soixante ans maintenant. Nous nous sommes retrouvés en France quarante ans plus tard et il a fait le même geste en niant avoir vu le reçu de cinq cent mille francs que m'avait donné son frère Karekin Karakehyan).

Je n'oublierais jamais. C'était un dimanche matin et le soleil se levait à peine. Tous d'un coup, la fusillade éclata de tous les côtés. Notre maison se trouvait au milieu du village.

Ce jour là, mon oncle Serop était chez nous en visite avec ses amis et il allait à l'église par la même occasion car nous avions construit une petite église. Cela nous faisait un lieu de rassemblement les Dimanches pour prier. Rapidement Serop et sa bande sont montés vers le sud sur une hauteur pour prendre position contre l'ennemi. Partout le feu et la mitraille tombaient sur le village. Vers midi le village Sile était tombé aux mains des turcs et ils avançaient sur Eyribel. Peu après tombaient à leur tour Yusuflar et Keldepe. Tout le monde s'était rassemblé à l'église. Serop tenait tête efficacement contre les turcs et les effrayait. L'ennemi était désarçonné car il n'avait pas prévu une telle résistance et il n'avait pu atteindre les objectifs qu'il s'était fixé. Le premier jour l'ennemi a perdu beaucoup d'hommes. De notre côté, Serop était légèrement blessé à la jambe. A la nuit, les turcs se retirèrent et prirent position aux abords du village pour attaquer le lendemain matin. Mon père installa tout le monde dans la montagne Anarighid pour avoir un meilleur accès au combat du lendemain.

A l'aube, l'ennemi nous a attaqué encore plus férocement que la veille mais il n'a pu arriver à ses fins car notre peuple se défendait avec beaucoup de courage. A midi, il nous a envoyé un messager nommé Sahin avec leurs conditions pour faire la paix. De notre côté, Artin Tahmazyan est parti négocier avec l'ennemi. Toutes ces allées et venues ont durement presque deux heures mais il était impossible d'accepter leurs conditions. Ils nous dirent que l'on pouvait toujours essayer de se défendre mais que nous étions complètement encerclés. Ils nous demandèrent de prendre pitié de notre peuple et de ne pas être leur meurtrier et d'écouter le gouvernement en rendant les armes.

L'ennemi a encore attaqué le troisième jour et toute la journée nous avons entendu les bruits des fusils et des canons.

Le mari de ma tante (du côté de ma mère) Avedis Karakehyan était mort depuis plusieurs mois dans une bataille contre les turcs de Manastir. Il était mort en héros et les turcs eux-mêmes parlaient encore de son courage.

Les fusils se sont tus la nuit du troisième jour et nous nous sommes vite rassemblés pour prendre une décision. Serop Karakeyan avec ces camarades avaient pris la décision de résister au village et de détruire l'ennemi pour redonner la liberté au peuple.

Mon père Garabet Tahmazyan que l'on surnommait également "deli hoça" a pris la décision de prendre position aux abords du village pour le protéger. Il pensait qu'il n'y avait pas d'autres solutions. Certains prenaient la route pour s'échapper, en pleurant, on part aujourd'hui, on ne pourra plus revenir demain. D'autres préféraient rester et se défendre. Je me rappellerais toute ma vie nos douloureux adieux devant la ferme de Manug hoça.

Trente sept ans après nous nous sommes retrouvés à Paris avec mon oncle Serop.

A peu près une heure après nos adieux aux partants, nous avons entendus des coups de feu venants de la rivière Seyle. Par la suite nous avons su que ce petit groupe qui nous avait quitté avait pu se sauver sans dégât.

Le quatrième jour, l'ennemi a lancé une nouvelle attaque. Quand ils se sont aperçus qu'il n'y avait pas de résistance, ils ont pénétrés dans notre village et ils ont brûlés toutes nos petites maisons. Nous les regardions des champs où nous étions réfugiés, à cinq cent mètres de là. Mon père a recommandé à tous de ne pas les attaquer sans en être obliger, sauf s'ils venaient nous chercher dans les montagnes alors nous avions carte blanche pour nous défendre. Environ une demi-journée avait passée et nos ennemis après avoir tout brûlé, récupéré tout ce qu'ils pouvaient emporter, ont poussés nos bêtes devant eux et ont commencés à s'en aller. On regardait s'éloigner l'ennemi vainqueur. Plus de cinq cent blessés et quelques soldats bien portants sont sortis dans le noir. Nous sommes allés au village, l'église avait brûlé un peu mais nous avons pu la sauver. Nous avons crié derrière eux :

"Vous avez seulement brûlé nos maisons et emmené nos bêtes mais nous sommes toujours devant vous comme des épines".

Trois jours ont passés. Nous avons vus arrivé de Unye (une ville au bord de la mer Noire) deux amis. Ils ont réussi à persuader mon père d'attendre le gouverneur d'Unye au village turc de Manastir.

"Il désire te parler" ont-ils dit.

Mon père accompagné de deux camarades est parti pour parler avec le "kaymakam" (gouverneur en turc).

Ces allées et venues ont durées trois jours. Mon père avait perdu espoir qu'en menant la vie que nous menions dans les montagnes, nous puissions rester en vie et il s'est laissé prendre au baratin de ces deux Arméniens venus d'Unye : Eczaci Hovsep et Matafyan Kevork. Ils s'étaient donnés à l'ennemi pour leur bien être ou bien on les avait trompé aussi.

Les gens qui venaient de vivre près de deux ans dans le village avaient peur de retourner dans les montagnes et d'affronter à nouveau tous ces dangers. Certains croyaient encore aux paroles des turcs, d'autres ne savais plus où ils en étaient. Après de longs moments d'indécision, ils ont décidés de s'installer dans les villes libres d'Eyribel et de Teketom. Le "kaymakam" est venue avec à peu près cent cinquante soldats à la ville d'Eyribel et il a rassemblé toute la population en donnant l'ordre de laisser en paix le peuple arménien. Mon père a alors pris la route avec ses camarades du village turc de Keynarpunar. Le sujet de cette rencontre était de prendre une décision concernant les jeunes qui avaient désertés et se cachaient encore dans les montagnes. Ils étaient sous les ordres de Serop Karakehyan.

Enfin nous nous sommes mis en route. Certains à pied, d'autres à cheval et nous sommes arrivés à Kaynarpunar. Nous sommes arrivés devant la maison de "Ramadan hoça". Le peuple s'était étalé dans les champs devant sa maison. Nous étions neuf Arméniens, trois d'entre nous n'avaient pas d'armes quand aux six qui restaient, ils étaient armés de vieux fusils car nos armes neuves étaient cachées dans la montagne.

Brusquement, des soldats ont tiré cinq à dix coups de fusils en nous disant de nous rendre :

"Teslim olun".

En l'espace de cinq minutes, tout était fini. Ils nous ont pris nos armes et ils nous ont attachés les mains et ensuite par les bras les uns aux autres. Ils nous ont mis en route pour aller à un autre village turc et là ils nous ont enfermés dans une pièce. Nous avons crus que nous allions donner notre dernier souffle dans ce lieu avec les mains attachées. L'ennemi prêt à nous envoyer au néant. Le gouverneur leur dit :

"Laissez libre, ils sont venus de leur plein gré. Je vais faire rendre justice par la loi".

Là mon père a pris la parole :

"keymakam (gouverneur) laisse les pour qu'ils nous tuent, vos héros ne sont bons qu'à tuer des hommes avec les mains attachés".

Au même moment, Stepan Tahmazyan a sorti sa bourse d'argent de sa poitrine et l'a jeté à la figure du gouverneur en lui disant :

"C'est le cadeau que je t'offre pour ton courage".

Il n'a pas prêté attention à ce qu'on lui disait et il a continué à crier aux siens :

"Je vais les donner à la justice. Que ce soit la loi qui les condamne à la mort, ainsi vous ne serez pas des assassins ni des hors la loi".

Ainsi, ils nous ont remis en route, sous un soleil de plomb et avec une soif insupportable sans nous laisser boire à une fontaine où l'eau coulait tout le temps.

Nous étions encore en train de passer à côté d'une fontaine lorsque Kalusd Kulazyan a tellement prié le gouverneur :

"Que le cheval meure d'avoir trop mangé d'orge et que ma mort soit venu de l'eau, laisse moi boire".

Pour ces bonnes paroles il a daigné laisser Kalusd boire de l'eau mais uniquement lui. On a cru qu'il allait assécher la fontaine. Où pouvait-il emmagasiner tous ces litres d'eau qu'il avalait ?

Nous autres, nous avons continués notre route encore plus assoiffés qu'avant. Quand nous nous sommes approchés de la ville, il y avait une source qui s'appelait Catal Pinar qui sortait de terre pour y replonger de nouveau un peu plus loin. On s'est tous affalés sur la berge et on leur a dit :

"Soit vous nous tuer sur place, soit vous nous laisser boire".

Il nous ont battus et torturés mais ils n'ont pu obtenir gain de cause. Keymakam a donné l'autorisation de boire tant que l'on voulait. On s'est tous étalé comme des moutons à boire de l'eau. J'ai trouvé une tasse et j'ai essayé de boire de mon mieux mais un policier voulait me prendre la tasse pour ne pas que je puisse boire tranquillement.

Nous avons continué notre route après avoir un peu étanché notre soif et nous sommes arrivés à la nuit à Unye où ils nous ont remplis dans une prison. Nous y avons trouvé Artin Tahmazyan également en prison. Il avait cru en son ami turc qui lui faisait des serments sur son enfant unique, et il se trouvait au même résultat que nous. Une semaine plus tard, nous avons appris que l'enfant unique de ce turc était tombé dans un puits et qu'il s'était noyé. Nous avons considéré cela comme un miracle du bon Dieu, à sa manière, pour punir ce voyou turc.

A nos pieds, ils avaient attachés des chaînes de cinquante kilos et ils nous avaient enfermé à clef. Et comme si cela ne suffisait pas, ils nous avaient également attachés par cinq avec des chaînes autour de nos cous.

Le gouverneur a envoyé des messages à tous les villages turcs :

"Les Arméniens de Köklük ont tous étés capturés et ils sont enfermés dans nos prisons. Toute personne qui a vu l'un d'eux doit venir le dénoncer pour l'envoyer devant la justice avec ses papier (evrakler)".

Deux ou trois semaines plus tard, les paysans turcs ont commencés à venir. Nos gardiens nous sortaient dans le jardin qui se trouvait devant la prison et tout ce qui avait été fait comme tuerie, torture, vols dans les maisons, pillage étaient mis sur notre dos.

Nous avons été consulté le gouverneur turc pour notre défense en lui demandant de mélanger parmi nous des turcs emprisonnés dans la même prison.

Ils ont continués à nous accuser en ignorant totalement qu'il y avait des prisonniers turcs parmi nous mais à quoi bon, tous les papiers, plus qu'il n'en fallait, étaient déjà prêts pour nous envoyer devant la cour suprême. Ils disaient qu'ils s'étaient déjà occuper de la sorte des prisonniers qu'ils avaient en leur possession.

A peine deux mois se sont écoulés que nous avons vu arrivé Topal Osman de Gires qui à cette époque était renommé comme grand voleur et tueur d'arménien. On le surnommait le buveur de sang arménien et grec, en les volant et les tuant ensuite ou le contraire. Quand il attrapait des évadés arméniens, il les empilait dans une maison et les brûlait vif avec la maison. C'était un vrai loup sauvage. Il est arrivé la nuit devant la porte de la prison. Le gouverneur l'a amené devant nous et lui a dit :

"Je les ai tous pris en les persuadant qu'ils seraient punis selon la loi. Leurs camarades sont encore dans les montagnes et continuent de terroriser la population turque. Va et prend revanche de ces gens là et surtout de Serop Karakehyan du village de köklük".

Nous avons tous entendu les voeux du gouverneur en s'adressant à ce loup et nous attendions notre destin.

Quelques jours plus tard, nous avons eu des nouvelles de nos compagnons dans les montagnes disant qu'ils se préparaient à nous faire évader. Malheureusement, le gouverneur l'a appris et il a envoyé mon père à la prison de Samsun. Quelques semaines plus tard nous étions aussi transférés dans la prison de Samsun.

Nous sommes restés peu de temps dans cette prison. Un jour, ils nous ont attachés par les mains ainsi que des commerçants grecs et ils nous ont expédiés à la prison de Amasya. Le voyage a duré cinq jours dans la neige et le froid glacial car aussi bien que je m'en souvienne, nous avions un hiver rude cette année là. Sur la route les chaînes qui nous attachaient nous gênaient énormément.

Lorsque nous sommes arrivés à Amasya, la prison était pleine de prisonniers, de turcs qui avaient désertés l'armée, énormément de grecs, en leur faisant croire qu'ils pourraient former une région autonome avec tous leurs commerces, des personnes âgées, ...

Il y avait beaucoup d'évêques aussi et des prisonnières. Comme il n'y avait plus de place à l'intérieur de la prison, on nous a fait dormir sur des pierres à la belle étoile pendant quinze jours dans le froid et la neige.

Quand enfin ils nous ont installés à l'intérieur nous étions presque tous malade et on ne pouvait plus supporter cette vie dure de torture, de faim et de soif.

A cette époque la guerre continuait entre l'armée de Kemal et les grecs.

Ils ont ouvert un palais de justice nommé "Istiklal mahhemesi". C'était pour juger les déserteurs, les grecs qui étaient contre le gouvernement de Kemal et qui essayaient de constituer leur propre gouvernement nommé "bondos". Quand ils réussissaient à attraper un évadé Arménien, ils le pendaient ou le passaient par les armes sans jugement. Le premier travail de Haga kemal (un gradé) et Capan Oglu Halit Bey avec ses camarades a été la première pendaison autorisée par le nouveau tribunal appelé "Istiklal" (liberté).

Notre jugement a commencé au tribunal nommé Divan (Urfi). Au premier appel, ils nous ont fait remplir un petit questionnaire. La lecture de nos papiers a duré plus de trois heures. Tout ce qui s'était passé aux alentours de Unye et les environs de Terme étaient ajoutés sur notre dos comme un gros poids. Ils ont commencé à faire la lecture de leur jugement de "Cete Dagr" de la famille du héros Garabet Tahmazyan, Artin Tahmazyan, Sarkis Tahmazyan, son enfant Israèl Tahmazyan (ainsi que Cezase) à être pendu. Dans la mesure où Israèl Tahmazyan n'avait pas atteint encore ses 18 ans, il est condamné à 15 ans de prison. Stepan Tahmazyan, Manuel Kosyan et Ovel Papazyan à 101 années de prison. Hacik Kermelyan à cinq ans de prison. Kalust Kirbasyan et Garabet Kosyan à trois ans de prison chacun. Ensuite ils nous ont fait sortir de force du tribunal pour nous empiler dans la prison.

Trois jours plus tard nous avons appris la mort soudaine du grand et gros juge qui nous avait condamné et nous avons considéré cette nouvelle comme un miracle et nous nous réjouissions de joie.

Nos fautes étaient de nous êtres évadés avec nos fusils dans les montagnes pour ne pas se faire fusiller. Tout pouvait nous arrivait, en cherchant un bout de pain, tuer ou être tué.

Dix jours ont passés. Nous avons vu arriver le gardien de la prison. Il a séparé de nous mon père, Artin et Sarkis qui étaient deux frères et Kurtin (l'oncle de mon père côté père) et ses enfants en nous disant qu'il allait les installer ailleurs.

