Ecole Polytechnique Alger
«La pauvreté pousse à l’émigration, la richesse invite à l’expatriation mais une fois arrivés nous sommes tous des immigrés.»
Michel H.A.Patin
Les mouvements migratoires ont toujours existé. Ils
semblent constituer à la fois un problème central pour le monde
d’aujourd’hui et un enjeu déterminant pour celui de demain, étroitement
liés et dépendants de l’évolution des géopolitiques mondiales dans
leurs aspects politiques, sociologiques et démographiques. D’après le
rapport du secrétaire général des Nations unies, le monde compterait
près de 200 millions de migrants. Un tiers environ se sont rendus d’un
pays en développement vers un autre et un autre tiers d’un pays en
développement vers un pays développé. Les plus forts taux de population
immigrée se retrouvent dans les pays du golfe Persique : 90% aux
Émirats arabes unis, 86% au Qatar, 82% au Koweït.
Pour les États, l’immigration peut permettre de faire face à un déficit
des naissances ou encore assurer une quantité ou qualité de
main-d’oeuvre suffisante. Pour le migrant, l’émigration peut avoir une
ou plusieurs raisons : professionnelles (mission de longue durée à
l’étranger) et études ; politiques (réfugié politique fuyant les
persécutions) ; sécuritaires, notamment en cas de guerre dans le pays
d’origine ; économiques (habitant de pays pauvres cherchant un meilleur
niveau de vie dans les pays riches, éventuellement temporairement) ;
personnelles (volonté de s’installer dans un pays par goût) ;
familiales (rejoindre le conjoint, l’enfant déjà installé) ; fiscales
(l’installation dans un pays offrant un niveau d’imposition moins
élevé) ou de plus en plus dans le futur, nous aurons aussi les réfugiés
ou émigrés écologiques du fait de l’impossibilité de vivre dans le pays
d’origine à cause des changements climatiques(1)
Face au durcissement généralisé des politiques
migratoires, l’immigration clandestine connaît une recrudescence et
devient une préoccupation majeure. Selon la revue de presse de Fortress
Europe 8966 immigrés sont morts aux frontières de l’Europe depuis 1988,
dont 3079 sont disparus en mer. En mer Méditerranée, ont perdu la vie
6495 migrants. Dans le canal de Sicile 2023 personnes sont mortes,
entre la Libye, l’Égypte, la Tunisie, Malte et l’Italie, dont 1209
disparus, et 35 autres ont perdu la vie le long des nouvelles routes
entre l’Algérie et l’île de Sardaigne. 3086 personnes sont mortes au
large des îles Canaries et du détroit de Gibraltar entre le Maroc et
l’Espagne, dont 1277 disparus.
S’agissant justement de «l’Europe des Lumières» et de
sa stratégie pour traquer le basané, la Directive de juin 2008 est un
blanc-seing à tous les pays européens pour durcir à qui mieux mieux les
conditions de rétention, Ainsi, dans le journal allemand Frankfurter
Rundschau du 20/06/2008, on lit : «L´Union européenne instaure un
"nouveau type d´apartheid", elle se comporte comme si le droit de vivre
dans des conditions humaines n´existait que pour ceux qui sont nés sur
le bon continent.» L´Europe se barricade et jette, par-dessus bord,
tous ceux et celles qui s´accrochent en vain pour accéder à une
condition humaine. Les dispositions scandaleuses de cette directive
sont les suivantes : la détention peut atteindre 18 mois (32 jours au
maximum en France actuellement). L´interdiction de retourner sur le
territoire européen pendant cinq ans est systématique. Les migrants
illégaux sont renvoyés dans leur pays d´origine. La détention et
l´éloignement des mineurs accompagnés ou isolés est permise.
L´obligation de délivrer des titres de séjour aux personnes gravement
malades est supprimée. La «directive retour» est considérée comme
l´élément central du «Pacte européen pour l´immigration» proposé par le
président français Nicolas Sarkozy depuis sa campagne électorale.
L’organisation Attac confirme son désaccord total avec cette volonté de
constituer l’Europe en forteresse, surveillée par les moyens policiers
et militaires de Frontex. La politique de l´immigration choisie et
triée, avec la négation du droit à vivre en famille, avec le pillage
des cerveaux des pays du Sud, la restriction de l´exercice du droit
d´asile et de l´accueil des malades, fait partie de cette
réorganisation du monde au seul bénéfice des pays dominants
Plus de 30.000 étrangers non européens sont ainsi
parqués comme au bon vieux temps des «zoos humains» dans des centres
fermés sur tout le continent. Demandeurs d’asile ou en instance
d´expulsion, ces clandestins sont retenus à l´abri des regards dans des
conditions souvent insalubres. De l´Irlande à la Bulgarie, de la
Finlande à l´Espagne, les camps de rétention pour étrangers se sont
multipliés dans l´Union européenne. On dénombre aujourd´hui 224 camps
de rétention disséminés à travers l´UE. Par contre, l´UE est impatiente
d´attirer des immigrants hautement qualifiés de pays tiers afin de
combler le déficit en termes de démographie, de main-d´oeuvre et de
compétences. Lorsqu´il a présenté la proposition de la carte bleue le
23 octobre 2007 à Strasbourg, le président de la Commission européenne,
José Manuel Barroso, a déclaré : «L´immigration de main-d’oeuvre en
Europe dynamise notre compétitivité et donc notre croissance
économique. Elle permet aussi de faire face aux problèmes
démographiques résultant du vieillissement de notre population. Ceci
est particulièrement vrai pour la main-d´oeuvre hautement qualifiée.
