Samedi 29 août 2009
Théophile,
un beau nom théophore, puisque cela veut dire "qui aime Dieu"
ou "qui est aimé de Dieu" ; Théophile, un beau nom de baptême qui va
devenir très vite une vocation. Très vite parce que la vocation du père Hansen
germa dans l’enfance, alors qu’il gardait les troupeaux de son père, les
vocations bibliques commencent souvent avec des bergers et des pâtres ... A
quel âge ? À 12 ans, oui, à 12 ans, c’est décidé : le Père Hansen
sera missionnaire. A 12 ans, mais où donc est passé Jésus ? Après les
fêtes de Pâques, alors que tout le monde rentre à Nazareth, lui est à resté à
Jérusalem et discute avec les docteurs et les scribes. Quand Marie et Joseph le
retrouvent, il se défend d’avoir voulu les inquiéter et s’explique : "Ne saviez vous pas que je dois être aux affaires de
mon Père ?" A 12 ans, c’est bien jeune, à nos yeux, c’est bien
précoce pour engager sa vie au service du Seigneur, mais il n’y a pas d’heure
pour être aimé de Dieu, c’est à cet âge que le Père Hansen quitte lui aussi son
père et sa mère, son pays natal, sa terre et ses racines, et Dieu sait si un
paysan y tient à sa terre et à ses racines, mais qu’importe, il part pour être comme
le Christ aux affaires du Père, puisque de toute façon, nos racines de vie les
plus profonde sont au ciel. Voilà ce qu’il écrit de son départ :
"En
septembre 29, je rejoins, à la gare de Luxembourg, le train venant avec des
apostoliques alsaciens et lorrains, accompagnés d’un Père pour aller en
Belgique à l’Ecole apostolique de Florennes... je ne savais pas encore parler
le français, puisqu’au Luxembourg nous parlions le luxembourgeois et à l’école
l’instituteur devait enseigner en allemand, de même à l’Eglise ; le
français était enseigné comme langue étrangère. Mais après trois mois j’arrive
à comprendre et à parler le français et je rattrape les autres élèves en
classe."
Ces
8 années à Florennes vont l’aider à approfondir son appel à la vie consacrée. Franciscains,
Capucins, Jésuites, le défilé des missionnaires à la barbe fournie nourrit le désir
du Père Hansen et de ses camarades, tous rêvent de partir en mission et c’est à
Madagascar que lui se sent appelé. C’est pourquoi il entre dans la Compagnie de Jésus qui a
en charge l’évangélisation des hauts plateaux de la grande île, c’est là qu’il
sera aux affaires de son Père. Et puis les choses vont s’enclencher un peu plus
vite que prévu... en effet, jeune compagnon de Jésus, après son noviciat, le
père Hansen aurait dû passer quelques longues années de formation,
perfectionner son latin, son grec, passer son bac, faire un peu de
philosophie... mais une occasion se présente, un missionnaire tombe malade, une
place est disponible sur un bateau, on la propose au Père Hansen qui l’accepte
sur le champ. Un fameux itinéraire de compagnon de Jésus se répète ici, celui
de saint François Xavier, qui naguère avait pris la place d’un autre, tombé
malade, et embarqua pour une grande aventure missionnaire en terre d’Asie.
Le
Père Hansen n’est pas rentré au Luxembourg depuis 8 ans, on lui donne 15 jours pour
dire adieu à ses parents, et c’est parti pour 23 jours de mer et surtout pour 9
premières années à Madagascar sans retour au pays. Nous sommes en 1937, le Père
Hansen a 20 ans. Rassurez-vous, je ne vais pas égrener année après année la
longue vie missionnaire de Théophile. Je note qu’en ces débuts, il rejoint la
maison saint Joseph, près de Tananarive, pour poursuivre sa formation. Avec les
scolastiques malgaches, ils ont baptisé leur maison : Bourbon. Pourquoi ?
Parce que Bourbon, l’ancien nom de la Réunion, était la première implantation des Jésuites
dans l’Océan Indien, qui s’installèrent à la Ressource, dans les hauts de Sainte Marie, là
même où nous irons inhumer le Père Hansen. Ce lieu de mémoire est important car
c’est là qu’a commencé la mission de Madagascar, ici, à la Réunion, avec des Jésuites en compagnie de jeunes
malgaches. Ici, a été imprimé le premier dictionnaire malgache/français, mais
aussi des grammaires, des catéchismes, des livres de prière en langue malgache,
ici encore le Seigneur a appelé le jeune Basilide Raïdi, né à Nosy Be, qui entra
dans la Compagnie
de Jésus et fût le premier prêtre malgache.
Le
Père Hansen avait dû apprendre le français, il doit maintenant apprendre le
malgache. Ceux qui ont vécu avec lui, savent combien il était critique sur les
cours de théologie en latin et en grec qu’on dispensait aux jeunes
séminaristes. Critique le Père Hansen ? Pas seulement sur les cours, car
sous ses airs de grand sage impassible, il pouvait se montrer, nous dirons, un
peu grognon... Alors écrit-il, "nous
apprenions à balbutier quelques mots avec les enfants en accompagnant le
dimanche à la messe un jeune Père..."