Nous avons compris que ce soir là, ils les emmenaient à l'endroit de leur pendaison. Avec beaucoup de chagrin, nous nous sommes séparés.

Ce fut notre noir destin.

Toute la nuit jusqu'à l'aube, sans dormir, nous regardions sur le chemin où ils allaient les emmener. Il restait encore une heure avant le lever du soleil. Nous avons entendu des pas, et d'autres pas qui ne voulaient pas avancer. A quoi bon, nous étions séparés d'eux.

Deux mois après Ovel Papazyan est mort en répétant que personne ne pouvait vivre 101 ans dans cette prison.

J'ai toujours une tristesse dans mon coeur, celle de n'avoir jamais possédé une photo de mon père sur moi. Il était court de taille avec de longues moustaches rousses qui lui arrivaient jusqu'aux oreilles. Il était énormément courageux avec ses quatre métiers : ferrailleur, agriculteur, dentiste et coiffeur. Plusieurs de ses dit-on me sont restés comme une boucle d'oreille en or sur mes oreilles.

Trois ans de prison me paraissent énormes. Je n'arrive pas à m'adapter. Un jour, j'ai vu arriver ma mère et mes jeunes frères Vahan et Hacik pour me rendre visite à la prison de Amasya. Elle a également, en demandant par-ci par-là, réussi à trouver la tombe de mon père. Il était enterré dans un cimetière d'une église à Amasya, il avait été enterré à trois heures. Elle a ainsi remplie son dernier devoir envers la vie qu'ils avaient vécu ensemble. Elle est restée un ou deux ans près d'Amasya dans le village de Temeller comme invité près de Haci Agavni Veziryan.

Un jour, elle est venue près de moi et elle m'a dit que les Américains ramassaient les orphelins pour les emmener dans des orphelinats.

"Qu'en penses tu ? Au sujet de tes frère Hacik (5 ans) et Vahan (7 ans) ?" m'a-t-elle demandée.

Je lui ai répondu :

"Ma chère maman, va demander la permission auprès du gardien de la prison pour qu'il te laisse amener mes deux frères à côté de moi pour qu'ils dorment une nuit à mes côtés et que je puisse les serrer sur mon coeur une dernière fois (hasret almak)".

Le gardien de la prison a enfin eu pitié de ma mère car elle était venue de si loin (de Unye), d'avoir perdue son mari, d'avoir pris la décision de laisser ses deux jeunes enfants dans un orphelinat. Il a pris toute la responsabilité et a donné la permission pour que mes deux frères puissent dormir une nuit avec moi. J'ai fait de mon mieux pour qu'ils oublient qu'ils se trouvaient dans une prison et qu'ils acceptent avec joie l'idée d'aller dans un orphelinat.

Le lendemain matin, ma mère les a mélangée aux autres enfants de l'orphelinat et elle s'est mise en route.

Cette décision que nous avions prise ensemble était très dure, mais quelle autre solution avions-nous ?

Il était incertain que je sorte vivant de prison. Ensuite on ignorait le sort qui attendait mes frères, mes oncles qui se trouvaient dans les montagnes, ... J'ai vivement recommandé à ma mère de ne pas s'inquiéter à mon sujet, de ne pas perdre de temps et de rejoindre les nôtres dans les montagnes. Peut-être que mon oncle Serop pourrait trouver une solution à son sujet, en passant du côté Russe et d'arriver ainsi à tous nous sauver. Avec un peu de chance, il pourrait réussir à sauver mes deux jeunes frères du départ pour l'orphelinat et à emmener tout le monde en Russie.

Mais c'était leur destin.

Ma mère est retournée près de son frère et ses enfants dans les montagnes.

Tous les arméniens de Amasya faisaient de leur mieux pour nous venir en aide dans nos prisons. Les Arméniens qui habitaient dans les montagnes de Kedapi étaient les premiers au monde comme patriotes. Ils faisaient tout ce qu'ils pouvaient, selon leur possibilité, pour nous soulager de nos souffrances.

Un jour au petit matin, lorsque l'on a regardé par la petite fenêtre de notre geôle, nous avons vus à côté du pont une cinquantaine de personnes pendues, quelque fois le double ..., des commerçants, des curés, des évêques déportés de Samsun ou d'ailleurs, des grecs aussi.

Devant le tribunal "Istikal"(liberté) sans faire de jugement, la tuerie de race humaine a durée des mois, jusqu'à la fin de la guerre entre les grecs et Kemal (que l'on surnommera Ataturk par la suite).

Cela faisais trois ans que nous étions en prison. Leur peine se terminant, ils ont libérés Kalusd Kirbasyan et Garabet Kosyan que l'on surnommait aussi "Ekleme Gabed" car il avait été en sept endroits différents lorsqu'il était dans les montagnes. Il se maria à Amasya et resta là-bas. Quand à Kalusd Kirbasyan, il a essayé de rejoindre notre village Köklük et il s'est fait attaqué par des turcs en cours de route. Il est mort à peine arrivé au village.

Cinq ans ont passés maintenant, ils ont libérés Hacik Kirmilyan qui a pu rejoindre sans danger nos amis dans les montagnes et de là se sauver sain et sauf en Russie.

Tous les grecs qui se trouvaient en prison ainsi que dans les villes étaient considérés comme traîtres et indésirables et ont été transférés en Grèce lorsque la paix a été conclue entre les grecs et les turcs. Tous les turcs qui étaient alors en prison ont été libérés en leur pardonnant leurs fautes. Plusieurs années se sont écoulées et nous avons également profité de leur pardon et on nous a libérés à quelques jours d'intervalle Manuel Kosyan, Stepan Tahmazyan (qui était condamné à 101 ans de prison) et moi qui avait été trop jeune pour être pendu (17 ans).

Dans la prison j'avais entendu de la bouche des turcs les sauvageries qu'ils avaient fait pendant ces déportations et après. Certains étaient fiers d'avoir violés des petites filles de 5-6 ans qui étaient mortes de la sorte, d'autre de la joie de tuer des gens sans défenses à coup de fusil, d'autre se vantaient d'en avoir brûlé vif, d'en avoir enterré vivant dans des fosses. Déjà, ils ne nous prenaient pas pour des hommes dans la prison mais pour des bêtes. Je pensais, en mon fort intérieur, que nous autres Arméniens nous avions été trop charitable et pitoyable envers eux.

Voilà un jour de joie lorsque j'étais en prison, j'avais reçu une lettre de Grèce de mes oncles Karekin et Yeremia (du côté de ma mère) qui disaient de ne pas s'inquiéter du sort de mes frères Vahan et Hacik car ils les avaient retrouvés à l'orphelinat. Ils avaient appris par les petits que nous étions en prison et ils étaient heureux que nous soyons vivants car nous nous étions perdus de vue depuis les premiers jours de la déportation. J'avais également reçu une lettre de ma mère m'annonçant qu'ils avaient réussis tous ensemble à passer en Russie sains et sauf, les enfants, les blessés, Serop et tous ceux qui vivaient dans les montagnes.

Toutes ces nouvelles sur leur liberté me remplissaient de joie et je me désintéressais complètement de ce que j'allais devenir.

Quand, tous les trois, nous sommes enfin sortis de prison, Les arméniens de Amasya nous ont chaleureusement offert l'hospitalité pendant un mois. Ensemble, nous avons été à Samsun où de là j'ai accompagné mes camarades de cellule Stepan et Manuel sur la route de Constantinople (Istanbul) pour qu'ils essayent de passer en Russie sans perdre une journée.

Je suis rentré à l'école de conduite de Samsun où j'étais hébergé chez Mesrop Tahmazyan. J'ai pu conduire au bout de deux mois d'apprentissage. Manuel et Stepan qui avaient appris que leurs familles avaient réussis à passer en Russie ont pu également les rejoindre en passant par Constantinople.

Je suis resté plus de deux ans à Samsun, je travaillais chez un turc nommé Selami Bey qui était tapu muduru (employé du cadastre). Pendant deux à trois mois de l'année, je labourais la terre avec un tracteur Ford et les autres mois je conduisais un taxi citroên qu'il avait acheté et qui, pour ainsi dire, m'appartenais. Je travaillais libre mais à cette époque se déplacer d'une ville à une autre était interdit pour les Arméniens.

Un jour j'ai été rendre visite à mon ami Garabet Kosyan ainsi que Haci Agavni, que je considérais comme ma mère, ainsi que d'autre amis à Amasya, pour les emmener en promenade en voiture pour les remercier de leur aide durant ma captivité.

Sur la route d'Amasya, je pensais à ce chemin que nous avions parcouru six ou sept années auparavant, avec les mains attachées pendant cinq jours. Cette fois-ci, j'ai mis une journée de voyage tranquille.

Je suis resté l'hôte de mes amis quelques jours puis avec la femme de Garabet Kosyan et son enfant Agop, âgé de deux ans, nous sommes allés jusqu'à la ville de Sepastia (Sivaz). Nous sommes restés quinze jours là-bas chez le frère du premier mari de Hayganus nommé Tepod Artin.

Nous avions l'intention d'emmener avec nous une jeune fille de 17 ans qui s'appelait Guluzar mais son oncle n'avait pas trouvé convenable de l'envoyer avec nous. Puis nous sommes retourné à Amasya.

Ces jours là, le gouvernement avait décidé de recenser tous les habitants de Turquie. Ils avaient mis trois fonctionnaires dans ma voiture et je les emmenais dans les villages pour qu'ils comptent la population. Deux jours après, le commissaire Ismail Hakki m'a fait appeler pour soi-disant me payer pour mon travail ou bien me rembourser mes frais d'essence. Lorsque je suis allé le voir, au bout de deux jours, ce commissaire (qui n'aimait pas du tout les Arméniens) a mis un policier dans ma voiture pour que je l'emmène à Samsun. Il m'a dit que je devais me rendre au bureau militaire parce que, disait-il, je m'étais sauvé de prison et donc je n'avais pas le droit de travailler sans avoir fait mon service militaire. Sous la surveillance de ce policier, nous sommes allés à Samsun où il m'a remis aux autorités militaires. Ils ont prévenus le propriétaire de la voiture qui est venu et je lui ai rendu la voiture. Il a beaucoup insisté auprès d'eux pour donner une caution mais ils ont refusé de me laisser partir.

Ils m'ont dit que je devrais purger une peine de trois ans et demi de prison, bien qu'à cette époque le service militaire était de un an et demi, pour avoir déserté l'armée et ils m'ont mis en prison avec des déserteurs. Toutes ces décisions m'avaient énormément contrariées. Ils pouvaient très bien considérer que je sortais de prison, et me faire faire un an et demi de service militaire mais pas trois ans et demi. J'ai donné un petit cadeau à celui qui nous surveillait et j'ai réussi à obtenir de lui une journée de liberté à condition de revenir le soir.

Je suis parti voir tout de suite Mesrop Tahmazyan, le père de Nazik, et je lui ai exposé la situation et mon intention de m'évader. Décision qu'il a acceptée avec joie. Il a était parlé avec un "motorcu" (capitaine de vedette) et lui a donné 25 lira en papier. Ce dernier lui a appris que dans deux jours un bateau nommé "Kara Deniz" (mer Noire) allait faire route vers Constantinople. Il m'a transmis cette bonne nouvelle en me disant qu'il ferait en sorte que je puisse prendre ce bateau pour m'échapper.

Je suis retourné le soir même dans ma prison.

Le lendemain matin, le gardien m'a demandé si je voulais encore me promener en ville. Je lui ai remis un autre petit cadeau et je suis reparti chez Mesrop. Nous sommes allés au port et de là il m'a fait voir la vedette qui allait me transporter jusqu'au bateau que j'allais prendre. Lorsque les cheminées du navire ont commencé à souffler de la fumée et à siffler pour annoncer son départ, nous nous sommes dit au revoir et nous nous sommes séparés. Je me suis alors approché du quai d'embarquement. Je devais faire attention de ne pas me faire remarquer en m'approchant car le quai était rempli de policiers. Comme si un miracle se produisit, j'étais devenu invisible à leurs yeux. Après avoir sauté dans la navette, nous nous sommes éloignés vers le bateau. Ils m'ont vite déposés et avec toute la foule j'ai pu monter sans problème. Je n'avais ni billet, ni papier d'identité sur moi car le bureau du service militaire l'avait gardée.

Un voyageur était en train de vendre son billet et je le lui ai acheté pour 10 lira car il avait pris le bateau de Trabizon. Nous avons eu une mer très agitée mais nous sommes enfin arrivés à Istanbul (Constantinople). Je me demandais comment j'allais sortir du bateau car il y avait un très sévère contrôle à la sortie du quai.

Lorsque le bateau a accosté, ils ont fait sortir en premier les militaires. J'ai essayé de sortir en me mélangeant avec eux mais je n'ai pas réussi. Les policiers ont eu des soupçons et m'ont fait retourné à l'intérieur. J'ai essayé de sortir en me fondant parmi les passagers mais ils m'ont encore remarqué. Ils m'ont dit de patienter encore :

"On va te faire sortir en dernier après t'avoir fouillé" ont-ils précisé.

Au fur et à mesure des échecs successifs de mes tentatives ma peur grandissait. Ma dernière idée fut de me mélanger au troupeau de mouton qui se trouvait dans les cales en me faisant passer pour un berger.

Les bergers en me voyant m'ont demandé :

"Tu as perdu ta route, qu'est-ce que tu fais ici ?".

Je leur ai répondu :

"Je suis venu vous aider pour mettre les moutons dans le plateaux et les faire sortir si vous voulez de moi évidemment".

Ils ont tout de suite compris que j'étais un évadé. Ils m'ont dit qu'il y en avait beaucoup d'autres comme moi parmi eux.

"N'aie pas peur, apporte-nous ton aide et sort avec nous ".

Ce travail a duré tard dans la nuit. Lorsque les moutons ont finis d'être débarqués, nous nous sommes mélangés aux derniers et nous sommes sortis.

Que vois-je alors ?

Plus un seul policier sur le quai. Je me suis engouffré dans un taxi à qui j'ai fait voir une adresse où il devait me conduire. Je suis arrivé chez Paravon de Yozgat qui m'a très bien reçu. Je lui ai transmis les bonjours de sa famille qui se trouvait à Samsun. J'ai passé la nuit chez lui et le lendemain je me suis rendu chez un grec nommé Meto qui habitait non loin de là. Pendant cinq à dix jours je suis resté dans les environs car j'étais étranger à la ville. Avec beaucoup de difficulté, j'ai enfin réussi à trouver mon oncle Karekin Karakeyan (mon oncle du côté de ma mère) et nous sommes allés ensemble à Samatya, à sa demeure.

Je suis resté deux mois à ses côtés et j'ai commencé à m'habituer à la ville d'Istanbul. Krikor Karakehyan, surnommé "Menzig", faisait partie des évadés de notre village. Il était également un très cher ami à moi. Il avait été très grièvement blessé à la poitrine par l'ennemi et grâce à de l'argent nous avions réussis à l'envoyer à Istanbul pour le faire soigner. C'est ainsi qu'il pu être sauvé. Dans la mesure où je n'avais pas mes papiers, je travaillais avec difficulté particulièrement pour faire chauffeur de taxi. J'ai réussis à m'en sortir en prenant l'identité du fils de mon oncle Sirug (côté père), qui se nommait Setrak. C'est ainsi que j'ai pu éviter le service militaire turc (c'est de là que je me suis fait appelé Setrak).

