Texte (en cours)

Reprises


L'écriture

On montre dans ce travail que l'exégèse juive comporte la particularité de se construire non seulement sur l'analyse des phrases et des mots mais aussi des lettres. L'unité de base de l'exégèse juive est donc la lettre et non le mot. 

Un livre récent (2007) de Stanislas Dehaene intitulé Les neuronnes de la lecture, vient confirmer nombre de nos observations sur l'écriture. Il semble notamment établi par l'analyse rendue possible par l'imagerie cérébrale, que le cerveau doit, pour effectuer l'acte de lecture, détailler chaque lettre. La brisure de l'unité du mot ne serait donc pas le seul fait de l'exégèse juive et cette constatation scientifique viendrait conforter l'affinité entre cette exégèse et le fait de l'écriture.  
"Notre cerveau ne passe pas directement de l'image des mots à leur sens. A notre insu, toute une série d'opérations cérébrales et mentales s'enchaînent avant qu'un mot ne soit décodé. Celui-ci est disséqué puis recomposé en lettres, bigrammes, syllabes, morphèmes..." (p. 290).
 
Notre thèse principale par rapport à l'écriture est simple: chaque mot est une unité de sens qui se décompose en lettres distinctes. Or cette décomposition du mot en lettres fait signe en direction de la différenciation personnelle. Ce qui fait sens, au delà du sens est donc la personne.
Il y a un sens au-delà du sens formé par les mots du langage, où se déploie l'exception personnelle. La lecture développerait ainsi le sens de la différenciation et du respect de l'autre !
 
Cela enseigne sur la nécessaire rupture du sens dans la rencontre de l'autre d'une part et sur la valeur du sens dans la relation à l'autre d'autre part. Le global doit être brisé. Dehaene a poursuivi ses recherches notamment pour montrer que la méthode globale dans l'apprentissage de la langue française par les enfants était contre indiquée et qu'elle eut des conséquences désastreuses. 

L'extériorité

La question de l'extériorité est au centre de notre réflexion et elle en fait aussi l'originalité, toute située qu'elle est en milieu chrétien. Elle nous vient du traitement qu'en donne Emmanuel Levinas et qui lui vient directement d'une inspiration de la Tradition Juive. 
Son premier ouvrage majeur est un essai sur l'extériorité : Totalité et infini, Essai sur l'extériorité
La tradition chrétienne a amplement développé le thème de l'intériorité et de l'unité sous l'influence notamment de la pensée grecque, épousant en ceci la tendance de l'esprit humain à l'unité.
Cette tendance de l'esprit humain à l'unité se révèle dangereuse car elle l'incline au totalitarisme. L'unité de l'esprit humain, qui est sa pente naturelle, est aussi ce qui l'incline à l'enfermement sur lui-même s'il ne s'ouvre pas à l'autre.
 
L'intériorité sous toute ses formes a complètement effacé la question de l'extériorité qui est une donnée majeure de la réalité, à part égale avec l'intériorité. 
Pour le dire en quelques mots la question de l'extériorité serait au coeur de la Révélation chrétienne au sens où elle concernerait la part de relations personnelles en Dieu. Les termes essentiels de l'extériorité qui modèlent notre réalité concrète se retrouveraient au centre du mystère de Dieu.
Si Dieu est un et trois également et inséparablement, il serait aussi toute intériorité et toute extériorité, inséparablement. Ainsi seraient les créatures à son image : multiples par leur différence ineffaçable mais une dans leur réunion (l'homme et la femme qui, réunis, ne font plus qu'une seule chair).   

La réflexion sur l'Eucharistie est un lieu d'explicitation de cette dualité extériorité/Intérirorité. 
La part d'extériorité de l'Eucharistie est peut-être ce qui échappe le plus mais la Présence Réelle dans le pain eucharistié est irréductiblement extérieure. La tradition de l'Eglise catholique a toujours protégé ce mystère d'une présence réelle du Christ dans l'Eucharistie indépendamment de toute intentionalité humaine qui reconnaîtrait cette présence.  
 
La dite "présence de Dieu dans l'homme" n'est pas une donnée de l'Ancien Testament et ne devrait donc pas faire partie de l'anthropologie biblique. 
Dans l'approche chrétienne de l'Ancien Testament on s'interroge rarement sur le fait que Dieu ait une face et que chercher Dieu consiste toujours à chercher sa face. 
On a assimilé la présence de la cause première à ses effets à cette présence jugée évidente de Dieu "dans" l'homme mais c'était sans préciser que seule l'incarnation ouvre à cette modalité qui n'appartient pas de soi à l'ordre créé. Pour l'Ancien Testament et la Tradition Juive, Dieu et l'homme sont liés par une relation positive d'extériorité qui engage le plan de la liberté. 
Sur ce sujet cf un de mes billets sur l'Ascension


L'éthique comme métaphysique

Ce thème prend son origine dans un verset de l'Ancien Testament particulièrement commenté par la pensée juive et qui coordonne le rapport du juif au commandement reçu de Dieu. Il est une règle pour l'interprétation tant de la Torah que de la Croix qu'elle met en oeuvre dans le Christ. 
Le peuple, en recevant la Torah au Sinaï répond à Moïse : "nous ferons et nous écouterons" (Ex 24, 7). Vous avez bien lu nous dit la tradition juive. Le texte hébreu ne dit pas autre chose. Faire puis écouter. 
Inversion de l'ordre admis communément entre ces deux actions qui peut être prise comme la principale clé de la morale de la Révélation qui inverse - sans le supprimer (cela est fondamental) - l'ordre de la morale rationnelle. Pour le traduire en terme chrétiens usuels: la réception de la grâce précède nécessairement et fonde la bonne action.   
Ce point constitue pour nous l'origine cachée du projet de Totalité et Infinie, l'oeuvre d'Emmanuel Lévinas, qui nous dit que "La phénoménologie husserlienne a rendu possible ce passage de l'éthique à l'extériorité métaphysique" (p. 15). "L'éthique, déjà par elle-même est une "optique" - dit encore Levinas - Elle ne se borne pas à préparer l'exercice théorique de la pensée qui monopoliserait la transcendance. L'opposition traditionnelle entre théorie et pratique, s'effacera..." (Ibidem)
L'agir moral ne fonctionne jamais comme comme la mise en oeuvre d'une loi morale (formalisme moral) selon laquelle la forme précède la mise en oeuvre dans une matière qui serait alors l'agir humain selon les termes de la fabrication artisanale. On a un plan ou une marche à suivre et on les met en oeuvre. 
Autant dire que nous portons tous cette représentation qui envisage l'agir humain comme une fabrication. Donner une forme à une matière. Mais la forme précède la matière de l'agir moral et c'est par l'effectuation seule de cette forme originelle que se dégage la Vérité, contre tout matérialisme païen. etc... D'où l'éthique comme optique.

Nous résumons cette idée essentielle dans un passage de notre conclusion où nous montrons comment la lecture rationaliste du décalogue l'a privé de sa substance (p. 632). 



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