1 - Approche du problèmeJe le tiens, bien sûr, de mon grand-père, lui le tenait de son grand-père, qui le tenait de son grand-père à lui, et ainsi de suite, durant des centaines d'années. Cela signifie que cette histoire est très ancienne. Mais elle ne disparaîtra pas, parce que je l'offre à mes enfants, et mes enfants la diront à leurs enfants, et ainsi de suite. Une fable pour débuterIl était une fois la vie qui évolua sur une certaine planète, produisant différentes formes d'organisation sociale: meute, troupeaux, troupes, groupes, etc. Une espèce dont les membres étaient particulièrement intelligents inventa une forme d'organisation sociale unique: la tribu. Le tribalisme fonctionna très bien pour eux durant des millions d'années, puis un jour ils décidèrent d'expérimenter une nouvelle organisation sociale (appelée civilisation) qui était hiérarchique plutôt que tribale. En peu de temps, ceux au sommet de la hiérarchie vécurent dans un grand luxe, jouissant des plaisirs de la vie et ayant le meilleur de chaque chose. Une classe plus importante au-dessous d'eux vivait très bien et n'avait pas de quoi se plaindre. Mais les masses vivant au bas de la hiérarchie ne l'apprécièrent pas du tout. Ils travaillaient et vivaient comme des bêtes, luttant pour survivre. - Cela ne fonctionne pas, disaient les masses, la vie tribale était meilleure. Nous devrions y retourner. Mais le dirigeant de la hiérarchie leur dit: Nous avons laissé cette vie primitive derrière nous, nous ne pouvons faire marche arrière. - Si nous ne pouvons faire marche arrière, dirent les masses, alors allons en avant, vers quelque chose d'autre. - Cela ne se peut, dit le dirigeant, parce que rien d'autre n'est possible. Rien ne se trouve au-delà de la civilisation. La civilisation est l'invention finale, insurpassable. - Mais aucune invention n'est insurpassable. La machine à vapeur a été dépassée par le moteur à explosion. Le boulier a été dépassé par l'ordinateur. Pourquoi en serait-il autrement avec la civilisation ? - Je ne sais pas pourquoi c'est différent, répliqua le dirigeant, c'est ainsi. Mais les masses ne le crurent pas, ni moi d'ailleurs. Daniel Quinn - Beyond civilisation 2 - Un guide du changementMa première conception de ce livre était reflétée par le titre original: Le guide du changement. J'ai pensé à ça car il n'y a rien que les gens de notre culture ont plus envie que le changement. Ils veulent désespérément se changer ainsi que le monde autour d'eux. La raison n'est pas dure à découvrir. Ils savent que quelque chose ne va pas, avec eux et avec le monde. Dans Ishmael et mes autres livres, j'ai donné aux gens une nouvelle façon de comprendre ce qui ne va pas. Je pensais naïvement que ça serait suffisant. Généralement c'est suffisant. Si vous savez ce qui ne va pas avec quelque chose, votre ordinateur, votre voiture, votre frigo ou votre TV, alors le reste est relativement aisé. J'ai pensé qu'il en irait de même ici, mais bien sûr ça ne l'est pas. A chaque fois, littéralement des milliers de fois, les gens m'ont dit ou écrit "Je comprends ce que vous voulez dire, vous avez modifié la façon dont je vois le monde et notre place, mais que sommes-nous supposés FAIRE ?" J'aurais pu rétorquer: "n'est-ce pas évident ?". Mais évidemment ça n'est pas évident, ni proche de l'évidence. Dans ce livre j'espère le rendre évident. Le futur de l'humanité est l'enjeu. Daniel Quinn - Beyond civilisation 3 - Qui sont les gens de "notre culture" ?Il est facile de reconnaître les gens qui appartiennent à "notre" culture. Si vous allez n'importe où, n'importe où sur la planète, et que la nourriture est sous clé, alors vous saurez que vous êtes parmi