Après un an et demi de travail, j'ai réussis à obtenir ma propre carte d'identité. J'ai repassé mon permis de conduire comme chauffeur de taxi une deuxième fois et j'ai réussi à l'avoir. J'ai commencé à travailler en conduisant la voiture privée d'un commandant (100 soldats).

J'ai travaillé encore un an et j'ai manifesté mon désir de me marier. J'avais également bien appris au commandant à conduire sa voiture et nous nous sommes quittés en très bons termes.

J'ai prix une chambre en location à Istanbul dans la rue Tegcilier dans l'immeuble de Ali Pasa. Je vivais seul et bien avec ce que je gagnais.

Là, avec la participation d'un ami, je me suis fiancé avec la fille de sa soeur qui s'appelait Hraçuhi. J'ai dépensé énormément d'argent à mes fiançailles. Un bracelet en or à son bras, plein de pièces d'or avec la chaîne à son cou, etc ...

Trois mois après je me suis aperçu que j'avais été ridicule en dépensant autant d'argent. Lorsque je me suis fiancé, ils m'ont emmenés chez eux et je me suis rendu compte que j'étais très amoureux. Cet amour était aussi important que l'eau pour moi.

Mes camarades essayaient de m'ouvrir les yeux, ils me disaient que ma fiancée n'en avait rien à faire de moi, qu'elle allait au bal avec d'autres et qu'elle se faisait voir dans les lieux de jeux avec eux. Mais j'avais besoin qu'elle me l'avoue elle-même ou bien que je vois de mes propres yeux son comportement pour que je puisse enfin prendre une décision sage. J'ai dit à son père et à sa mère que je ne voulais pas croire aux rumeurs que j'entendais ici et là sur elle. Je leur ai demandé de la surveiller pour ne pas que nous soyons ridicule devant tous les gens, j'étais dans le doute. Le soir après mon travail, ces pensées remplissaient mon esprit.

Un soir avec mon vieux copain Artin, nous avons été à un bal qui se passait à Cemberli Tag. Je l'ai envoyé en premier pour qu'il jette un coup d'oeil à l'intérieur pour voir si ma fiancée se trouvait là. Quand il est ressorti, il m'a dit :

"Heureusement que tu n'est pas rentré. Ta fiancée, après avoir dansée, fatiguée s'est assise. Elle boit ou bien elle parle avec un type".

Je lui ai demandé qu'il m'attende ici et que j'allais chercher de ce pas le père de cette fille. Je lui ai ajouté :

"Quand tu nous verras revenir, va-t-en".

Leur maison n'étant pas très éloignée, j'ai rapidement ramené le père de la fille. Je lui ai dit :

"Rentres vite et vois la conduite de ta fille avec tes propres yeux et sors la de là pour que l'on rentre à la maison".

Quand ma fiancée est sortie de ce lieu, elle m'a aperçue et grande a été sa surprise. Je lui ai dit sur le chemin du retour que sa conduite n'était pas exemplaire pour une fille fiancée et je lui ai demandé qu'elle me promette de changer sa conduite. Mais elle m'a répondu comme si sa réponse était prête depuis longtemps :

"Si tu veux c'est comme ça, sinon tu est le seul à décider".

Lorsque nous sommes arrivés chez elle, je lui ai demandé de me rendre la bague, le bracelet et tous les bijoux en or que je lui avais offert.

"Tu est libre, tu n'est plus ma fiancée".

Elle était prête à me rendre tous ce que je lui avais offert quand son père l'en a empêché. Aussitôt j'ai mis mon matelas sur mon dos et je suis parti trouver une autre pièce à louer dans un autre immeuble (Han).

C'est ainsi que nous nous sommes séparés.

A peine un an s'était écoulé qu'un jour mes copains m'ont invité à boire et à manger. Quand nous avons bien bus, un de mes copains m'a glissé :

"Ce soir, ton ancienne fiancée que tu avez laissée, se fiance avec quelqu'un qu'elle aime".

Cela m'a fait l'effet de recevoir de l'eau bouillante sur moi. Je suis sorti de table en m'excusant auprès d'eux en disant que j'allais prendre un bol d'air. Après avoir attendu un moment sur le trottoir, j'ai arrêté un taxi et je lui ai demandé de me conduire à la rue Ali Pasa. Mon copain Ohanes criait derrière moi:

"Attend, emmène moi avec toi".

J'ai fait semblant de ne pas l'entendre et j'ai demandé au taxi de démarrer. Je l'ai fait conduire jusqu'à la porte de mon ex-fiancée.

J'ai vu beaucoup de monde qui faisaient la fête. La force que m'avez donné le raki et avec mon petit couteau à la main, j'ai commencé à sonner à la porte. Le père de la fille lorsqu'il m'a vu en ouvrant la porte l'a aussitôt refermée et a était prévenir les gens qui se trouvaient à l'intérieur, tandis que je criais de toute mes forces :

"Rendez-moi tous ce que je vous ai donné au fiançailles et c'est moi qu'elle va prendre comme fiancé à la place de l'autre"

Dans la nuit, les voisins essayaient de me persuader de laisser tomber, que cela ne se faisait pas. J'étais perturbé. Son nouveau fiancé, qui était un turc, essayait de sortir dehors mais les invités ne le laissaient pas faire pour empêcher un malheur. J'ai vu mon copain Ohanes qui était venu à pied en suivant la voiture. Il a essayé de me convaincre de retourner avec lui. Le père de la fille, qui n'avait pas perdu une minute, avait prévenu la police qui est venue et m'a demandé de les suivre au commissariat. J'ai insisté pour que le père de la fille vienne également. Lorsque nous sommes arrivés au poste, le commissaire m'a demandé :

"Qu'est-ce que c'est ? Dans la nuit tu déranges ces gens qui se fiancent ?". Je lui ai tout raconté, qu'elle était encore ma fiancée parce qu'elle ne m'avait pas rendue tous les bijoux que je lui avais offerts. C'était de leur faute car ils fiancient leur fille à quelqu'un d'autre et qu'ils dérobaient des gens comme moi. La bouche du père de la fille est restée muette.

Le commissaire m'a dit qu'il avait le droit de m'envoyer devant un tribunal mais qu'il avait pitié de ma situation et qu'il me laissait en liberté :

"Va vite à la maison et par la voix de la justice essaie d'avoir gain de cause".

C'était un gentil commissaire. Il m'a laissé en liberté en me donnant encore des bons conseils.

J'étais déjà bien calmé lorsque je me suis représenté devant le nouveau fiancé et les voisins pour leur dire ce que je pensais d'eux. Je les ai amené devant les tribunaux mais j'ai perdu car c'est moi qui étais parti. Cela n'a pas duré longtemps, elle s'est séparée de ce fiancé aussi. Des années plus tard, j'ai réussi à me venger de ma fiancée (=> elle était devenue à moitié clocharde, moitié fille facile et je lui ai donné de l'argent pour lui faire la charité).

Après ces fiançailles rompues, mes copains ont essayés de me faire changer de conduite. J'avais attrapé la maladie de la jeunesse et j'en ai souffert beaucoup, pendant longtemps. C'est à la suite de tout ceci que je me suis senti dans le besoin de me marier.

Avec des amis, nous avons regardés à plusieurs endroits. On aurait dit que c'était le destin. Nous n'avons pas pu trouver quelqu'un avec qui je puisse m'entendre. Le tour est venu de rendre visite à la fille de Haci Agop Kenanyan de Yozgat qui s'appelait Siranus.

La manière dont elle m'a servie un verre d'eau. Je m'en souviens encore comme si c'était hier. Nous étions tous assis dans le salon (c'était des gens aisés) et j'ai demandé un verre d'eau à la prétendante. Elle est arrivée avec un verre d'eau sur un plateau. Quand j'ai pris le verre, elle a reculé en arrière de trois pas et a attendue devant l'entrée du salon. Quand j'ai eu fini de boire, elle s'est avancée pour reprendre le verre. Quelle délicatesse et de savoir-faire. Cela n'avait rien de comparable avec les bruits qui couraient sur sa personne disant qu'elle était le "çàvus" (chef de bande) du quartier.

Une semaine plus tard, nous avions décidés de me fiancer avec elle.

Beaucoup de personnes ont essayés de me persuader de changer d'opinion. Certains disaient qu'elle était très nerveuse, d'autres qu'elle avait déjà était fiancée une ou deux fois mais qu'elle s'était séparée mais je ne trouvais pas ces excuses assez valables pour me faire changer d'avis car j'avais vécu la douleur d'une promesse.

Promettre et ne pas tenir sa parole.

Nous nous sommes fiancés le jour qui était convenue et ils m'ont emmenés chez eux en m'offrant une chambre.

Deux mois plus tard, aussi bien vis à vis de la loi que de notre foi chrétienne, nous nous sommes mariés. Nous avons vécus dix ans dans la même pièce. Le père de ma femme m'avait acheté une voiture décapotable, de marque Berlie pour que je puisse faire chauffeur de taxi. Il l'avait payé 475 lira turc.

C'était une très vieille voiture et il m'a fallu deux ans pour que je maîtrise sa conduite. J'ai beaucoup de souvenirs avec cette voiture. Un jour, j'ai emmené un client à l'église Arménienne de Balaté, c'était un jour de travail et il y avait beaucoup de monde. Deux gendarmes de la route m'ont arrêtés et ils voulaient voir les reçus de mes impôts. Je n'en avais pas. En fait, ils voulaient me soutirer cinq lira. Je leur en ai proposé trois et ils ont refusé. Ils m'ont confié à un petit commissariat qui se trouvait à proximité à Salma Tomrugu.

Nous avons été obligé d'attendre deux heures car il n'y avait qu'une seule personne au commissariat. J'avais beau lui dire, il ne voulait rien entendre. J'ai demandé d'aller garer ma voiture pour ne pas qu'elle gêne la circulation. J'ai mis ma voiture en route et je me suis sauvé en vitesse. J'ai à peine parcouru un kilomètre car ma voiture était bien trop vieille et elle ne roulait pas très vite, que le policier dans une voiture neuve m'a rattrapé et m'a bloqué la route. Il m'a fait descendre de ma voiture en me menaçant d'un revolver et je suis retourné au commissariat. Le policier est resté calme jusqu'à l'arrivé de son collègue à qui il a tout raconté. Quand ils sont entrés dans la pièce, alors, ils se sont jetés sur moi avec les mains, les pieds, des bâtons jusqu'au moment où je ne pouvais plus ni crier ni faire du bruit. J'étais allongé par terre comme mort, les injures pleuvaient :

"Un gavur qui essaie de se sauver devant la police, ... et voilà sa punition".

Encore un coup de pied dans le ventre. Je ne savais pas si la loi leur donnait autant de droit sur quelqu'un qui avait essayé de s'évader. Le médecin du gouvernement m'a examiné et je les ai attaqué en justice.

Qu'est-ce qu'ils risquaient ?

Comme fait exprès, le tribunal qui se trouvait à côté de Ayasofiya (ancienne église construite par un architecte arménien nommé Sinanian dont les turcs ont supprimé le ian à la fin de son nom), a pris feu et a brûlé. Tout ce grand tribunal construit avec du bois est retourné en cendres avec tout ce qu'il y avait à l'intérieur, mon dossier également bien entendu.

Un autre jour, je passais près de la station de tramway à Fatie lorsqu'une petite fille d'environ sept ans a essayé de traverser devant moi. J'ai eu beau freiné, je n'ai pu l'éviter et je l'ai touché avec l'aile droite de ma voiture. Elle avait deux dents de casser, ce n'était pas bien grave mais aussitôt arrivés sur les lieux, les policiers ont commencé à me questionner.

Tous d'un coup, un sergent (isbai) est entré dans la pièce car l'enfant accidenté était le sien. Quand il a su que j'étais Arménien, on aurait dit qu'il allait me tuer. Il a commencé a m'attaquer et à m'insulter. Les policiers qui se trouvaient là ont eu beaucoup de mal pour me protéger et ils m'ont emmenés dans une autre pièce.

Les policiers lui ont dit que je n'avais fait aucune erreur de conduite et qu'il devait être content que la vie de son enfant soit sauve. Ils lui ont demandé de se calmer et de signer papier qu'ils lui ont tendu et de ne pas me sauter dessus. Le soldat qui accompagnait la petite fille a avoué également qu'il n'avait pas compris comment elle avait pu s'échapper de ses mains pour se jeter devant la voiture. Il était très content qu'elle s'en soit sortie avec si peu de mal. Ils ont mis quelques heures pour remplir les papiers concernant le tribunal et ils m'ont laissé partir.

Une semaine plus tard, le sergent est venu me trouver, enfin convaincu que j'étais innocent, et nous sommes devenus amis. Je lui ai donné trente lira pour qu'il fasse soigner la petite et qu'il veuille bien retirer sa plainte du tribunal.

Une autre fois encore, c'était à Pâques, j'avais promené beaucoup d'enfants de Gadirga à Kumkapi et j'avais gagné pas mal d'argent. Tout d'un coup, je vois arriver cinq voyous turcs qui se sont installés dans ma voiture. Ils m'ont demandé de les conduire à Beyoglu (quartier chic d'Istanbul). J'avais beau leur dire que je ne prenais pas de client aujourd'hui, c'était peine perdue, j'étais obligé de les emmener. Non seulement ils ne voulaient pas descendre de ma voiture mais ils voulaient en plus que je passe par des chemins douteux. Je voyais bien qu'ils avaient de mauvaises intentions. Presque arrivé à leur destination, au moment de descendre la pente de Kasim Pasa, je leur ai crié que l'on n'avait plus de freins, qu'on allait tous mourir et j'ai laissé partir la voiture n'importe comment. Ma ruse a marché et ils n'ont pas osé bouger. Nous sommes ainsi arrivés à Cemberli Tas devant un immeuble. Ils sont descendus de la voiture en me demandant de les attendre devant la porte. Ils sont partis et ils ont disparus par une sortie dérobée de l'immeuble et je ne les ai plus revus.

Encore une autre fois, tard dans la nuit, nous étions plusieurs à attendre des clients devant la gare de Sirkeci, il faisait très chaud et ma voiture était décapotée. J'avais à côté de moi un apprenti auquel j'essayais d'apprendre la conduite pour devenir chauffeur. Tout d'un coup, deux personnes sont alors monté dans ma voiture et m'ont demandé de les conduire à Yeni Kapu où se trouvait leur maison.

Avec l'odeur de raki, on voyait bien qu'ils étaient complètement soûls ! Nous sommes arrivé devant leur maison, l'un est descendu de voiture et l'autre me criait de descendre de la voiture. Tout ce qu'on disait était en vain, il a sorti un gros revolver de son étui attaché à sa taille et a menacé de nous tuer.

Quand nous avons vus le métal de l'arme brillait dans ses mains, nous avons laissés la voiture et nous sommes enfuis, moi d'un côté, mon apprenti de l'autre. Avec tout ce bruit que l'on a fait, les gens de la maison se sont réveillés et sont descendus dans la rue. Ils ont eu beaucoup de mal à faire rentrer les deux soûls chez eux et ils nous ont appelés en disant :

"Venez chauffeurs, n'ayez pas peur, que l'on vous règle la somme due et vous pourrez partir après".

Une autre fois, encore tard dans la nuit, je rentrais à la maison. Il y avait un vieux policier devant le commissariat de Aksaray. Il m'a arrêté en me disant que le commissariat de Cinar demandait une voiture du gouvernement (ambulance) pour transporter une arménienne qui était sur le point d'accoucher et qui souffrait énormément.