Tout est dit, l´Europe continuera sans vergogne à aspirer les rares
élites du Sud sans payer au minimum la contrepartie de leur formation
évaluée au minimum à 100.000 dollars par diplômé.»(2)
Il n’existe pas de «bonnes» conditions de rétention.
Comme le démontrent toutes les observations menées sur le terrain par
les ONG ou les chercheurs, dont l’objectif est de dénoncer les
dérapages des politiques d’asile en Europe, l’internement administratif
auquel sont soumis les étrangers en Europe est par sa nature même
porteur de violations, plus ou moins systématiques, plus ou moins
inévitables lorsqu’elles ne sont pas volontaires, de leurs droits
fondamentaux : en premier lieu, la liberté d’aller et venir, mais aussi
le droit d’asile, le droit au respect de la vie privée et familiale, le
droit de ne pas subir des traitements inhumains ou dégradants, ou
encore les droits spécifiques des mineurs.(3)
Que font les citoyens européens pour dénoncer au nom
des droits humains les dérives? Bien que le corps social européen soit
au mieux indifférent et pire encourage les gouvernements dans sa
«traque des basanés», on constate malgré tout, une mobilisation
remarquable des associations, notamment en France (la Cimade, le Gisti,
Emmaüs France, le Secours Catholique, SOS Racisme, la Ligue des droits
de l’Homme (LDH) ou encore le Syndicat des avocats de France (SAF))
Ainsi, des manifestations ont eu lieu mardi 2 juin à Paris et aux
abords d’une dizaine de centres de rétention pour dénoncer la nouvelle
politique d’intervention auprès des immigrés en instance d’expulsion.
Cette mobilisation, à l’appel de la Cimade, d’associations de soutien
aux étrangers et de partis de gauche, a été maintenue malgré le désaveu
infligé samedi par le tribunal administratif au ministre de
l’Immigration, Eric Besson. «Dehors, dedans, nous restons aux côtés des
étrangers», scandaient environ 200 manifestants, selon les
organisateurs, réunis place du Palais Royal, dans le centre de Paris.
«Nous tenons à réaffirmer haut et fort notre solidarité avec les
étrangers retenus et demander, ensemble, une défense effective du droit
des étrangers en rétention», a déclaré une porte-parole.
Stéphane Thépot et Laetitia Van Eeckhout du journal Le
Monde sont allés à la rencontre des protestataires toulousains.
Ecoutons-les : Ils étaient près de 120, mardi 26 mai, à être venus
observer non pas une mais 60 minutes de silence, place de la République
à Lille. Comme tous les derniers mardis du mois depuis un an de 18h30 à
19h30, ils se tiennent là, silencieux, en cercle autour de la dalle des
droits de l’homme pour manifester leur refus des méthodes expéditives
d’interpellation, d’arrestation, d’enfermement et d’expulsion des
étrangers. «Pour que la France redevienne le pays des droits de
l’homme», dit simplement une banderole à l’extérieur du cercle. (..)
Initiés par les franciscains de Toulouse fin 2007, les Cercles du
silence rassemblent aujourd’hui chaque mois dans plus de 120 villes de
France, près de 10.000 personnes, croyants et non-croyants,
sexagénaires, quadras, jeunes salariés ou étudiants, hommes d’affaires
cravatés ou enseignants, militants associatifs ou simples
citoyens...«Le silence est une discipline exigeante mais qui est à la
portée de tous. Beaucoup de personnes sont prêtes à cette exigence à
cause de la gravité de ce qui se passe», confie le frère Alain Richard.