les gens de notre culture. Ils peuvent être très différents sur bien des aspects relativement superficiels, dans leur façon de s'habiller, leurs coutumes de mariage, dans les jours sacrés, etc. Mais quand on en vient à la chose la plus fondamentale de toutes, obtenir la nourriture nécessaire à la survie, ils sont tous les mêmes. Dans ces endroits, la nourriture est entièrement possédée par quelqu'un, et si vous en voulez, il faudra l'acheter. C'est classique en ces lieux, les gens de notre culture ne connaissent pas d'autre façon de faire. Faire de la nourriture une marchandise qu'on puisse posséder fut une des grandes innovations de notre culture. Aucune autre culture dans l'histoire n'a mis la nourriture sous clé, en en faisant ainsi la pierre angulaire de notre économie, car si la nourriture n'était pas sous clé, qui travaillerait ? Daniel Quinn - Beyond civilisation 4 – Que signifie « sauver le monde » ?Lorsque nous parlons de sauver le monde, de quel monde parlons-nous ? Certainement pas la planète elle-même. Ni le monde biologique, le monde de la vie. Ce monde-là n’est pas en danger (même si des milliers voire des millions d’espèces le sont). Même à notre pire niveau de destruction, nous serions incapables de rendre la planète impropre à la vie. Actuellement on estime que deux cents espèces par jour disparaissent, à cause de nous. Si nous continuons à tuer nos voisins à ce rythme, il y aura fatalement un jour où une de ces deux cents espèces sera la notre. Sauver le monde ne signifie pas non plus le préserver dans son état actuel. Cela pourrait sembler être une bonne idée, mais c’est également impossible. Même si l’espèce humaine disparaissait demain, le monde ne resterait pas tel qu’il l’est aujourd’hui. Nous ne pourrons jamais, quelles que soient les circonstances, arrêter les changements sur la planète. Alors si sauver le monde ne signifie pas la sauvegarde du vivant ou sa préservation dans son état actuel, de quoi parlons-nous ? Sauver le monde ne peut signifier qu’une seule chose : sauver le monde en tant qu’habitat pour les humains. En l’accomplissant, cela signifie (doit signifier) également sauver le monde en tant qu'habitat pour autant d’espèces que possible. Nous ne pouvons sauver le monde en tant qu’habitat pour les humains que si nous arrêtons le massacre catastrophique de la communauté de la vie, car nous dépendons de cette communauté pour nos propre vies. Daniel Quinn - Beyond civilisation Parlons richesse !Il n'est jamais facile d'attraper Mère Culture en flagrants délits de mensonges - même pour moi, avec toute ma pratique. Elle enseigne que la manière avec laquelle nous vivons est la seule manière avec laquelle les humains puisse vivre, et que penser à d'autres possibilités est une pure perte de temps. La caractéristique que Mère Culture attribue principalement au mode de vie des Leavers est l'absence. Absence de technologie des Leavers (faux, mais peu importe), absence d'histoire (ce qu'ils ont est simplement de la préhistoire), absence de nobles institutions de la civilisation, absence de possibilités de richesse et de luxe dont nous, nous jouissons. La dernière d'entre elles est l'une des tromperies des plus astucieuses de Mère Culture, parce qu'à première vue, elle semble incontestable. Même les ménages Takers très modestes bénéficient d'équipements qui sembleraient miraculeux à nos ancêtres et qui sembleraient toujours ainsi aux peuples Leavers qui n'auraient pas été encore en contact avec notre culture. Dans cette optique, il est facile d'accepter l'idée que la voie des Takers est la voie de la richesse et la voie des Leavers est la voie de la pauvreté.L'astuce qui répond à l'astuce