"La pauvre se plie en deux par les douleurs" a-t-il ajouté.

C'était l'époque de la seconde guerre mondiale et il était très difficile de trouver une voiture. Ils avaient ramassés tous les arméniens d'Istanbul et les avaient tous envoyés en Anadolu comme soi-disant soldats. C'était une bonne raison pour réduire à néant tous ces hommes.

Le policier ne savait pas que j'étais arménien mais on voyait bien qu'il avait bon coeur et de bonnes intentions. Il m'a dit :

"Quand j'ai demandé une voiture du gouvernement, ils m'ont demandé de quelle race était la malade. Quand j'ai dit que c'était une arménienne, ils m'ont répondu qu'il ne fallait pas les déranger pour une malade gavur. Ma foi a été perturbée et j'allais passer une nuit blanche en pensant que je n'ai pas pu trouver une voiture".

Je lui ai dit :

"Ne te fais pas de soucis, je vais tout de suite au commissariat de Cinar et je vais l'emmener à l'hôpital".

En arrivant à Cinar, j'ai vu la pauvre fille avec ces douleurs attendant dans une voiture dans la rue. Je l'ai tout de suite emmené et ensuite je suis rentré chez moi.

Une autre fois, nous étions partis avec toute ma famille à Das Delen pour passer une bonne journée au bord d'une source et prendre un bon bol d'air. Nous avons pris la route à dix heure du matin (nous habitions Uskudar en ce temps là et j'avais quatre enfants, je me rappelle très bien). Nous avions prévenus trois de nos bons voisins pour qu'ils fassent attention, de leur mieux, sur notre maison pendant notre absence.

Lorsque nous sommes rentrés vers 17 heures, que voit-on?

La porte de la maison était grande ouverte et tout était sens dessus dessous. Des voleurs étaient rentrés et ils avaient pris tout ce qui avait de la valeur dans la maison. Nous avons prévenus la police qui est venus constater les faits. Ils ont questionnés les voisins qu'ils leur ont déclarés qu'ils n'avaient rien vus ni entendus. En face de chez nous se trouvait une maison turque et nous doutions de ces gens-là car il était impossible qu'ils n'aient rien vus ou entendus. (note d'Army : je me rappelle qu'une fois leur fils voulait embrasser Sirvart en descendant à Kuzguncuk, comme elle ne voulait pas il était en train de la taper, je l'avais vu et j'avais été chercher ma mère pour la sauver)

Je me suis dérangé deux ou trois fois au commissariat pour avoir des nouvelles sur les voleurs. Un vieux policier, avec quelle audace, m'a répondu :

"Il ne faut plus venir ici nous embêter avec cette histoire. Si on trouve le voleur, on t'avertira".

Je restais stupéfait. Je regrettais presque de les avoir averti que des voleurs s'étaient introduits chez moi. Il faut quand même dire que ce soit la police, les gendarmes, les fonctionnaires d'état, de la mairie, les petits fonctionnaires, dès qu'ils étaient au courant que j'étais arménien, ou bien en demandant mon nom se faisaient un plaisir, sans aucune faute de ma part, de me faire payer des taxes, des contraventions ..., ce qui leur procurait une grande joie. Je ne pouvais même pas passer un mois tranquille sans une contravention.

Ils restaient toujours ennemis de nos croyances.

Les petits "merdeux" trouvaient toujours un petit moment pour embêter nos enfants, soit à l'église ou à l'école au moment de la récréation. Les collègues chauffeurs de taxi nous jalousaient et nous tracassaient constamment. Parfois ils crevaient les pneus de la voiture, ils cassaient les vitres ou recommandaient à leur client de ne pas monter dans la voiture d'un gavur. Tous les moyens étaient bons pour nous tourmenter.

Un soir, j'avais embarqué trois clients de Yakar Tepe où se trouve le casino pour les emmener prendre le dernier bateau d'Uskudar pour faire la traversée vers Istanbul. L'un d'eux devait aller à Suadiye et je lui avait promis qu'il arriverait à l'heure. Nous roulions le long de la route du tramway de Fistik Agace quand j'ai entendu le klaxon d'une voiture puissante derrière moi. Il désirait me dépasser et il demandait la route. Je l'ai laissé passer et aussitôt il s'est mis devant ma voiture et s'est arrêter. Je suis descendu de ma voiture et j'ai demandé au chauffeur pourquoi il avait fait ça lorsque deux personnes en sont descendues et ont commencés à me rouer de coups avec leur poing à tel point que l'on aurait dit qu'ils jouaient au ballon avec ma tête.

J'avais beau leur dire que le ne les connaissais pas, qu'est-ce qu'ils me voulaient ?

C'était peine perdue, ils sont remontés dans leur voiture et ils sont repartis. Mes clients, qui se trouvaient dans ma voiture ont assistés au spectacle sans bouger de peur que les voyous les dérobent. J'ai sauvé de justesse un oeil, que j'avais failli perdre, grâce aux bons soins du docteur Sahbazyan.

Je les ai donné en justice mais à quoi bon. L'avocat que j'avais engagé a eu peur d'assister au tribunal. Rien que le nom d'un seul de ces voyous qui m'avaient attaqués (il était frisé et son prénom était muzafer) suffisait à effrayer tout le monde. Battu en pleine nuit devant quatre à cinq témoins, cela ne leur suffisait pas comme preuve. Il était plus honorable d'être un voyou turc qu'un honnête arménien que j'étais. Des tricheries des tribunaux aux décisions injustes et malhonnêtes, ils nous disaient :

"C'est notre patrie, il faut bien que vous payez un peu car vous vivez ici comme citoyen et ce n'est pas trop".

J'avais vendu ma dodge pour 500 lira à Baltaci Mustafa qui m'a escroqué en profitant des injustices des tribunaux. C'était un réfugié bulgare et il m'avait tellement prié qu'enfin de compte j'avais cru dans ces paroles. Nous nous étions entendu pour qu'il me paye tous les mois avec des traites de quarante lira devant le notaire.

Deux mois ne s'étaient pas écoulés que j'avais entendu dire qu'il avait mis la voiture en pièces détachées et avait tout vendu pour ne pas me rembourser. Aussitôt que j'ai appris la nouvelle je suis allé au commissariat pour qu'ils l'empêchent de faire cela. Il avait jeté les plaques d'immatriculation pour que ce soit moi qui paie les taxes à la mairie car la voiture était toujours immatriculé à mon nom.

Je l'ai donné au tribunal qui l'a condamné à verser quatre lira par mois jusqu'à ce qu'il m'ait tout remboursé ou bien ce serait un mois de prison. Il a mis tous ses biens au nom de sa femme et de cette façon il n'était plus solvable et le jugement devenait inapplicable. Ils ne l'ont pas mis en prison non plus en me disant que cet homme ne comprenait rien aux tribunaux, qu'il n'écoutait pas les juges, qu'ils ne pouvaient rien faire et que j'aille m'adresser où je voulais.

Voilà leurs lois ridicules. Tu ne peux faire confiance ni au notaire, ni au tribunal.

Parfois je rencontrais Baltaci Mustafa, celui qui m'avait escroqué. Il me le rappelait en me ridiculisant.

"Nos lois ne sont pas faite pour des personnes qui mangent l'argent des gavur. Tu n'as rien à dire sur leur façon de se servir des lois. Fais attention dans l'avenir à ce qui pourrait arriver à ta tête".

J'avais enfin décidé de m'acheter une voiture neuve de marque "Gram marka". Hasan Can était le fils d'une des personnes les plus riches d'Istanbul et il importait des voitures d'Amérique pour les vendre sur le marché. Je lui ai donné six cent lira devant le notaire pour qu'il me donne une voiture dans un délai de deux mois. Il a ramassé beaucoup d'argent avec des personnes comme moi mais c'était un escroc. Son père n'a pas voulu lui venir en aide et il a avalé deux tubes d'aspirines et s'est suicidé dans un hôtel.

Quelques jours plus tard avec un ami, je me suis rendu à la villa de son père, qui se trouvait entre Buyukdere et Sariyar. On aurait dit un palais de roi. Nous avons réussi à le rencontrer et je lui ai fait voir le reçu que son fils avait fait devant le notaire. Je lui ai demandé de me rembourser cette somme et que c'était l'objet de notre visite. Il nous a dit qu'il consentait à nous rembourser la moitié de la somme à condition que l'on efface le reste, non pour régler les dettes de son fils mais par charité. Nous lui avons répondus que nous n'étions pas des mendiants et que nous n'avions pas besoin de sa charité, c'était la totalité de la somme que l'on voulait.

Nous avons pu constater la radinerie d'un millionnaire turc. Quelques jours plus tard, je me suis rendu à Galata où se trouvait la banque "Isbankasi" dont le responsable était son gendre Nusret. Celui-ci m'a nargué pendant une semaine, toujours avec des mensonges. Quand il s'est enfin rendu compte que j'étais très ferme et de ce que je voulais, nous nous sommes rendu chez le notaire où il m'a rendu mes six cent liras.

J'ai eu de la chance de m'en sortir à si bon compte de cette histoire.

J'avais été très gentil avec mon ami qui s'appelait Talib. Sa femme qui avait su la conduite méchante et malhonnête de Nusret, avait achetée une voiture de marque "Desoto" dont je m'étais porté garant. Il ne restait plus que trois cent lira de traites à payer à la firme lorsque Talib décéda subitement. Sa femme a refusée de payer le reste de la dette. Je l'ai donnée au tribunal mais devant les juges, elle a niée avoir connaissance des dettes de son mari et elle a profitée de moi car nous n'avions fait aucun papier officiel avec Talib.

J'ai énormément perdu dans ma vie en faisant confiance à des amis. Les gens honnêtes ont toujours été des proies pour les gens malhonnêtes et ils sont incapables de se mettre à l'abri de ces gens-là.

Je travaillais au quai d'Uskudar avec mon taxi. Deux à trois fois par semaine, Siri Bey, quand il sortait du bateau prenait mon taxi en me disant:

"Je sais que tous les chauffeurs turcs qui font le taxi sont jaloux car je préfère ton taxi. Je préfère ton taxi car je n'ai pas confiance en eux. Mes affaires sont toujours avec les chrétiens, à notre peuple on ne peut confier ni argent, ni femme".

Je le descendait pas très loin de sa maison à Frenk Tepe et il me réglait toujours le double de la course. Cela a bien duré un ou deux ans. Un jour, il m'a dit qu'il avait reçu d'Amérique une voiture en cadeau. Il voulait bien me la donner et je le paierais doucement, doucement. Mais il fallait d'abord que je règle les taxes de douane qui s'élevaient à 1500 lira pour pouvoir la sortir. Je n'avais aucune appréhension à son encontre et je me suis débrouillé pour rassembler 1300 lira que je lui ai donné. Quelques mois ont passés et j'ai compris que je m'étais fait escroqué.

Tout était des mensonges.

Avec l'aide de Demorat Ismail qui a servi d'intermédiaire, j'ai pu récupérer difficilement 1000 lira. On a appris par la suite qu'il avait déjà escroqué plusieurs personnes de cette façon. C'était une sorte de travail, si on peut appeler cela ainsi, qu'il faisait.

Un autre fait, d'un voyou de marin, Selaatdin. Jusqu'où vous entraîne la jalousie ?

Il avait pris de force la voiture toute neuve, une Fiat beige, de mon fils aîné Garabet et il avait été se promener un peu partout en faisant plein de dégâts à la voiture. Une autre fois avec son copain Kivircik Muzafer, qui était aussi voyou que lui, ils avaient été se promener avec la voiture sans payer un seul centime pour l'essence et sans compter les dégâts qu'ils avaient causés à la voiture. Quand on prévenait la police, ils écoutaient plutôt leur version que la nôtre, en affirmant qu'ils avaient payés pour avoir et conduire la voiture. Quand ces voyous entraient au commissariat par une porte, ils en ressortaient par une autre. Quand aux gens honnêtes, ils attendaient des heures et avaient à subir d'avantage d'embêtements et c'était pareil devant les tribunaux.

Il n'y a aucune différence entre la mouche qui vit sous la queue d'un cheval et les chrétiens qui vivent en Turquie.

Ma décision était prise à l'âge de 56 ans de me fixer à Paris. Mon opinion sur la Turquie était que, avec leur régime religieux et intolérant dans leur coeurs, tout les moments était bon pour eux pour écraser les chrétiens qui se trouvaient parmi eux, les torturer, les voler, les tuer et dans la mesure du possible les laisser sans défense comme des mendiants et de faire en sorte qu'ils deviennent sauvage qu'eux. Ils marchent en avant en prenant l'exemple de leur apôtre pour attaquer, voler les femmes, tuer, brûler, violer, torturer et détruire toute chose pour ne laisser que des ruines sur leur passage.

Leur loi ressemble à une feuille devant une grande tempête. Elle est nulle et change tout le temps. Leurs croyances et leurs lois se ressemblent. Les chrétiens tombés parmi eux sont comme une proie sans défense tombée dans un piège. Une pensée lointaine me vient à l'esprit "Varlik vergisi" (impôt pour le droit d'exister).

Un jour au petit matin, nous étions tout juste levés par le bruit que faisaient les marchands de journaux. Une mauvaise nouvelle que clamaient les vendeurs, fit hérisser les cheveux sur la tête des arméniens, des grecs et des juifs en nous glaçant à tous, le sang dans nos veines.

Tous les chrétiens étaient condamnés à verser une taxe au dessus de leurs moyens.

Par exemple, si c'était un fabricant il devait verser un million de lira, s'il est commerçant un demi million, s'il tient une boutique entre 50 et 100 mille lira, ouvrier ou ferrailleur 10 à 20 mille lira, s'il possède une voiture 1500 lira, s'il emploie des ouvriers 500 lira par ouvrier, ... La loi stipulait en outre que ceux qui ne pourraient payer verraient tout leurs biens saisis et vendus aux enchères en comptant une surtaxe de 2%. Si tout cela n'était pas encore assez, ceux qui ne pourraient payer seraient déportés à Askale jusqu'à ce qu'ils trouvent le moyen de payer leur dette. Nous étions incapables de nous entraider car la taxe était tellement énorme que déjà il était difficile de résoudre son propre sort.

Pour ma part, je devais payer 1500 lira. A cette époque j'avais une voiture de marque "Desoto" et je travaillais comme taxi. Je l'avais acheté en 1938 et j'avais fini de la payer. J'avais également acheté une maison de trois étage au : 3 Rue Sulu Manastir Demirci Osman Sokak N°1 et je venais juste de finir de la payer. Au premier étage logeait un copain du village Krikor Karakehyan qui me donnait un loyer de cinq lira par mois. Au troisième étage logeait un couturier avec sa famille qui me donnait également cinq lira par mois. Quand à moi j'habitais au deuxième étage avec ma famille : ma femme, mon fils aîné de 10 ans, ma fille de 5 ans, ma fille cadette de 3 ans et mon petit fils de 2 ans, Israèl.

J'étais obligé de vendre soit ma voiture, soit ma maison pour pouvoir payer cette taxe. Certains me conseillaient de vendre ma voiture pour ne pas perturber mon foyer avec mes enfants, d'autres me conseillaient de vendre la maison car cette voiture était mon gagne pain.

Je me suis décidé de mettre en vente aussi bien la maison que la voiture en me disant que la première chose qui serait vendue sera sage pour mon sort.

Tout le monde voulait acquérir les biens des chrétiens pour une bouchée de pain.