Le 5 aout 1945 il est ordonné prêtre le matin, l’après-midi il va porter la
bénédiction à tous les malades de l’hôpital. Après un court épisode au
Luxembourg et en France, le père Hansen revient à Madagascar, où il sera
jusqu’en 1975, curé, enseignant, ministre, économe, professeur. "La vie de missionnaire est rude écrit-il, la chaleur,
le froid des hauts plateaux, les puces, les chiques, les souris, les rats"- vous ne craindrez pas les serpents dit Jésus - "et puis la langue, la solitude dans la brousse, la
peur des empoisonnements, et les longues heures de confession." Il nous en parlait souvent de ces confessions
interminables, des heures et des heures à absoudre des villages entiers avant
de pouvoir célébrer la messe. Mais cela ne le rebute pas et lui qui ne
s’étalait pas trop en émotions personnelles, laisse échapper quelques
sentiments : "le pays est beau et reposant, surtout les postes les
plus lointains... la messe en ce bout de terre et ces chrétiens qui
représentent l’Eglise du Christ, dans la même foi, en union avec le Pape de
Rome." Il contemple la moisson chrétienne qui lève, elle est
abondante et il s’en réjouit... heureux d’être un peu précurseur lui aussi, car
à l’état civil, Théophile a en fait pour prénom Jean Baptiste.
En
juillet 1974, on l’opère d’une péritonite aigüe, et voilà qu’une hernie se
développe dans la plaie cicatrisée. On le nomme malgré tout curé de Behenjy
avec 22 postes à desservir : "Je
serrais très fort ma hernie pour grimper jusqu’à 2000 m, dans un froid
glacial la nuit. En Aout 1975, je demande à rentrer en France pour me faire
opérer, en me faisant vacciner contre la variole, j’attrape la maladie." C’est pendant ce séjour en France que le Provincial
lui propose de venir à la
Réunion : pour aider pendant 6 mois. Il va y rester en
fait 33 ans, quelle correspondance étonnante avec l’histoire de son Seigneur.
Il
débarque à l’aéroport de Gillot un certain 20 décembre 1976.
Confesseur
à la Résidence,
aumônier des Moniales dominicaines, confesseur des novices et professeur chez
les Filles de Marie, le Père Hansen a exercé avec une fidélité et un dévouement
incroyable son ministère de consolation. Il a célébré l’eucharistie, tous les
jours, apportant son aide à plusieurs paroisses, la dernière en date sainte
Monique, celle que nous fêtions jeudi au moment où il est allé ailleurs
s’occuper des affaires de son Père.
A
84 ans, impossible de trouver des rubans pour recharger sa vieille machine à
écrire, alors, le père Samy l’équipa d’un ordinateur. Ce fût un peu laborieux,
il utilisait le traitement de texte comme un enfant piloterait un avion mais
quels gros avantages par rapport à la machine à écrire. Alors, le Père remanie
ses papiers, ajoute une idée qu’il avait glané dans une lecture, il remet en
forme l’histoire de la maison, qu’il était chargé de rédiger, et puis il publie
ses petits livres, des guides qu’il concevait pour aider à la prière et à la
vie spirituelle et aussi des éléments autobiographiques. Chaque année, pendant
les mois d’octobre et novembre il donna les Exercices de saint Ignace, les 30
jours dans la vie courante devaient être finis pour la saint François Xavier. En
fait, c’est sa propre source spirituelle qu’il partageait, convaincu, comme
tout compagnon de Jésus, que l’homme est créé pour louer et servir Dieu notre
Seigneur, convaincu qu’être mis avec le Christ, œuvrant avec lui, peinant avec
lui, est la meilleure place, le vrai chemin, qui conduira tôt ou tard à
partager sa Gloire, et puis comment garder pour soi la grande contemplation
pour obtenir l’amour, quand on s’appelle Théophile...
Le
Père Hansen était réglé comme une horloge. Toujours premier à table, si nous
étions en retard, il levait les bras et s’exclamait : "mais où donc est la communauté ?" Si vous le croisiez sur le Barachois, c’était facile
de deviner qu’on était dimanche, en effet, la casquette vissée sur la tête il
allait dans le bas de la ville, vers 11 heures, achetait une barquette et une
dodo, flânait un peu et rentrait à la résidence.
Ces derniers temps il avait beaucoup perdu de sa vitalité. Il nous avait
transmis l’apostolat de la prière, puis toutes ses notes relatives aux Exercices
Spirituels. Ses yeux usés, quoique pétillants encore, ne lui permettaient plus
de lire. Alors il égrenait son chapelet, s’en remettait à d’autres pour lui
lire l’Evangile du lendemain, et retenait tout dans son cœur, en attendant l’heure
que nul ne connaît. Dans l’oratoire de la Résidence, nous avons un crucifix où sur la croix
de bois est fixé un christ ressuscité et glorieux. Mardi midi, contrairement à
ses habitudes, le Père Hansen arrive en retard au repas, pendant le déjeuner,
nous entendons un bruit curieux, en fait, le crucifix de notre oratoire tomba
brusquement, et le Christ ressuscité et glorieux se détacha de la croix. Tout
était accompli, Ad Majorem Dei Gloriam.
P. Christophe Kerhardy s.j.