Doyen de la communauté des franciscains de Toulouse c’est lui qui a
lancé le premier Cercle de silence en octobre 2007 sur la place du
Capitole pour dénoncer l’enfermement des sans-papiers au centre de
rétention de Blagnac-Cornebarrieu. C’est durant la guerre d’Algérie que
cet ingénieur agronome de formation, entré dans les ordres en 1947, a
découvert la force de la non-violence. «Ce n’est pas un "truc", une
recette, mais un chemin pour être plus humain», dit-il, estimant que
l’enfermement des sans-papiers «détruit ce qu’il y a de plus humain en
nous».(4)
Il vient que la législation étant des plus coercitive,
la solidarité est un délit puni. Pour Eric Besson, ministre en charge
de l’Identité, ancien transfuge de la Gauche : «Tous ceux qui aident de
bonne foi un étranger en situation irrégulière doivent savoir qu’ils ne
risquent rien.» Pour les associations, la solidarité est un devoir pas
un délit. Selon Eric Besson, seuls deux bénévoles auraient été
condamnés en vertu de l’article 622-1 du Code de l’entrée et du séjour
des étrangers et du droit d’asile, qui punit de cinq ans
d’emprisonnement, et de 30.000 euros d’amende, «toute personne qui
aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter
l’entrée, la circulation ou le séjour irréguliers, d’un étranger en
France». «Certes, les tribunaux, cléments, condamnent rarement des
bénévoles en vertu de cet article» explique Claire Rodier du Gisti
(Groupement d’information et de soutien des immigrés), «mais les
interrogatoires, les interpellations, les gardes à vue sont
innombrables», poursuit-elle, citant plusieurs aidants qui ont dû faire
face à des «pressions policières». «Tout cela vise à faire des aidants
des délinquants de la solidarité.»(5)
Dans le même ordre, l’Association nationale
d’assistance aux frontières pour les étrangers (Anafé) dénonce, dans
son bilan 2008, les conditions d’accueil des étrangers dans la zone
d’attente de l’aéroport de Roissy. «Non-respect des droits
fondamentaux» des étrangers, «des personnes malades qui ne reçoivent
pas les traitements adéquats», «des violences policières», «des
séparations de famille»...Dans ce rapport annuel publié début mai,
l’Anafé parle d’une «inhumanité» de traitement dans ce lieu
d’enfermement où les étrangers sont «souvent perdus et épuisés». Elle
pointe plus particulièrement le sort «des mineurs isolés qui se
retrouvent perdus au milieu d’adultes» et note que les conditions de
leur maintien en zone d’attente «constituent en elles-mêmes une mise en
danger des mineurs isolés».(6)
L’Italie n’est pas en reste «envahie» par des hordes de
faméliques, elle se «protège». Les députés italiens ont adopté mi-mai
un texte qui place leur pays parmi les plus sévères en Europe sur le
sujet. 76% des Italiens soutiennent la loi, qui est en revanche
vivement critiquée par la gauche et les ONG. «Nous fermons les portes
et nous ne les entrouvrons que pour ceux qui viennent pour travailler
et s’intégrer». Le texte a pour objectif clair et net de lutter contre
l’immigration clandestine. La loi crée notamment un délit
«d’immigration et de séjour» clandestins, puni d’une amende de 5 à
10.000 euros et rend possible la dénonciation à la justice de tout
immigrant en situation irrégulière. La mesure la plus emblématique,
adoptée est la possibilité pour des «associations de citoyens»
d’effectuer des rondes pour signaler aux forces de l’ordre des
atteintes à l’ordre public. La loi prévoit aussi l’enregistrement des
sans-domicile-fixe. Nous y voilà, les dénonciations vont payer, nous
revenons au bon vieux temps des dénonciations pendant la guerre. La
chasse au faciès de ce fait, a de beaux jours devant elle..
Et nous en Algérie? Nous sommes aussi interpellés. Dans
un rapport récent, il est dit que l’immigration clandestine entraîne
dans son sillage toutes les autres formes de criminalité
transfrontalière et menace la santé publique. «L’Algérie, auparavant
pays de transit, est en passe de devenir un pays de fixation et
d’installation.» les immigrés clandestins qui arrivent des pays
africains voisins, du Sahel ne transitent plus par l’Algérie pour se
rendre au Vieux Continent, mais ils viennent plutôt pour s’y installer.
Trois facteurs pour expliquer cet état de fait : «La fermeture des
frontières avec l’Europe et la mise en place de l’espace Schengen,
l’évolution économique en Algérie, ce qui veut dire plus d’emplois, et
la crise financière qui ne favorise pas les immigrés clandestins.» On
retrouve les mêmes «préoccupations» des pouvoirs publics avec une
indifférence de la société civile.
En définitive, les grands perdants quels que soient les
pays sont ces épaves humaines. Aucun pays ne peut se targuer d’avoir
une politique humaine de l’émigration. Chacun applique avec plus ou
moins de contrainte le «containment» de ces damnés de la Terre. Il
n’empêche que les conditions de rétention dans les pays du Nord sont
«meilleures» que celles des pays du Sud. Nous sommes alors bien mal
placés pour donner des leçons. Constatons seulement que la condition
humaine a considérablement régressé préfigurant l’avènement de sociétés
de plus en plus fascistes. Pour le moment, les regards sont braqués sur
l’étranger qui mange le pain des autochtones, l’allogène, «ce pelé, ce
galeux d’où viennent tous nos maux». Ainsi va le Monde...
1.Chems Eddine Chitour : La nouvelle immigration entre errance et body shopping. Ed.Enag 2004
2.Chems Eddine Chitour http://www.alterinfo.net/Ambivalence de l’Euriope _a21033.html
3.Nathalie Ferré présidente du Gisti- Les oubliettes de l’Europe - jeudi 3 avril 2008
4.Stéphane Thépot et Laetitia Van Eeckhout Sans-papiers : le silence pour réveiller les consciences Le Monde 27/05/2009
5.Jean-Baptiste Chastand - Le délit de solidarité aux sans-papiers existe-t-il? Le Monde 8/04/09
6.L’Anafé dénonce l’«inhumanité» de la zone d’attente de Roissy - Le Monde 10 mai 2009
Pr Chems Eddine CHITOUR
Ecole Polytechnique Alger