Un jour, un nommé Kor Hasan est venu et a sonné à ma porte. Il m'a dit qu'il savait que je vendais ma maison. Il en avait déjà acheté 29 et avec la mienne cela ferait un compte rond de 30 maisons.

Cela m'a fait l'effet d'un couteau que l'on m'enfoncerait en plein coeur.

Moi qui avais travaillé dur jour et nuit pendant des années pour acheter cette maison pour la vie de mes enfants, voilà que ce sauvage de bonhomme sonne à ma porte pour acheter sa 30e maison.

Mais à quoi bon car j'étais obligé de la vendre pour ne pas être séparé de mes enfants et être déporté à Askale. Je savais d'avance que la vente de la maison et de la voiture ne suffirait pas à payer cette taxe à ce gouvernement. Kor Hasan m'a pris la main et il m'a dit :

"Tu sais bien que demain le gouvernement va prendre ta maison pour la vendre pour la modique somme de 500 lira. Vend la moi aujourd'hui, je t'en donne 1000 lira pour ne pas que tu jettes le mauvais oeil dessus".

Nous avons marchandé et discuté du prix et à la fin j'ai pu obtenir 2255 lira de la vente de la maison. Mais je n'avais pas le droit de prendre cet argent qui m'appartenait. Nous sommes allés ensemble payer 1530 lira de taxe. A la place ils m'ont donné un bout de papier (le reçu). Il a également retenu 75 lira pour le crédit qu'il me faisait pour les deux mois à venir. Il m'a mis en main 650 lira en me demandant de vider la maison dans un délai de deux mois.

Avec cette petite somme, je me suis mis à la recherche d'une petite maison. Un jour que nous passions du côté d'Uskudar avec le maçon Nizan et le père de ma femme à la recherche d'une maison, nous en avons trouvé une à vendre à Uskudar-Arapzade Soysop Sok N°10. Le propriétaire a été d'accord pour une somme de 1000 lira. J'ai donné à Bedros Kurkcihanliyan 100 lira d'acompte pour qu'il mette la maison sur mon nom et à condition que je lui règle la suite dans les six mois pour devenir propriétaires (nous étions treize copropriétaires). Ce délai de six mois me convenait parfaitement pour essayer de trouver le restant de la somme due.

J'étais obligé de faire sortir par la persuasion le boulanger Ovannes Aga qui logeait dans cette maison. Je lui ai offert 20 lira et il a trouvé un lieu pour se loger et il est parti. Cela a était une grande joie pour moi et de la bonté de sa part.

Ils ont vidés les lieux et ils m'ont donné les clefs. Je suis parti à ma maison de Samatya, j'ai tout chargé dans un camion et sans perdre de temps, je me suis précipité à ma nouvelle maison d'Uskudar. Il m'a fallu quatre à cinq ans pour que je sois propriétaire de la maison. Pour ma part, cela ne me dérangeait nullement puisque je l'occupais. Ma maison avait trois chambres, j'en ai fait construire encore trois autres et un garage à côté. J'ai fait venir l'eau et l'électricité, j'ai beaucoup dépensé et enfin j'ai réussi à en faire une belle petite maison.

Nous sommes restés à peu près quinze ans ici. Mon fils aîné, aimant les études, a terminé l'université. Ma fille Sirvart a terminé le lycée et est devenue maîtresse d'école. Ma fille Armaven a terminée le collège Américain à Uskudar. Mon fils cadet ayant terminé ses études primaires a eu le désir de travailler et de réparer des voitures. J'ai alors acheté plein d'outillage et nous avons transformé le garage en un lieu de réparation de voitures, peintures, oxygène, etc ...

Mon fils aîné Garabet avait acheté une Fiat, et travaillais pour la payer en même temps qu'il suivait ses études à l'université. Moi-même, j'avais une Ford noire modèle 1946. Avec mon travail entre Uskudar et Baglar Basi j'étais aimé de tous mes clients et les mauvais regards des collègues et des voisins ne manquaient pas. Ils n'arrêtaient pas dire que nous étions en très bonne situation, mes enfants commençant à apporter les fruits de leur travail (salaires). D'un seul coup, tous mes voeux sont se sont envolés comme un rêve qui s'enfuit lorsqu'il y a eu le 6-7 Septembre 1955 (affaire de Chypre). Tout ce que j'ai revu et revécu m'a décidé à prendre la ferme décision de sortir des frontières turques.

L'événement du 6-7 Septembre 1955 avait décidé un très grand nombre d'arméniens, de grecs et de juifs à quitter ce pays même si c'était pour la Sibérie. Ce fameux soir du 6-7 Septembre j'étais endormi bien tranquille. Il était plus de minuit quand des grands bruits infernaux nous ont tous réveillé. Effrayés, on se demandait ce qui se passait et qu'était tout ce tapage en pleine nuit. Des gens criaient :

"Le drapeau", d'autres criaient :

"Cassez les carreaux, cassez les voitures, brûlez les maisons ! Celui qui ne nous indique pas les maisons des arméniens, grecs et juifs, nous le considérerons aussi comme gavur ...!"

Des cris ainsi produits résonnèrent durant toute cette nuit noire d'une douce soirée de septembre. J'habitais dans une rue tellement calme et déserte qu'en temps normal, on ne voyait passer que trois ou quatre personnes dans la journée. Mais en ce moment il y avait au moins 150 personnes, des hommes avec des bâtons dans les mains, des enfants avec de gros cailloux et même des femmes. C'était vraiment une chose horrible à voir, on aurait dit des chiens enragés, tous les voyous des environs faisaient partis de la troupe. Ils se sont tous arrêtés devant ma maison. Mes quatre enfants étaient debout et ils me demandaient ce qu'il fallait faire dans la peur et l'horreur de la nuit.

Je leur ai recommandé de ne pas allumer la lumière et de ne pas faire de bruit, que j'allais faire le nécessaire. Heureusement, ma femme n'était pas à la maison, elle était partie avec son père et sa mère à Yalova en cure thermale. L'absence de ma femme de la maison était une grande chance, même un miracle pour moi car c'était bien la première fois qu'elle s'absentait de la sorte. Etant une femme nerveuse, j'étais incapable d'arrêter ses réflexions et cela aurait pu nous produire de graves ennuis sans qu'elle s'en rende compte.

J'ai regardé par la fenêtre. Le voisin d'en face qui était turc leur disait de ne pas nous causer d'ennui car nous étions des gens gentils. Tout d'un coup, une personne dans la troupe à criée :

"Cette maison appartient au chauffeur Setrak, c'est un homme gentil, il ne faut pas toucher à sa maison".

Ils nous ont dit d'accrocher un drapeau sur la voiture, une Ford noire, qui était devant la porte (la Fiat de mon fils était dans le garage) et sur la maison ainsi qu'un foulard noir et ils se sont éloignés.

Nous avons enfin pu respirer un peu. J'ai demandé de vite trouver un drapeau et de l'accrocher sur la terrasse, construite récemment, qui se trouvait sur le garage. Nous nous sommes tous habillés, chaussés et nous regardions par la fenêtre ce qui se passait aux environs. Il y avait quelques maisons grecques à notre gauche et la foule n'a pas mis une minute pour casser tour les carreaux des fenêtres. Derrière notre maison, au fond du jardin il y avait une famille grecque avec un jeune infirme de 25 ans environ ainsi que deux filles. La grande qui s'appelait Lagura voulait épouser mon fils. A l'étage au-dessus une femme turque vivait en location. Elle criait de sa fenêtre :

"Ne jetez pas de cailloux à l'étage au-dessus, je suis musulmane".

En bas, le pauvre cordonnier Anasdas criait :

"Ayez pitié de mon fils infirme".

De tous côtés on entendait des cris de larmes et de douleurs. On voyait également la lueurs des incendies, très proche de chez nous à Cifte Bakkal. Ils avaient mis le feu à la maison de Musael ainsi qu'à sa boutique qui était en train de brûler. L'église grecque qui se trouvait à Baglarbasi avec toutes les maisons grecques qui l'entouraient était en feu, du côté d'Istanbul partout on voyait les lueurs des incendies.

Dieu merci que ce soir le vent n'ait pas soufflé. Pas même une feuille ne bougeait. De temps en temps on voyait passer cinq à six personnes avec des morceaux de ferrailles dans les mains pour casser des carreaux, des portes et des fenêtres des maisons.

Il commençait à faire jour. Il devait être environ cinq heure du matin lorsqu'une nouvelle fois une grande foule de personnes s'arrêta devant la porte de notre maison. Ils disaient qu'ils pouvaient casser la voiture, la maison et le garage maintenant et je voyais que le danger était grand.

J'ai appuyé sur l'interrupteur qui se trouvait à côté de moi pour éclairer devant la maison. J'ai ouvert en grand ma fenêtre et je leur ai demandé:

"Qu'est-ce que vous voulez mes chers amis ?".

J'ai aperçu des visages que je connaissais dans la foule. Ils m'ont demandés:

"Où il est votre drapeau ?".

J'ai vite crié aux enfants :

"Accrochez le drapeau, pourquoi l'avez vous retirer ? Il faut le laisser accroché même s'il pleut".

Ils n'ont pas bougé d'un pas tant que le drapeau ne fut pas accroché. Un visage parmi tant d'autres dans la foule me dit :

"N'ai pas peur Setrak, je ferais de mon mieux pour qu'aucun malheur ni dégâts ne t'arrive".

Cette deuxième vague de malheurs s'est éloignée ainsi. De tous côtés on entendait toujours les bruits de casse des maisons, des carreaux, etc...

Lorsque le jour s'est levé, on aurait dit une ville morte. Il n'y avait aucun bruit nulle part. On voyait apparaître des soldats dans les rues, le fusil à la main, se promenant sans faire de bruit. Le peuple a commencé à sortir dans les maisons. Les soldats ont visités les maisons en demandant de retirer les drapeaux, et dans le cas contraire on aurait une grosse amende à payer.

Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque notre jeune voisin grec m'a prié de l'emmener à Istanbul avec son lit et sa fiancée. Il m'a dit que notre côté Uskudar était trop désert et avait beaucoup souffert mais il pensait que ce serait plus calme à Istanbul.

"J'ai bien peur qu'ils nous coupent la tête la prochaine nuit".

J'ai vivement recommandé à mes enfants de ne pas sortir. Je vais faire un tour et je reviens de suite. Après avoir rempli ma voiture avec ses objets de valeurs, nous nous sommes mis en route.

Nous rencontrions peu de gens dans les rues qui étaient d'un silence de mort. Comme si tous ces gens étaient fautifs de ce qui venait de se produire. J'avais du mal à avancer dans les grands boulevards car les boutiques avaient été cassées et pillées. Toutes les marchandises étaient dans la rue et le sol était jonché de débris. Je n'ai pas rencontré une seule boutique de chrétien qui n'ait pas été endommagée. Tout était cassé, portes, fenêtres, les contenus jetés dans la rue. Nous avons pris le ferry qui faisait la traversée d'Uskudar et nous nous demandions s'ils s'étaient conduis aussi sauvagement à Istanbul.

Quand nous avons débarqué à Istanbul, nous avons étés plus que surpris. Ce que nous venions de voir côté Uskudar n'était rien à côté de ce que nous voyons ici. Les grossistes qui se trouvaient près de là à Beyoglu avaient été tous dévalisés.

Mais comment avaient-ils réussis à faire cela ?

Des marchandises qui valaient des millions et des millions de lira. Il ne restait plus ni portes, ni fenêtres aux boutiques. C'était au-dessus de l'imagination de l'homme. Il y avait des milliers et des milliers de boutiques dévalisées et détruites de fond en comble. Les églises brûlaient et retournaient en cendres et seul de la fumée s'en échappait encore. Personne n'osait demander quelque chose à qui que ce soit. On ne voyait pas un seul taxi qui travaillait, ils étaient sans doute trop fatigués de leur sauvagerie de la veille ou bien ils s'étaient retirés pour se reposer.

Beaucoup sont devenu riches au lendemain de cet événement.

Ce jour là j'ai été obligé de travailler toute la journée du côté d'Istanbul. N'importe où, j'emportais, je déposais des clients, d'autres me payaient le double pour que je les emmène où ils voulaient. Il n'y a pas un seul lieu où je ne soit aller ce jour là : côté Buyuk Dere, Bakirkoy, ... tous les coins d'Istanbul.

Il était impossible de croire à tout ce que je voyais. Quand j'ai emmené des clients aux hôpitaux arméniens et grecs, j'ai demandé aux gardiens de me mettre au courant. Il y en a un qui m'a répondu et m'a dit :

"Ne me demande rien mon frère, ils ont emmenés quelque jeunes filles pour les violer, certains se sont jeté par les fenêtres, les jambes cassés, des blessures de toutes sortes".

Ils avaient brûlé l'église de Balikli et le curé avec. Quand ils ont commencé à brûlé l'hôpital grec, les soldats sont arrivés à temps pour empêcher un massacre.

Les médecins arméniens et grecs qui travaillaient dans l'hôpital Cerrah Pasa ont été invité à rester dans leur chambre pour ne pas qu'il voient quoi que ce soit et ne pas avoir de la charité et du remord dans l'avenir.

Tant de choses qu'il n'y aurait pas suffisamment d'encre dans ma plume pour vous l'écrire.

C'est impossible !

Je regrettais d'être sorti ce jour là pour travailler. D'avoir vu avec mes propres yeux toutes ces horreurs et de l'autre côté je priais le bon Dieu pour que ce soit le DERNIER que j'ai vécu de tous ce que j'avais vu et subi auparavant.

Des tortures, des méchancetés, des terreurs, des peurs.

Que mes enfants subissent une telle horreur, je ne peut pas appeler ce pays ma patrie. Tout ce que je raconte à mes enfants de mes jeunes âges leur semblent être un rêve. Mais là, ils ont vus avec leurs propres yeux tous ces rêves. Si je réussi, on va essayer de trouver une deuxième patrie, pour s'y installer et s'habituer à leur manière de vie.

Je m'y suis décidé quoi que ça coûte et quoique je puisse rencontrer comme difficultés à affronter pour que ma famille ne vive plus des choses semblables et soit heureuse à l'avenir.

Encore un jour de passé.

Il était tard dans la nuit quand tous les commissariats de police d'Istanbul ont lancés un appel en demandant à tous les jeunes arméniens, grecs et juifs et les jeunes ayant l'âge de faire leur service militaire de se présenter de suite, ou au plus tard au lever du soleil, pour aller faire leur service militaire. Ils allaient être expédié en Anadolu pour servir comme soldat et cette mesure ne concernait pas les turcs. Mais ce n'était pas leur vraie idée dans leur tête.

L'Allemagne avançait vers la Bulgarie et les turcs voulaient profiter du malaise populaire qui pensait que ce serait bientôt le tour de la Turquie d'être occupée par l'Allemagne.

Ils voulaient refaire un deuxième génocide de toute la population chrétienne qui vivait dans le pays.

Leur parole mensongère a été répandue dans tout le pays. Une lettre adressée à Hitler par une autorité turque, était tombée aux mains d'un Arménien. Elle disait :

"Nous vous attendons".

Toutes ces nouvelles avaient semé un grand émoi dans les populations arméniennes, grecques et juives qui habitaient des belles maisons avec des jardins et qui occupaient une grande partie des îles. Comme le contenu de la lettre interceptée le laisser entendre, ils recommencèrent à embêter les chrétiens pour un oui pour un non.

