C’est la mort dans l’âme, le cœur
brisé et abattu, le foyer de nos esprits immolé sur l’autel de
l’ignorance la plus crasse, le corps rongé par les pleurs acides
et de l’amertume cyclique à laquelle nul ne saurait échapper en
de si tragiques circonstances sans y laisser l’honnêteté de ses
émotions, abolie pas sa propre existence, annulée par sa
manifestation cinglante, que dis-je ? annihilée à force
d’être, que je viens vous parler, en mots simples, de ce deuil qui
nous révolterait plus qu’il ne nous navrerait, n’était la
soudaineté des circonstances.
Hier, à l’heure où blanchit la
montagne Sainte-Geneviève, elle est partie. Il y a quelques mois
encore, la recherche était, aux dieux ne plaise, cette fleur vivace
et fragile qu’abritait le pot d’une orchidée, fleur plus
communément connue sous les doux noms de Maxillaria Tenuifolia. Mais
voilà qu’elle a fané, qu’elle n’est plus. Ô nuit
désastreuse ! Ô nuit effroyable, où retentit tout à coup,
comme un éclat de tonnerre, cette étonnant nouvelle : la
recherche se meurt. La recherche est morte. Infirmiers, élèves,
moniteurs, bibliothécaires, professeurs, directeurs, toute l’école,
tout est abattu, tout est désespéré. Et il me semble alors que je
vois se faire l’accomplissement de cette parole du prophète : « Casse-toi, pauvre con ! »
Ô vanité ! Ô néant ! Ô
mortels ignorants de leur destinée ! Ô rage ! Ô
désespoir ! Ô Pécersse ennemie !
Mais l’heure n’est point à la
vengeance. Nous devons accompagner, chers amis, dans son dernier
voyage vers l’au-delà, Dame Recherche et son cortège d’humanités
et d’angelots de tout poil, afin que dans la joie et l’espérance
lumineuse d’une vie meilleure, elle puisse partir en martyre d’une
mastérisation aiguë. Victime des décrets, de la LRU, du mépris
gouvernemental qui l’ont transpercée comme atant de dagues
imprégnées du plus subtil des poisons, comme jamais ne le fut le
plus lascif des Saint Sébastien. L’eût-elle cru hier encore,
alors que main dans la main ECTS et prix Nobel tressaient dans sa
chevelure d’or la couronne de ses gloires désormais édentées ?
Elle avait encore un avenir brillant devant elle – n’avait-elle
pas contribué à enrichir notre savoir, trouver des vaccins,
éradiquer les maux de l’âme, éclaircir les mystères des belles
lettres, avant de servir d’émonctoire à ces acrimonies ?
N’avait-ele pas garanti la continuité des connaissances avant
d’avoir succombé sous la férule des agélastes ?
Mesdames et Messieurs, dans un dernier
hommage, je souhaiterais vous demander de porter jusqu’à sa
dernière demeure ce corps inerte, victime d’une immense
incompréhension, victime de l’injustice, victime des temps qui
changent. Ajoutons à cette oraison funèbre qu’une âme aussi
saine d’esprit, aussi vive, aussi généreuse, ne peut se laisser
enterrer sans l’annonce d’une résurrection, résurrection qu’il
nous appartient de provoquer. »
« Il est
toujours difficile de trouver les mots pour dire une si grande
douleur. D’autant plus pour nous autres étudiants, pour nous
jeunes qui connaissions à peine le défunt. Nous l’aimions déjà,
mais c’était un amour impossible, du fantasme à la Nabokov, de la
perversion à la Gainsbarre. C’est du moins ce que nous disent ceux
qui l’ont tué. C’était un vieux, qu’ils disaient ; un
croûlant, un débile rongé par la maladie, qu’il valait mieux
abattre encore vif, plutôt que d’avoir à la ravitailler à pure
perte. Avec le cynisme qu’on leur connaît, ils ont voulu l’achever
comme on achève les vieux chevaux en fin de parcours, les condamnés
d’avance, les malades qui ne reconnaissent plus leur famille.
Pourtant, il en avait une de famille, l’enseignement supérieur, et
elle voulait encore s’occuper de lui. Elle le veut toujours, et
elle le crie aujourd’hui, avec, dans la voix, les sanglots des
nerfs et de la tristesse. Or c’est à cela que l’on voit que,
peut-être, l’enseignement supérieur n’était pas si vieux que
cela. En effet nous autres jeunes, on traînait pas mal avec lui ;
et surtout, on avait plein de projets ensemble. Des projets pour plus
tard, pour notre avenir commun, des projets que son euthanasie, que
son meurtre, rendront désormais impossible. Des projets de vie ;
car, par notre vie, présente et future, nous lui réinsufflions sans
cesse de la vie, présente et future ; et par là, il nous en
donnait en retour, présente et future. Nous vivions l’un de
l’autre, poussés par la soif de savoir qui réveille l’homme et
le pousse à le lever pour aller chercher de quoi se sustenter, de
quoi décupler sa vie, le maintenant ainsi dans une jeunesse
éternelle. Aujourd’hui qu’il se meure, peut être allons-nous
mourir aussi ; nous laisser mourir, puisqu’on nous prive de
notre fluide vital. Ou peut-être allons-nous nous battre, peut-être
allons-nous retourner notre flingue, plutôt que sur nous-mêmes,
vers ceux qui lui font tant de mal. »

Conclusion… et ouverture…
« Ce que
nous venons de jouer, c’était une pièce de théâtre, de la
fiction – on avait aussi songé à noyer la princesse de Clèves,
mais bizarrement personne ne voulait jouer la princesse ! Une
fiction certes, mais une fiction d’anticipation : cette scène
lugubre qui vient de se jouer, c’est sans doute ce qui,
inéluctablement, arrivera si nous ne nous mobilisons pas
massivement, ensemble et maintenant. Il nous faut répéter, encore
et encore, ce truisme maintes fois entendues : LE SAVOIR N’EST
PAS UNE MARCHANDISE, L’ÉCOLE N’EST PAS, NE SERA PAS, UNE
ENTREPRISE. Pour que notre triste fiction ne devienne pas une
réalité, nous en appelons à la lutte, lutte collective, lutte
fervente et dans la joie : l’enseignement supérieur et la
recherche VIVRONT ! »