de Mère Culture est presque toujours celle-ci : quand elle brandit une image du Rien, chercher le Quelque-chose. Quand elle brandit une image d'une Absence, cherchez une Présence. La voie des Leavers n'est pas une voie de la pauvreté, c'est la voie de la richesse - mais la richesse de la voie des Leavers n'est pas la richesse des produits, c'est la richesse [apportée par le soutien des hommes les uns envers les autres]. Mère Culture n'a jamais de noms pour les choses qu'elle ne peut voir, et il n'y a pas de nom en anglais (ou dans toute autre langue que je connaisse) pour ce soutien. Ce n'est pas camaraderie ou amitié ou bon voisinage. Sa motivation ne se trouve pas ses origines dans l'amour ni la charité ni la bienveillance. Dans les sociétés Leaver, les gens se soutiennent les uns les autres pour grossièrement les mêmes raisons que les gens dans les sociétés Taker prennent des emplois et font carrières. Dans les sociétés Leaver, les gens se soutiennent les uns les autres, non par sainteté, mais parce que soutenir quelqu'un d'autre leur assure qu'eux-mêmes seront soutenu. S'ils ne se soutiennent pas les uns les autres, la communauté disparaît - et personne n'est soutenu. Lorsque les membres de la famille A tombent malades, les familles B, C, et D partagent leur nourriture avec eux, car ils savent tous qu'un jour ils pourraient eux aussi tomber malades. Quand un enfant est blessé, l'adulte le plus proche va l'aider, parce que cet adulte sait qu'un jour son propre enfant pourrait avoir besoin d'aide. Quand une personne âgée tombe malade et est sans défense, la famille de cette personne ne reste pas toute seule avec ce problème. Tous partagent la charge, parce que tous savent qu'ils auront une charge similaire un jour et auront besoin des autres pour la partager. Ceux qui apportent un soutien bénéficient d'un soutien.
C'est une économie. Une économie basée sur le soutient plutôt que sur
les produits. Cela fonctionne comme le diagramme à droite ...
L'économie Taker, en revanche, fonctionne comme celui sur la gauche ...
Tout le monde sait que l'économie Taker fonctionne, mais il leur est difficile de croire que l'économie Leaver fonctionne aussi. C'est parce que les richesses des Takers sont beaucoup plus visibles que les richesses des Leavers. Les produits peuvent être photographiés, emballés et mis en vitrines, mais le soutien ne le peut pas. Il y a beaucoup d'autres différences frappantes entre ces deux types de richesse. Les richesses des Takers peuvent être mises sous clé, mais les richesses des Leavers ne le peuvent pas. Pour cette raison, la richesse des Takers est, par nature, une richesse de division. Derrière les portes verrouillées de ma maison il y a mes meubles, mes appareils, ma télévision, ma radio, mes ordinateurs, mes vêtements, mes disques, mes livres. J'ai travaillé pour les avoir, je les ai gagnés, et personne d'autre dans le monde a travaillé pour les avoir ou les a gagnés - et c'est la ligne de démarcation entre eux et moi, entre les leurs et les miens. Le droit de chaque nation Taker dans le monde confirme tout cela. La richesse des Leavers, en revanche, n'est pas une richesse de division mais, par nature, d'union.
Les économies Taker et Leaver sont les images miroir l'une de l'autre.
Les Takers sont riches en produits, mais pauvres en soutien humain ;
les Leavers sont riches en soutien humain, mais pauvres en produits.
Mais remarquez ceci : les Takers se plaignent constament et bruyamment
des lacunes de leur système économique, mais les anthropologues
estiment que les Leavers (jusqu'à ce que leurs cultures soient menacées
au contact des Takers) semblent remarquablement satisfaits de la leur.