Ce soir là vers minuit, nous avons eu la visite d'un gendarme chez moi. Il m'a demandé ma carte d'identité pour savoir exactement ma date de naissance. Je lui ai dit que j'étais né en 1894 et il m'a répondu que j'étais une personne chanceuse car ils emmenaient tous les chrétiens nés à partir de 1895.

Le lendemain matin quand j'ai été travaillé, j'ai pu voir les regards méchants et hypocrites de mes collègues et de mes clients :

"On est content que tu sois de nouveau parmi nous".

Comme si j'étais une mauvaise herbe au milieu d'eux. Certains me félicitaient de mettre si bien débrouillés et avec quelle vitesse en se moquant de moi.

Pendant un mois et un jour ils ne m'ont pas laissé tranquille. Un officier est venais s'installer dans ma voiture et se faisais conduire à je ne sais plus quel caserne pour faire contrôler mes papiers. Ils regardaient mes papiers et ils me relâchaient. Mais ma journée était foutue car les attentes prolongées n'en finissaient pas.

Deux jours plus tard, d'une autre caserne un officier en civil est venu me voir un soir. Il m'a emmené dans une autre caserne en me disant qu'il avait reçu une lettre à mon sujet lui demandant pourquoi j'étais encore là. Il m'a même emmené à "Kolordu" (office de renseignement). Au commissariat de Eminonu, ils m'ont tellement questionnés que je n'en pouvais plus, où j'avais fait mon service militaire, etc ...

Ils m'ont tellement ennuyés avec leurs interrogatoires qui n'apportait rien à ma situation que j'ai presque regretté de n'avoir pas été emmené avec les autres. J'en aurais au moins pas eu ras le bol et j'aurais subi le destin de ceux qui étaient partis faire leur service. Heureusement les enquêtes à mon sujet n'ont pas durées trop longtemps.

Quelques mois après ils ont libérés toutes les personnes qu'ils avaient emmenées. Ils avaient eu très peur. Keyzi Cakmak qui était un grand commandant dont le travail était de bien préparer les turcs pour mieux nous combattre disait qu'il fallait que l'on nous habille en soldat. Il faisait parti des gens qui avaient déjà bus du sang arménien. Mais quand ils ont vus que nous étions venus en tenus militaires, ils ont grincés des dents en nous disant :

"Nous ne vous attendions pas avec des uniformes de soldats".

C'était comme du bétail, tous les gens étaient pareils, si seulement on n'avait pas peur du gouvernement. Tant d'idées stupides remplies dans leur tête par leur religion qui leur disait :

"Tout ce que tu prends et tu manges de chrétien est bien pour ta vie en éternité".

Ensuite on les tue car c'était les dires de leur apôtre. Puisqu'ils ont cette croyance, si leur but est de détruire tout le christianisme du monde, je souhaite que le bon Dieu retourne sur eux leurs propres mauvaises idées.

Un autre fait qui se passait dans les années 1940-1941 lorsque les Allemands sous les ordres d'Hitler massacraient et torturaient avec férocité le peuple juif. Nous avons vu arrivés près de 500 évadés juifs, femmes et enfants, entassés sur un petit bateau. Ils ont demandés l'autorisation du gouvernement turc pour traverser le Bosphore pour rejoindre la Filistine (Palestine). Le gouvernement leur a refusé le passage et les a fait attendre pendant un mois au quai d'Istanbul. Ils ont fait retourner le bateau en leur disant d'aller en Bulgarie. Ils ont mis alors un capitaine turc aux commandes pour les faire traverser le Bosphore. Ils avaient également installés une bombe à retardement dans la soute. Juste après la traversée, le capitaine turc est retourné à son poste et avec un grand bruit du à l'explosion de la bombe le bateau à disparu à jamais dans les grandes vagues déchaînées de l'hiver.

Ils ont déclarés qu'un accident était survenu. Cacher la vérité par des mensonges est une partie de la personnalité sauvage des turcs. Ils avaient fait ce sabotage pour gagner l'estime de l'Allemagne, pour renouveler tout le temps l'habitude de faire couler le sang.

Le capitaine a eu tellement de remords qu'il en est mort de douleur et le silence de sa mort a fait que cet horrible acte est resté un secret.

Encore un jour de passé.

Quelques mois après l'événement de ce mois de Septembre le bruit a couru par les journaux que les Américains acceptaient près de vingt mille immigrants parmi la population chrétienne d'Istanbul. Tout le monde s'est alors précipité devant le consulat Américain. Ils prenaient les inscriptions deux fois par semaine. On aurait cru des moutons laissés en liberté devant un unique point d'eau et je faisais parti de cette foule. J'arrivais à peine à respirer à tel point il y avait du monde, les gens se bousculaient, se pressaient pour se trouver au premier rang comme si seul les gens du premier rang aurait eu le droit d'aller en Amérique. Il y avait une telle queue que le tramway avait du mal à passer.

Lorsque ce fut mon tour ils me donnèrent un numéro en me demandant de revenir la semaine d'après. Quand je suis revenu la semaine d'après, ils m'ont alors donnés des formulaires à remplir avec plein de questions. Quand j'y suis retourné une troisième fois mes espoirs, mes calculs et mes illusions s'étaient écroulées, il n'était plus question d'inscription pour une éventuelle émigration en Amérique. Est-ce la faute de notre peuple si on jouait avec nous comme le chat avec une souris.

Comme si cela ne suffisait pas, le turc abusait de nous et les grands peuples chrétiens avaient pris la même route. C'était un sujet de passe temps pour eux.

Lorsque j'ai perdu l'espoir avec les Américains, on a eu d'autres nouvelles disant que le gouvernement Russe accueillait le peuple Arménien et s'occupait de toutes les démarches mais nous avions peur d'aller au consulat Russe de crainte que les agents secrets turcs nous accusent de communistes et nous mettent en prison.

Ils nous avaient déjà inscrit quelques années plus tôt en prenant nos noms et nos photos mais l'affaire était restée sans suite.

J'ai jugé plus sage d'attendre et de voir ce qui allait se passer avec la première vague d'émigrants avant d'aller m'inscrire. J'ai rapidement écrit à Paris à mon oncle Yeremia Karakehyan ainsi qu'à mon frère Vahan pour qu'il m'envoie un formulaire d'hébergement pour une durée de deux mois.

J'avais l'intention de faire du tourisme avec mon fils cadet Israèl et aussi envie de les retrouver après 40 années de séparation. Je voulais également profiter de cette situation pour voir s'il n'était pas possible d'émigrer avec ma famille de six personnes, de les loger et de les nourrir dans une grande ville comme Paris.

J'ai reçu les papiers d'accueil ainsi que la réponse à ma lettre dans laquelle ils me conseillaient de venir voir par moi-même la situation à Paris. Ils ne voulaient pas m'influencer pour qu'après ils aient des remords, mais ils essaieraient de nous aider de leur mieux moralement si nous venions.

J'ai pris avec moi tous les papiers concernant cette affaire et j'ai été trouvé Dikran Karakizyan qui s'occupait de ce genre de travail. En un coup d'oeil j'ai jugé que c'était un Arménien qui aimait son peuple et qui avait très bon coeur.

En quelques jours il a réussi à obtenir nos passeports et me les a amenés. Nous avons finis nos préparatifs de départ en quelques jours. Nous avions pris qu'un aller simple pour mon fils cadet et nous allions voyager sur un grand paquebot jusqu'à Marseille et de là rejoindre Paris en avion. Nous avons fait un courrier à l'oncle de ma mère (côté père) Keropé Kenanyan pour qu'il vienne nous accueillir à Marseille pour éviter que nous rencontrions trop de difficultés du à notre méconnaissance de la langue du pays.

3 Février 1956, nous avons pris le bateau appelé "Adana" sur le coup de midi et avons commencé notre voyage. Cette année là le temps était très clément comme s'il attendait notre départ. Peu après que le bateau ait levé l'ancre, la neige a commencé à tomber et le froid est venu à grand pas.

4 Février à 9 heures du matin, nous sommes arrivés dans le port grec du Pirée et avec mon fils nous avons été nous promener dans Athènes. Il faisait un froid insupportable. Quand nous parlions en turc avec mon gamin, les Athéniens alors s'éloignaient et évitaient tout commerce. Ils essayaient de se venger de cette manière des événements du 6 Septembre. Mais lorsque nous avons commencé à parler en arménien, ils sont vite devenus de bons amis. On leur racontait le passé avec une certaine fierté et sans la crainte d'être écouté par un espion à la solde des turcs.

Vers six heures du soir notre bateau s'est remis en route vers Naples dans une tempête du diable. Les vagues étaient tellement grandes, je ne me souviens plus de leur hauteur, qu'elles faisaient tanguer le bateau comme une balançoire.

Nous sommes arrivés le 6 Février à 11 heures du matin à Naples. Tous les passagers étaient couchés avec un mal de mer terrible du à cette mer déchaînée. Nous sommes restés 12 heures à Naples et nous avons profités de cette escale pour visiter cette jolie ville pleine de charme. Nous avons faits quelques achats et à 11 heures du soir, le bateau a repris sa route vers Marseille.

Nous avons débarqués à Marseille le 8 Février à 9 heures du matin. Nous avons étés accueillis par les enfants de Keropé Kenanyan, son fils Kaspas et sa fille Ofsanna. Notre joie était immense, sans limite ni frontière.

Ils nous ont rapidement emmenés chez eux et là Keropé Kenanyan et sa femme Zabel Tahmazyan nous ont faits un accueil triomphal avec beaucoup de bon coeur. Nous étions heureux, seulement le temps était froid. Ils n'avaient pas vus un tel hiver depuis 40 ans. C'était bien notre chance. Deux jours après nous avons rendus visite à l'oncle de Ara Cuhaciyan, le curé Cuhaciyan avec Zabel Tahmazyan qui nous accompagnait.

Nous leur avons transmis les amitiés de leur famille et avons beaucoup parlés des événements du passé.

Keropé Kenanyan et sa femme Zabel ont été tellement gentils avec nous qu'il m'est impossible de l'exprimer avec une plume. Non seulement ils étaient des parents du côté de ma femme mais je les considérais comme un frère et une soeur pour moi.

Nous sommes restés trois jours en invités chez eux. Le 11 Février, ils nous ont accompagnés à l'aéroport pour prendre l'avion à 13 heures et en deux heures de temps nous avons atterris à Paris.

Nous avons été accueillis par mon oncle Yeremia avec sa voiture personnelle, son fils Krikor et mon frère Vahan. Notre joie était si grande qu'il m'est difficile de l'écrire.

Nous avons été chez mon oncle où je suis resté deux jours. Quand à mon fils Israèl, Vahan l'avait emmené en disant :

"Demain, je l'emmène à la boutique pour lui apprendre comment coudre le dessus des chaussures en cuir".

Décidément nous n'avions pas de chance, un froid terrible régnait également sur Paris. Nous n'arrivions pas à nous dégager du poêle qui chauffait la pièce.

Le 17 Février nous avons étés avec Yeremia chez Vahan pour récupérer Israèl et nous sommes retournés à la maison. Le lendemain, Israèl est retourné chez Vahan.

Le 25 Février, je suis allé dans la maison de mon oncle Serop et Israèl m'a rejoint là-bas où nous avons dormi ensemble.

2 Mars, le lit de mon fils Israèl est arrivé de Marseille. Le 3 Mars, mon frère cadet Hacik est venu de Limoges nous rejoindre et a passé la nuit chez mon oncle Karekin. Avec sa femme Germaine, ils sont venus déjeuner chez Yeremia et nous avons fait des photos ensemble.

Il y a 35 ans, nous avions mis mes deux frères dans un orphelinat et on se retrouvait après tant d'années. On se demandait si on ne rêvait pas. Notre joie était énorme et notre bonheur sans fin. Mon frère Hacik est reparti à 3 heures de l'après-midi et même si cette courte rencontre a duré le temps d'un rêve, c'était déjà beaucoup pour nous.

Le 6 Mars, tout seul, j'ai pris l'autobus, non loin de la maison de Yeremia, et je me suis rendu au collège Muradian pour voir Kalusd Koseyan.

Le 8 Mars, encore tout seul, je suis descendu à Paris à la boutique de Karekin et Vahan et le soir je suis retourné à la maison de Yeremia.

Toutes ces promenades en solitaire me donnaient beaucoup de courage, car Paris était une grande ville et je ne connaissais pas la langue. La femme de Yeremia, Hasmig, m'avait donné de très bons conseils pour éviter que je me perde en lisant les plans de Paris, et ils m'ont beaucoup aidés dans mes promenades à travers la ville.

Le 15 Mars 1956, nous avons étés visités la tour Eiffel avec mon frère Vahan, sa fille aînée Joèlle et la "Fivin"(Evelyne) où nous avons fait des photos.

Le 16 Mars, nous avons été voir la statue d'Antranik Pacha (héros arménien) au cimetière du Père Lachaise où nous avons encore fait des photos souvenirs.

Mars 1956, nous nous sommes mis d'accord avec mon oncle Karekin pour qu'avec la collaboration de ses frères Yeremia et Serop et mon frère Vahan comme témoin, je puisse acheter pour la somme de 1100 000 frs son garage avec 240 m2 de terrain. J'étais très content de cette transaction et mon seul désir maintenant était de vite rentrer à Istanbul pour vendre ma maison, mes deux voitures taxis, etc... Tout ce que j'avais pour revenir au plus vite à Paris. Sur le prix, on s'était mis d'accord pour que je donne la moitié de la somme content et le reste étalé sur deux ou trois ans avec facilité de paiement.

Le 11 Mars 1956, nous avons été avec mes oncles Karekin et Serop à l'église Arménienne mais Karekin a du nous quitté et est parti. Nous nous sommes rendu à la porte de Montreuil où mon oncle Yeremia est venu nous chercher avec sa voiture personnelle pour nous faire visiter les endroits connus de la capitale. Nous avons été sur la tombe d'Antranik (notre héros national Antranik Ozyan né en 1866 et mort en 1927 en Californie. Ses cendres ont étés transmises à Paris en 1945 comme héros national), à la tour Eiffel ou nous sommes montés au deuxième étage, à Notre Dame et ensuite à l'église du Sacré Coeur ou nous avons rencontré Karekin et une femme. De là, nous sommes allés à l'Etoile puis nous sommes rentrés chez Yeremia.

Le 28 Mars 1956, J'ai réussi à faire faire les papiers concernant mon fils Garbis. Je les lui ai envoyés pour qu'il commence tout de suite à faire les démarches pour notre départ de Turquie.

Le 1er Avril qui était un dimanche, nous nous sommes rendus à l'église Arménienne avec mes oncles Yeremia et Kalust car le catholicos d'Etchmiadzin (équivalent au pape pour les arméniens) y célébrait la messe à 11 heures. Il y avait un monde fou. Ensuite, Kalust est reparti chez lui et j'ai été invité chez le Mutafyan tout l'après-midi. Je suis rentré seul, le soir chez Yeremia.

Le 2 Avril, Serop et Karekin sont venus chez Yeremia où nous avons fait énormément de photos.

Le 6 Avril nous avons été au collège Mouradian pour faire mes adieux à Kalust Koseyan. Le soir nous nous sommes tous retrouvés chez Yeremia où nous avons bus une bonne bouteille de champagne qu'il avait ouverte. Je me suis préparé pour prendre la route le lendemain matin de bonne heure pour Marseille puis Istanbul en laissant mon jeune enfant avec l'espoir de pouvoir revenir le retrouver.

