Marie-Madeleine Sève, dans son papier intitulé « Partager
l'information ? Un salarié sur deux craint un retour de bâton » publié
par L’entreprise.com attire
l’attention sur certaines réalités auxquelles les organisations qui souhaitent s’engager
dans une démarche de knowledge management sont confrontées. Elle en arrive à
formuler six conseils aux managers.
Malgré l’intérêt de ces propositions, il n'est pas certain que
leur mise en application change fondamentalement la perception des salariés qui
sont convoqués à mutualiser. Il est d’ailleurs remarquable que ces conseils ne
soient formulés qu’à l’intention des managers. Mais justement, les managers ne
sont-ils pas plutôt le problème et non la solution lorsque l’on souhaite
introduire dans des organisations hiérarchisées, des communications
horizontales ? Afin de tenter de répondre à cette question, je discute certaines des
propositions de Marie-Madeleine Sève et formule quelques recommandations.
Le partage des
savoirs
Lorsqu’une organisation souhaite encourager le partage des
savoirs, celle-ci poursuit des objectifs tout à fait louables et nécessaires à
sa pérennité. Ses intérêts à ce partage peuvent facilement être formulés, non
seulement par le top management, mais bien souvent par les managers de
proximité et les salariés. Construire la mémoire de l’organisation, stimuler la
R&D, mutualiser les bonnes pratiques, etc. reviennent ainsi fréquemment
lors de la mise en place de communautés.
Les intérêts des salariés à partager leurs savoirs sont eux,
la plupart du temps, non identifiés. Aussi,
les salariés ressentent forcément le partage des savoirs comme une
nouvelle obligation à leur encontre. Ils identifient bien le bâton mais non la
carotte.
Une démarche de partage de savoirs devrait donc, à côté des
avantages escomptés par l’organisation, inventorier les intérêts personnels et
collectifs des salariés à s’y engager. La formulation de ces intérêts ne peut
être laissée au top management ou aux managers de proximité mais doit également
associer Les salariés. Il serait donc bon de :
- Définir les objectifs de la communauté avec les
futurs participants
- Identifier les intérêts de l’organisation
- Faire identifier les intérêts à participer des
salariés par les salariés
- Relever les points de tension entre les intérêts
de l’organisation et ceux des salariés
- Formuler des compromis entre les intérêts de
l’organisation et des salariés
- Définir un scénario permettant aux compromis
d’être mis en œuvre
- Prévoir un processus d’évaluation de la
productivité et de la cohésion de la communauté en rapport avec l’atteinte des
objectifs de l’organisation et de ceux des salariés
Féliciter le
collaborateur qui partage son savoir
Féliciter, même lorsque les réussites ne sont que
partielles, et encourager sont certainement des interventions d’animation d’une
communauté qui sont à mener. Il faut bien reconnaitre que la culture latine, à
l’inverse de l’anglo-saxonne, nous pousse à formuler davantage de critiques sur
ce qui n’est pas assez abouti, qu’à relever ce qui se révèle positif.
Toutefois, la félicitation peut être d’une efficacité moindre lorsqu’elle
constitue le seul intérêt que peut retirer le collaborateur de sa participation
à la communauté. La reconnaissance symbolique est un puissant moteur mais il
est utile de l’articuler à d’autres signes tangibles. Est-ce que le partage du
savoir peut amener le collaborateur à se voir reconnaitre la capacité à
investir de nouvelles responsabilités ? Est-ce que ses contributions
peuvent faire l’objet d’une diffusion à l’extérieur de l’organisation ?
Est-ce le collaborateur peut tirer un profit matériel de son
investissement ?
Il serait donc bon de :
- Encourager avant de féliciter
- Féliciter, même lorsque les réussites ne sont
que partielles
- Prévoir les modalités de la reconnaissance
symbolique du collaborateur qui s’investit
- Prévoir d’autres signes tangibles de
reconnaissances y compris matériels
- Articuler reconnaissance symbolique et les
autres signes de reconnaissance
Rassurer le
collaborateur sur le fait qu'il passe du temps dédié à la communauté
Toute action de collaboration, de mutualisation, de
capitalisation de savoirs, de transfert de compétences nécessite du temps.
D’une part, pour la réalisation des actions liées aux objectifs de la
communauté mais également pour celles qui sont liées à l’émergence, au
développement et au maintien à un haut niveau des échanges en son sein.
Toutefois, plus que le temps, c’est la priorité accordée à ces actions qui est
déterminante. Quelle est la priorité donnée à la communauté par le top
management ? Par les managers de proximité ? Par les salariés ?
Comment sont arbitrées les éventuelles différences de vue ?
Il serait donc bon de :
- Donner du temps aux salariés pour participer au
fonctionnement et à la vie de la communauté
- Donner du temps aux salariés pour réaliser les
actions de la communauté
- Déterminer le niveau de priorité de la
communauté par rapports aux autres activités des participants en associant
ceux-ci à cette détermination
- Introduire ces éléments dans une charte de la
communauté
"Donner des objectifs
et donc des moyens"
Le problème dans cette formulation ne concerne ni les
objectifs, ni les moyens mais le fait que ceux-ci sont donnés, et donc
dimensionnés, par avance, c’est-à-dire par le top management le plus souvent et
par les managers de proximité le reste du temps. Il est possible de reconnaître
ici l’injonction paradoxale qui est faite aux salariés : « Participez
volontairement ! »
Vouloir fixer des objectifs à une communauté, en dehors des
participants de la communauté, c’est le moyen le plus certain de n’aboutir au mieux
qu’à reproduire une modalité de travail collectif hiérarchisé et au pire à
décourager les meilleures volontés parmi les salariés. Une communauté doit définir
elle-même ses objectifs. C’est une étape incontournable de sa création qui
permettra l’émergence d’un sentiment d’appartenance par les participants. Les
moyens sont à définir ensuite, et donc à négocier entre l’organisation et la communauté. Cette
négociation sera la meilleure manifestation du fait que la communauté n’est pas
inféodée à l’organisation mais en devient un partenaire, que les relations
régissant les relations entre ces entités ne s’inscrivent pas dans un rapport
hiérarchique, ce qui ne serait qu’une nouvelle manière d’imposer le top-down.
Il serait donc bon de :
- Laisser la liberté aux participants de définir les
objectifs de la communauté, à défaut les associer à cette définition
- Organiser une négociation sur les moyens alloués
à la communauté entre le top management de l’organisation et la communauté
- Evaluer la réalité de la démarche down-top
présidant à la vie de la communauté à partir du respect des deux préconisations
précédentes
Si les organisations sont aujourd’hui soucieuses d’introduire
plus d’horizontalité dans les flux d’information internes, il est remarquable
que les tentatives de mise en place de communautés soient davantage redevables
à un management hiérarchisé que collaboratif. Au-delà de l’application des
quelques recommandations formulées ici, ces organisations doivent s’engager dans une
véritable démarche pour laquelle elles ne possèdent que peu d’expérience. Ma dernière recommandation, et non la moindre, est donc la suivante :
- Adressez-vous à des personnes ressources
externes qui soient en capacité de diagnostiquer vos besoins, de vous bousculer
dans vos représentations, de vous apporter des éclairages sur les différentes
formes de communautés et sur les techniques qui permettent de les animer, d'entrer en dialogue horizontal avec vos salariés, de vous
aider à construire avec vos salariés des solutions concrètes pour la mise en place de vos
communautés.