N'avez-vous jamais souhaité être autant en sécurité qu'un babouin ?Beaucoup de lecteurs pourraient se demander si cette "sécurité du berceau-à-la-tombe" n'est pas une exagération des faits dont je profite pour valider mon argumentation. Ce n'est pas le cas, je vous assure. En fait, il y a peu de raisons d'être surpris que les peuples Leaver jouissent d'une telle sécurité. Après tout, chez nos voisins de la communauté de la vie, la même sécurité est appréciée parmi chaque espèce dont les membres forment des communautés. Les canards, les otaries, les cerfs, les girafes, les loups, les guêpes, les singes, et les gorilles (pour ne citer que quelques espèces parmi des millions) bénéficient de cette sécurité. Il est à supposer que les membres de l'Homo habilis aient joui cette sécurité - sinon comment auraient-ils survécu ? Existe-t-il aucune raison de douter que les membres de l'Homo erectus jouissaient d'une telle sécurité ou qu'ils l'aient transmise à leurs descendants, l'Homo sapiens? Non, en tant qu'espèce, on a vu le jour en communautés dans lesquelles la sécurité du berceau-à-la-tombe est la règle, et la même règle a été suivie tout au long du développement de l'Homo sapiens jusqu'à l'heure actuelle - dans les sociétés Leaver. C'est seulement dans les sociétés Taker que la sécurité du berceau à la tombe est devenue une rareté, une bénédiction spéciale pour quelques privilégiés. Dans les sociétés Taker, le soutien nécessaire est fourni par des "classes rénumérées de professionels" en soutien. Si votre mère tombe malade, par exemple, votre communauté ne se mobilise pas pour partager la charge de ses soins. Vous devez payer des gens pour ça, et plus vous dépensez, plus votre mère est pris en charge et moins votre fardeau personnel est lourd. Il en est de même pour toute situation qui pourrait être atténuée par l'homme. Dans les sociétés Leaver, ce soutien est disponible pour tout le monde dans la communauté, automatiquement, gratuitement. Dans les sociétés Taker, vous le payez ou vous n'avez rien. Et, ô combien, n'avons-nous jamais payé pour cela ! Je n'ai pas le temps ni l'envie pour ce type de recherche, mais il serait fascinant de savoir combien cela nous coûte d'obtenir tout le soutien gratuit des sociétés Leaver. Pratiquement tous les services pour lesquels nous payons des taxes sont fournis gratuitement par les membres des sociétés Leaver comme un élément normal de l'appartenance à la communauté, et ils ne trouvent pas cela particulièrement pesant. Les ''classes de professionels'' en soutien sont inexistantes ou très petites, la plupart des chamans, par exemple, ne "gagnent pas leur vie" grâce aux soins ou en réalisant des cérémonies religieuses, et la plupart des chefs de tribu ne "gagnent leur vie" comme dirigeants politiques. Parfois, les gens demandent s'il ne serait pas possible d'atteindre le mode de vie Leaver simplement en sautant dans le vide, hors du mode de vie Taker. La réponse est non, parce que le mode de vie Leaver n'est pas vide, c'est une économie - une économie basée sur un type différent de richesse et sur un type différent de transaction économique : non pas produits contre produits, mais soutien contre soutien. Si vous souhaitez explorer la possibilité de vous diriger vers un mode de vie Leaver dans votre communauté, ne vous concentrez pas sur l'abandon de choses Taker. Se concentrer sur l'abandon de choses Taker est se concentrer sur du négatif. Le mode de vie Leaver n'est pas une absence de choses Taker, c'est une présence de quelque chose d'autre, et cette présence est le soutien.
J'ai conjecturé que nous pouvons réinventer des systèmes de soutien du
style Leaver pour nous-mêmes, progressivement, morceau par morceau, en
travaillant au sein de nos propres communautés et en construisant sur
les succès des uns et des autres comme les inventeurs de la révolution
industrielle ont construit sur les succès des uns et des autres. J'ai
reçu beaucoup d'encouragement pour cette idée, mais encore personne n'a
signalé l'essayer.
Je soupçonne que l'idée d'offrir toute forme de soutien à tous doit
rendre les gens très nerveux. Très bien. Ne commencez pas par offrir
quoi que ce soit. Commencez par mettre sur la place publique les
craintes et les réservations que vous avez à ce sujet. C'est un
progrès, parce que c'est un début.
http://kamaraimo.free.fr/Ishmael/Education/Writings/wealth.shtml |


C'est une économie. Une économie basée sur le soutient plutôt que sur
les produits. Cela fonctionne comme le diagramme à droite ...
L'économie Taker, en revanche, fonctionne comme celui sur la gauche ...