Le 7 Avril à 5 heures du matin, Yeremia accompagné de Serop et d'Israèl m'ont accompagné à la station de bus qui desservait l'aéroport. Nous avons fait nos adieux et ils sont partis. J'ai pris l'autobus qui m'a déposé au bout d'une heure à l'aéroport. Il était à peu près 7h35 lorsque d'un coup j'ai vu passer le catholicos des arméniens et j'ai vite compris que nous allions faire le voyage ensemble jusqu'à Marseille. Il est monté dans l'avion en premier avec le groupe qui l'accompagnait, puis nous, les autres passagers avons suivis. Il était accompagné d'un chrétien et d'un "Vartabet" qui était assis un rang derrière lui. Je me suis assis deux rangés devant eux, j'aurais pu le saluer en passant mais j'avais raté l'occasion.

A 8h10, l'avion a commencé à prendre de l'altitude. A 9 heures, les hôtesses nous ont servi un petit déjeuner, café au lait plus sandwich. Elles ont commencés à débarrasser les plateaux. Je surveillais toujours le siège derrière moi en espérant trouver une occasion pour aller voir le catholicos. J'ai commencé à écrire une lettre pour me donner la force et le courage de lui adresser la parole. Il y avait un jeune couple, assis devant moi, qui n'arrêtait pas de s'embrasser pendant que leur jeune nourrisson pleurait à chaudes larmes. Je me suis excusé auprès de la passagère qui se trouvait à ma droite pour qu'elle me laisse passer et j'ai commencé à remonter la rangée de siège. Le chrétien qui accompagnait le catholicos était debout et gênait le passage. Il s'est effacé pour me laisser passer mais je lui ai dit que mon désir était de souhaiter un bon voyage au catholicos et de lui baiser la main. Le catholicos m'a tendu sa main et en la baisant, je lui ai dit :

"Je viens d'Istanbul et je suis sur le retour. Comme je suis chauffeur de taxi à Istanbul, j'ai souvent emmené le patriarche des arméniens, Karekin".

Il m'a demandé de lui transmettre ses saluts. Je lui ai demandé :

"Que va devenir la situation des arméniens d'Istanbul ?".

Il m'a répondu :

"Vous êtes bien maintenant".

Je lui ai répondu :

"Oui, on est bien. J'ai laissé mon jeune fils à Paris et je retourne pour sauver les autres".

Je lui ai souhaité un bon voyage et je me suis levé. Il m'a semblé que le catholicos s'était endormi et je suis retourné à ma place. J'avais retrouvé la tranquillité dans mon coeur et j'ai commencé à lire mon journal.

A 10h15 l'avion a atterri à Marseille. Une foule énorme attendait l'arrivée du catholicos et l'aéroport était noir de monde. Les gens faisaient des signes de joie et des photos. Je suis resté stupéfait quelques minutes. Il y avait plein de belles voitures privées, ils ont fait monter le catholicos et ils se sont éloignés. Dans mon affolement j'ai même raté l'autobus. A 11 heures un autre autobus est arrivé qui m'a emmené jusqu'à Marseille et cela m'a coûté 200 frs. J'ai pris un taxi qui m'a demandé 150 frs pour m'emmener jusqu'à la boutique de Keropé Kenanyan. Son voisin m'a dit que le samedi après-midi il ne travaillait pas et comme il rentrait, il m'a proposé de me raccompagner car il était également son beau-père. Nous sommes arrivés chez Keropé Kenanyan aux environs de 12h20 et j'ai vu qu'ils avaient presque fini de déjeuner. Je leur ai dit :

"On ne m'aime pas suffisamment".

Tout de suite ils m'ont amené à manger et nous avons discuté jusqu'au soir. Je me suis bien reposé.

Le lendemain, Dimanche, Keropé m'a proposé d'aller à l'église Arménienne où officiait le catholicos, proposition que j'ai accepté avec joie et nous sommes arrivés à l'église vers 10 heures.

Bien que l'église Arménienne de Marseille était plus grande que celle de Paris, il y avait un tel monde que non seulement l'église mais aussi le jardin entourant l'église étaient plein de monde. Ils avaient mis des haut-parleurs dans tous les coins pour que le peuple puisse entendre le catholicos. Tout le monde écoutait avec grand intérêt le sermon du catholicos. La messe s'est terminée à 2h30 mais les gens ne se dispersaient pas, au contraire, ils suivaient partout le catholicos. Enfin le catholicos a réussi à sortir et s'est installé dans une voiture avec l'aide de son entourage et de policiers.

La voiture a démarrée sous les applaudissements de la foule. Les gens ont commencé à se disperser seulement lorsque la voiture eu disparut.

Nous sommes arrivés à la maison vers 3h30 et nous avons déjeuné. Nubar Kenanyan est venu avec sa famille et son frère Kaspar est venu seul. Mavis est venu également et nous avons fait des photos. Peu après Nubar est reparti avec sa famille. Kaspar, son beau-père, Keropé, Zabel et moi avons déjeunés ensemble. Ensuite, nous sommes allés nous coucher.

Le 12 Avril, un jeudi, un patron chauffeur de taxi, Osgiyan, est venu me chercher chez les Kenanyan pour m'emmener directement à la boutique de Karnik Cuhaciyan. A 4 heures de l'après-midi, il m'a emmené visiter Notre Dame de Marseille qui était située sur une hauteur. Nous avons pris un téléphérique car il y avait deux églises l'une au-dessus de l'autre. Tout ces endroits était merveilleux, la statue en or de la sainte vierge avec l'enfant Jésus dans ses bras. L'église d'en bas était réputée pour des miracles y aillant eu lieu par des prières, des guérisons de maladies incurables. Nous sommes redescendus par le téléphérique.

Tout Marseille était à nos pieds.

Nous avions une meilleure vue de là sur Marseille que de la Tour Eiffel sur Paris. Vers 8 heures, nous sommes retournés à sa boutique non loin de là où nous a rejoint Osgiyan et nous avons tous dînés ensemble. Puis nous sommes allés dans les faubourgs de Marseille dans une cafétéria proche de chez lui où nous sommes assis pour bavarder. Vers minuit, il nous a gardé pour la nuit et nous nous sommes bien reposés.

Le lendemain matin à 8 heures, Karnig Cuhaciyan est parti travailler. A dix heures sa femme Efsime m'a accompagnée jusqu'à la station d'autobus. Elle a pris mon billet et m'a installé dans le tramway en me recommandant de descendre à Larrosière qui était l'arrêt proche de la maison de Keropé Kenanyan. Lorsque je suis arrivé chez eux vers 11 heures, ils étaient tous à me guetter sur la route.

Le 15 Avril, je me suis rendu à "Sourp Krikor Lusavorich", une petite église Arménienne loin de chez eux et je suis rentré pour le déjeuner. Vers les 2 heures de l'après-midi, nous avons été avec Keropé en autobus, visiter le jardin zoologique. Des merveilleux souvenirs que nous avons eu ensemble. Plein de sortes d'oiseaux, de lions, d'éléphants, d'ours, des singes de plusieurs espèces. Quoique les gens lui jetaient, l'éléphant le ramassait avec sa trompe et le mangeait. Quand aux singes, tous ce qu'on leur jetait, ils l'attrapaient avec leurs mains. Ils mangeaient le sucre comme un homme et l'un s'était mis à fumer une cigarette qu'on lui avait jetée.

Nous avons croisés une femme noire. En plus de ses boucles d'oreilles, elle avait également deux boucles d'oreilles collées sur les narines de son nez. Nous rencontrions également toutes sortes d'autres gens de coutumes différentes.

Le 18 Avril 1956, à dix heures du matin, nous avons été mangé chez sa fille Ofsanna. Puis, elle m'a emmené au bateau à 13 heures et elle m'a laissé sur le quai. L'embarquement des passagers a eu lieu à 16 heures et à 18 heures le bateau turc, nommé Samsun, a pris la route pour Istanbul. Jusqu'à la nuit tombée nous avons admiré le magnifique paysage de la ville de Marseille et nous ne quittions pas des yeux la jolie statue de Notre Dame de Marseille.

Le bateau a fait escale à Cenova le 19 Avril où nous avons visité la ville pendant le chargement du bateau qui a pris 24 heures. Nous sommes arrivés à Naples le 21 Avril. J'ai profité de l'escale de 4 heures pour me promener en ville. Elle m'avait enchantée à un tel point que j'ai failli rater le bateau. Vers les 17 heures, nous avons laissé Capri derrière nous. Nous naviguions sur une mer calme vers le port grec du Pirée.

Le 22 Avril, j'étais en train de discuter avec Onnik Cantaciyan qui était accompagné de sa femme et de son jeune fils de 3 ans. Il avait eu l'intention de s'installer à Paris mais il n'avait pu supporter les râlements de sa femme et ils retournaient à Bolis (Istanbul).

Nous sommes arrivés au Pirée le 23 Avril à 11 heures du matin. En sortant du bateau, je me suis promener un peu dans la ville, puis à 16 heures nous nous sommes remis en route pour Istanbul, sans d'autres escales. A peine nous sommes nous éloignés du port que la mer a commencée à se déchaîner. Parmi les passagers qui étaient montés au Pirée je m'étais fait des amis dont l'un s'appelait Anton. Ce soir là nous avons dînés ensemble en partageant les provisions qu'il avait achetées à Athènes. Nous avons été sur le pont du bateau pour bavarder et nous avons parlés longtemps avec Onnik, qui était de Ordu (ville turc). Il revenait d'Amérique et j'avais bien compris qu'il n'était pas très désireux de s'expatrier là-bas.

Le 24 Avril au réveil, je me suis aperçu que l'on avait déjà franchi le passage de Canakkak. Ma gauche et ma droite étaient remplies d'un décor éblouissant, des arbres et des champs à perte de vue.

Nous sommes arrivés à Istanbul vers 4 heures de l'après-midi et avons débarqués à 6 heures. Garbis, Sirvart, Armaven et Harutyun (mon beau-frère) m'ont accueillis avec la Ford puis ensuite Harutyun est retourné dans sa boutique.

Notre joie était sans limite de nous retrouver ensemble. Sur le chemin du retour nous avons rencontrés notre grosse voisine Neriman et nous sommes tous partis ensemble à la maison de Arapzade.

Notre seule préoccupation était de savoir si nous allions réussir à émigrer.

Mon fils aîné était obligé d'aller faire son service militaire au 1er Juin. C'était la chose la plus difficile à réussir car si dans 36 jours il partait soldat, cela retarderait notre projet d'expatriation d'un an et demi. Je me suis beaucoup occupé de ce problème, j'ai longtemps demandé les avis de mes amis, mes proches etc.

C'est plus par la force de l'argent et l'aide énorme que m'a apportée Mourad qui mon permis de faire embarquer mon fils Garabet dans le bateau appelé "Ankara", le 30 Mai à destination de Marseille puis Paris. J'avais réussi à lui obtenir un passeport touristique pour une durée de deux mois.

De mon côté, j'ai commencé à vendre tous mes biens. Le 8 Juin, j'ai vendu la grande machine à oxygène qui m'a rapportée 1200 lira.

Le 16 Juin le frère de Ibzia qui s'appelait Ihsan, avec sa voiture immatriculée 50.061 à KuruCesme, est venu par jalousie percuter l'arrière de ma Ford devant la maison du docteur Kelesyan où je discutais avec des amis, qui étaient aussi des clients.

De jour en jour j'en avais assez de ces bons à rien.

Le 4 Juillet, j'ai réussi à vendre ma Ford pour 6000 lira.

Le 5 Juillet, après que Nakir ait affronté beaucoup de difficultés, j'ai réussi à obtenir nos passeports.

Le 25 Juillet j'ai embarqué ma fille Sirvart sur le bateau "Tarsus" pour Paris.

Le 11 Août j'ai vendu ma maison d'Uskudar pour la modique somme de 20000 lira à mon beau-père qui m'en a donné 18000 content.

Le 16 Août j'ai vendu notre Fiat pour 7000 lira content et 500 lira à payer plus tard.

Le 27 Août, j'ai été convoqué au tribunal de Davut Pasa car ils voulaient savoir pourquoi mon fils aîné n'était pas encore sous les drapeaux.

Le 30 Août j'ai vendu les outillages de compression du garage pour la modeste somme de 1800 lira.

Le 31 Août 1956 nous avons chargés nos matelas dans des malles et tout ce que l'on pouvait avoir besoin dans des valises. Nous nous sommes mis en route avec la voiture du chauffeur Mehmet et celle de Paragan. Certains voisins nous faisaient leurs adieux lorsque nous prîmes la route vers le quai d'embarquement.

A cette époque, il était interdit d'emmener des matelas avec soi. J'avais donné 500 lira à Meriman et 200 lira à une autre personne pour les convaincre de laisser sortir avec nous les matelas. Mais ils ont refusés aussi bien les matelas que d'autres articles qui ne leur convenaient pas en prétextant qu'un touriste ne part pas en emportant son matelas et autant de choses avec lui. On voyait bien que quelqu'un leur avait parlé de notre idée d'expatriation pour que l'on soit fouillé de la sorte. Mais on ne disait rien de peur qu'ils nous empêchent de partir. On espérait bien que c'était la dernière fois que l'on voyait des imbéciles semblables dans notre vie. Toutes ces choses que j'avais accumulées à la sueur de mon front. De prendre le matelas était leur dernier coup de poing pour que l'on n'oublie jamais de quoi ils sont capable.

A midi, le bateau nommé "Adana" à sifflé le départ et s'est mis en route. Je n'avais pas l'impression de quitter ma patrie mais de quitter un enfer vers un Empire. Après avoir fait mes adieux à la famille et aux amis, j'ai tourné le dos à cette terre en priant de tout mon coeur le bon Dieu pour qu'il veille sur les chrétiens qui étaient là-bas et surtout pour mes pauvres et courageux frères arméniens.

Le 1 Septembre à 12 heures nous sommes arrivés au Pirée où nous avons visité la ville pendant l'escale.

Le 2 Septembre nous étions sur le chemin de Naples, c'était un Dimanche, Armaven s'est approchée de moi avec sa mandoline dans les mains et m'a dit :

"Ne te fais pas de soucis papa, moi je joue et nous continuons notre voyage avec joie. Papa, dans une semaine nous nous retrouverons tous à Paris".

Le 4 Septembre à 9 heures du matin nous avons débarqués à Marseille, la France.

Nous respirions enfin l'air d'un pays libre.

Nous avons étés accueillis par Keropé Kenanyan. Nous avons confiés toutes les affaires que nous avions avec nous à une compagnie de transport par camion pour qu'il nous les livre dans un délai de 10 jours à notre maison de Paris. J'ai réglé la somme de 23000 frs à un nommé Jacques qui s'occupait de la compagnie. Le coeur tranquille, nous sommes partis à la maison de Kenanyan. Il était près de 11 heures du soir lorsque nous sommes arrivés chez Zabel Tahmazyan (femme de Keropé). Elle nous a accueillie très chaleureusement et elle nous avait préparée avec beaucoup de soin une bonne table.

Le 6 Septembre à 8 heures du soir ils nous ont accompagnés et installés dans le train sans oublier quoi que ce soit, avec tous leur coeurs, Keropé Kenanyan, sa femme Zabel Tahmazyan et leur fille Ofsanna Kenanyan. Je n'oublierais jamais leur chaleureuse façon d'agir et de nous aider. J'avais trouvé mille fois plus l'amour de la famille et tous les conseils inoubliables que nous pouvions avoir dans un pays étranger.

Le 7 Septembre à 7 heures du matin, nous sommes arrivés à PARIS.

Nous avons pris un taxi, qui m'a pris 1500 frs, pour nous emmener au petit garage qui avait été transformé en une petite maison.

Le 8 Septembre 1956, le début de notre nouvelle vie.

Nous sommes chez mon oncle Serop (côté mère). A 9 heures du matin, mon oncle Yeremia accompagné de sa femme Hasmig et ses enfants sont venus nous rendre visite. A 10 heures du matin, nous avons réceptionnés nos valises qui venaient avec le camion de Marseille.

Le 14 Septembre, Israèl (c'est Robert) est venu de Limoges où il avait séjournait chez mon frère Hacig après avoir subi une opération à la gorge. Il allait mieux maintenant et notre joie était immense !

C'était le 16 Septembre 1956, nous nous sommes rassemblés chez mon oncle Serop. Il y avait mon frère Vahan, sa femme Jeannette, mon oncle Yeremia avec sa femme Hasmig, son fils Koko et sa fille Anahid, mon oncle Karekin avec sa fille Micheline, le fils à Serop qui s'appelait Sarkis, avec sa femme Makita, mes enfants Garabet, Israèl, Sirvart, Armaven et ma femme Siranus. Nous étions tellement nombreux dans la petite pièce de Serop que celui qui ne trouvait pas de place discutait dans le salon à côté.

L'argent que j'allais donné à Karekin, 500 000 frs, je l'avais confié depuis 3 jours à mon oncle Serop. C'était pour lui prouver la confiance que j'avais en lui et l'honneur que je lui portais aussi bien devant les yeux des ses propres frères que devant mon frère.

J'ai demandé à Serop de donner à son frère Karekin les 500 000 frs que je lui avais confié pour qu'il soit tranquille et en lui disant qu'il ne me restait plus que 600 000 frs à lui régler pour la petite maison. Mon frère Vahan a fait remarquer que ce n'était pas bien de verser une telle somme sans avoir un reçu et de leur part d'accepter cette somme sans faire un reçu. J'avais beau lui dire que j'avais confiance dans mes oncles et que c'était inutile, Vahan a insisté et Karekin à accepter avec joie d'en faire un. Il a fait écrire le papier par sa fille en précisant la somme reçue et le reste à payer contre le garage qui devenait ainsi ma propriété. Karekin a signé le papier devant les yeux de tous et moi ce papier, je l'ai confié à mon oncle Serop pour qu'il le garde à côté de lui. Ceci, pour prouver ma confiance et mon affection que j'avais en lui. Karekin a confié la somme à son frère Yeremia à qui il la devait. Déjà, quelques temps auparavant, Yeremia m'avait demandé de ne pas remettre l'argent à son frère en son absence pour qu'il puisse récupérer ce que ce dernier lui devait. Pour ma part, d'avoir donné une telle somme devant cette foule, c'était important.

Quelques jours plus tard nous sommes allés à la gérance de Karekin pour qu'il mette la maison à mon nom selon la loi. J'allais lui régler le restant de la somme dans les trois ans à venir. Le gérant nous a dit que la loi de ce pays n'autorisait pas à être propriétaire avant un séjour de six mois.

Nous avons été obligés d'attendre.

Lorsque nous sommes arrivés au mois de Décembre, j'ai demandé à Karekin d'en finir avec cette histoire de logement. Mon fils aîné était là depuis plus de six mois et peu m'importait que la maison soit à mon nom ou au sien.

J'ai fait le calcul de tout ce que j'avais dépensé pour transformer le garage en un logement. L'électricité, l'arrivée d'eau et la canalisation, l'intérieur pour en faire un trois pièces cuisine. Tout cela m'avait déjà coûté 500 000 frs alors que j'en avais envisagé seulement 200 000 frs. C'était déjà plus du double de ce que j'avais prévu, sans compter le temps qu'avait passé dessus mon fils aîné depuis son arrivé. Au moins trois mois alors que si on écoutait Serop il aurait passé seulement 40 jours. Mon frère Vahan également venait après son travail. Mr Petit qui s'était occupé de la maçonnerie après m'avoir réclamer 65 000 frs m'a demandé encore 70 000 pour l'arrivée d'eau et la canalisation. Karekin m'avait promis que je pourrais prendre l'eau à partir de chez lui en mettant un compteur chez moi et il a nié sa parole, ce qui m'a obligé à cette dépense imprévue de 70 000 frs. Il avait promis également de payer les frais de notaire de 75 000 frs qu'il a nié aussi par la suite. Je me suis senti obligé d'accepter cette autre dette.

Le 4 Octobre ma fille Sirvart a commencé un travail d'institutrice à Alfortville, tous les Jeudi, une fois par semaine pour un salaire de 10000 frs. Mon fils Israèl apprenais le métier de cordonnier. Garbis avait trouvé un emploi comme tourneur à côté des Kazanciyan et ma fille Armaven avait trouvée un travail dans la couture depuis le 28 Novembre.

J'étais très content car nos frais quotidiens commençaient à être couvert par les salaires de leur travail car l'argent que j'avais emmené avec moi commençait à s'épuiser.

J'étais venu en France avec 1 250 000 frs.

Un jour, Karekin m'a annoncé qu'il ne voulait plus vendre la maison à mon fils car il n'avait pas confiance en lui. Tout ce que j'ai pu lui dire a été en vain et il s'est écoulé encore deux mois.

En Mars 1957 je lui ai dit que cela faisait maintenant six mois que nous étions ici et que l'on finisse cette affaire. Il m'a encore demandé 200 000 frs content et le reste dans les deux ans à venir. J'ai accepté car mes enfants travaillaient et ma première chose à faire était de finir de payer ma dette.

Quelques jours ont encore passés et j'ai été le trouver pour lui demander ce qui se passait. Il m'a répondu qu'il voulait tout son argent content car il n'avait pas confiance en nous :

"Toi tu ne travailles pas, si tes enfants ne te donnent pas d'argent, qu'est-ce qui va se passait ?".

Je lui ai répondu que tant que ma dette n'aurait pas été payée, je ne me sentirais pas chez moi. Son dernier mot était de payer le restant content. Si je ne pouvais payer il me rendait les 500 000 frs ainsi que tous les frais que j'avais fait pour une somme de 100 000 frs et je n'aurais plus qu'à trouver un autre logement.

C'était vraiment très dur pour moi d'entendre ces paroles, de me faire autant de difficultés, j'aurais voulu savoir la raison.

J'ai dit à Karekin que j'allais essayer de trouver le restant de la somme pour ne pas que mes enfants restent sans abri et que tout l'argent que j'avais dépensé pour cette maison ne soit pas en vain.

J'ai commencé à chercher de l'argent, même à crédit. Je me suis rendu auprès des Pambukciyan, des Agababayan, Moutukyan, Koseyan, Kazanciyan, j'ai même demandé à son frère Yeremia. En vain, ils regrettaient tous de ne pouvoir me prêter de l'argent.

J'ai demandé au notaire qui m'a accordé 200 000 frs à condition d'hypothéquer la maison. Nous avions 200 000 frs mais il restait encore 200 000 frs à trouver. "Almayinca hirir yetismes" disaient-ils (tant que ce ne t'appartient pas, ce n'est pas à toi).

Mes enfants m'ont dit qu'ils allaient trouver cette somme sans intérêt, ni avec des hypothèques. Ma joie était immense, déjà Karekin avait envoyé sa fille à ma recherche.

Il a été très surpris quand, le 30 Septembre 1957, je lui ai annoncé que je disposais de la somme qu'il m'avait demandée. Il m'a recommandé de ne pas mentir, que je ne sois pas ridicule devant le notaire. Je lui ai répondu que j'allais lui remettre la somme devant le notaire et qu'il n'aurait qu'à signer l'acte de vente.

Il a envoyé son gérant chez le notaire et moi j'y ai envoyé mon fils Garbis pour remplir les documents. Le notaire m'a interrogé pour savoir d'où j'avais cet argent et ma réponse lui a convenu. Il m'a répondu que l'affaire allait être réglée dans quelques jours.

Puis brusquement, nous avons reçu une lettre du notaire nous informant que Karekin avait changé d'avis à la dernière minute et qu'il ne voulait plus vendre.

Le 10 Novembre 1957, c'était un Dimanche, devant notre porte de jardin, côté intérieur, Karekin m'a répété sa ferme décision. Il ne voulait plus vendre et il ne changerait pas d'avis. A bout d'arguments, je lui ai dit :

"Mais le Diable est rentré dans ton ventre, essaie de t'en débarrasser. Cela fait six mois que j'ai cherché comme un mendiant et j'ai enfin trouvé l'argent, ... Toutes les difficultés que tu m'as procurées, je les ai acceptées. Tu m'as même demandé une place de garage dans mon jardin pour une durée de cinq ans et j'ai accepté. Tu m'as demandé un mur de deux mètres de haut entre les deux jardins, je l'ai accepté aussi. Ca ne va pas à ta personne tout ce que tu m'as fait subir. Croyant dans tes paroles, j'ai vendu ma maison d'Istanbul, mes deux voitures et tous ce que j'avais pour des modestes sommes. Ne soit pas la cause de voir partir tout ça au néant. Reviens à toi et terminons cette affaire qui commence à sentir mauvais" et nous nous sommes séparés sur ces paroles.

Le lendemain, 11 Novembre 1957, était un jour de fête et je suis allé à Paris pour rencontrer ses amis pour qu'ils essaient de le convaincre de devenir raisonnable. Je suis rentré chez moi sans obtenir gain de cause.

A peine rentré dans mon jardin, la fille de Karekin, Micheline m'a accueilli et m'a demandé d'aller voir son père tout de suite. Avec l'espoir d'entrer à la maison avec une bonne nouvelle, je l'ai suivi accompagné de ma fille cadette Armig qui tenait à venir avec moi. Je suis monté au deuxième étage où il habitait et j'ai sonné à la porte. De l'étage d'en bas, Micheline est venue et m'a dit qu'ils étaient tous à l'étage au-dessus mais je n'y suis pas allé sachant que toutes ces choses incorrectes venaient en fait de son frère Serop et de sa belle-fille Makita, une Allemande.

J'ai attendu devant la porte que son père sorte dehors pour lui parler. Serop est sorti en premier avec un visage de cochon sauvage et par surprise m'a envoyait un coup de poing qui m'a fait tomber deux dents de ma bouche, suivi de son frère Yeremia qui m'en a fait tombé une troisième. J'avais à moitié perdu connaissance, j'entendais tout juste les cris d'Armig qui criait :

"Ils sont en train de tuer mon père !".

Quelques minutes plus tard, j'ai entendu ma femme qui criait :

"N'étrangle pas mon homme"

et la voix de mon Israèl, douce comme celle d'un agneau, qui criait :

"Garbis ... Garbis".

Quand tous ces bruits, ces coups sur ma tête et les efforts pour m'étrangler se sont adoucis, j'ai réussi à m'échapper de cette attaque inattendue de mes oncles. J'ai trouvé ma femme le nez et la bouche pleine de sang, écroulée par terre, ainsi qu'Israèl. Garbis, pour éviter une chute sur les escaliers en ciment, se tenait contre le mur la figure pleine de sang.

J'ai réagi que ce n'était pas un rêve. J'ai bien attrapait Serop par les cheveux et nous avons roulés dans les escaliers en nous battant jusque dans le jardin. J'entendais la voix de Micheline :

"Je vais téléphoner à la police" et je lui ai répondu :

"Qu'est-ce que tu attends ?".

J'ai vu Serop ramassé un tuteur de tomate dans le jardin et je voyais que sa vengeance n'était pas calmée. Je me suis rappelé, à l'âge de vingt ans, le viol qu'il avait commis au village sur Pelite, la fille de Momun, qui était par la suite devenue la femme de Manuel Kosyan. J'étais le fils de sa soeur qui avait réussi à voir grandir mon fils jusqu'à l'âge de vingt sept ans (Garbis). Pour un million de francs qu'il avait tiré de ma personne (ce n'était pas de l'argent sale mais gagné à la sueur de mon front), par jalousie et par les conseils de sa belle-fille Allemande, après les moments agréables de nos retrouvailles, il avait osé nous faire CA.

Une fois, je lui avais demandé le reçu de la somme que j'avais versé à son frère et il m'avait alors répondu que le papier avait était rejoindre l'argent que j'avais versé. Déjà, pour cela, j'avais eu du mal à continuer à lui dire bonjour. Il m'avait également dit qu'il allait mater mes enfants et qu'ils allaient s'agenouiller devant lui.

Ces dernières paroles sont à jamais gravées dans ma mémoire.

Quinze jours plus tard, ils ont installés une machine à coudre le cuir juste de l'autre côté du mur de ma chambre, et il m'était impossible de dormir. Ils ont fait beaucoup de promesses pour que l'on parte sans histoire. Les trois enfants de Serop (qui n'étaient pas baptisés), étaient dressés pour nous embêter à chaque instant. Dés que l'on ouvrait les fenêtres, ils nous jetaient de la terre ou des cailloux. Lorsque l'on tendait le linge, ils le salissaient avec de la boue. Tous ce qu'on leur disait était inutile car c'était des enfants de gens ...

J'ai enfin compris que de s'obstiner à rester dans ces lieux était devenu impossible et idiot.

Ils avaient réussis à convaincre le gros policier qui prorogeait notre carte de séjour tous les trois mois de ne plus nous accordait qu'un mois à la fois et de nous expulser en dehors des frontières de France.

Heureusement pendant ce temps nous avons réussi tous les trois (mes deux fils et moi) à devenir des réfugiés Arménien.

Lorsque la date venue, le policier à demander à contrôler nos cartes de séjours, il a été très surpris en voyant que nous étions des réfugiés et il a demandé comment cela s'était fait. Il a tout de suite changé de ton, de dureté. Il est devenu plus poli et il a essayé de nous persuader gentiment de quitter les lieux. Il nous a dit :

"Ils n'acceptent pas l'argent que vous prétendez leur avoir donné et vous n'avez aucun reçu. Selon la loi vous devez partir et vous trouver un autre logement".

Après plusieurs recherches, nous avons enfin trouvé un appartement de quatre pièces cuisine, WC, au quatrième étage dans le 20e arrondissement de Paris au 112 rue de Belleville. Nous y avons emménagé en Septembre 1958. Nous avons enfin trouvé le bien-être après nous êtres sauvés de gens méchants. Mais leur méchanceté avait créée une bonté pour nous.

J'avais perdu 700 000 frs dans cette affaire. Nous avions acheté l'appartement pour la somme de deux millions huit cent mille francs et nous avons fini de payer nos dettes au bout de deux ans.

J'ai été travaillé à l'usine "Lauravia" qui se trouvait à trois minutes de chez nous pendant six ans. J'ai été licencié comme beaucoup de gens. Cela m'a permis d'avoir le droit de toucher une petite retraite pour mes vieux jours. Moi-même, étant fatigué, je n'ai pas cherché d'autre travail.

J'ai essayé de vivre avec le peu de retraite que je touchais ainsi qu'avec l'aide de mes enfants.

Tous mes enfants se sont mariés et ont fondés leur foyer.

En 1965, j'ai fait un voyage en Russie et à Erevan où j'ai pu rencontrer ma mère, mes frères et mes soeurs avec lesquels j'étais séparé depuis quarante ans et nous avons arrosé nos retrouvailles.

J'ai même visité Etchmiadzin en me promenant durant trente huit jours.

Ainsi tous mes voeux étaient exaucés.