By Christian Mellon sj
Ceras
On les appelait "intouchables" ; c'est sous ce
nom, qui évoque bien l’aspect le plus concret de leur situation, qu’ils sont en
général évoqués dans nos pays. Mais le mot "dalits" (les
"opprimés", les "brisés") s’est généralisé en Inde,
notamment dans les milieux plus militants. Les moins politisés utilisent encore
l’appellation que leur avait donnée Gandhi : « Harijan »
(enfants de Dieu). Autre appellation, celle du jargon administratif
officiel : ce sont les membres des « scheduled castes » (SC). Un
autre terme, plus sociologique, se réfère à la source de leur exclusion : ce
sont des "hors-castes", car ils ne font pas partie de l’une des 4
castes qui structurent le corps social, depuis des millénaires, brahmines,
kshatryas, vaishas, sudras. De la naissance à la mort, chacun fait partie
d'une de ces quatre grandes castes, elles-mêmes subdivisées en des milliers de jati. Cette division est à la fois fonctionnelle - chacune de ces
castes correspond à un type d'activité : prêtres, guerriers,
artisans-marchands, agriculteurs - et religieuse, les mythes hindous attribuant
à chaque caste son origine dans une des parties du corps du dieu : la tête, les
épaules, le ventre, les jambes. Les « hors-castes », eux, n’ont pas
d’origine dans ce corps divin.
Ainsi exclus du corps social comme du corps symbolique, les dalits ne sont pas
vraiment considérés comme des humains. La tradition leur réserve les tâches
répugnantes, celles notamment qui sont sources d'impuretés rituelles : contacts
avec les immondices (éboueurs, nettoyeurs des toilettes publiques), avec les
cadavres d'animaux (équarisseurs, tanneurs), avec les saletés (laveurs de
linge). S'ils sont "intouchables", c'est parce que leur simple
contact est "impur", selon la connotation rituelle du terme. Un
brahmine qui, par accident, entre en contact direct ou indirect avec un
intouchable (en buvant dans le même gobelet, par exemple) devra accomplir toute
une série de rites de purification.
Telle est leur situation dans la société traditionnelle. Mais qu'en est-il dans
l'Inde d'aujourd'hui, où ils constituent 17% de la population, soit presque 180
millions de personnes, sur 1,1 milliard ?
Des textes satisfaisants
La Constitution de 1950 a été rédigée par le Dr Ambedkar, un des
très rares dalits qui, à l'époque britannique, avait eu accès à l’éducation
supérieure, un homme qui symbolise aujourd'hui le mouvement d'émancipation des
dalits et dont on voit le portrait ou la statue partout. Inspirée par les
idéaux humanistes et « séculiers » des artisans de l'indépendance
(Gandhi, Nehru, le parti du Congrès), elle abolit l'intouchabilité, mais pas
les castes. Son article 17 interdit toute discrimination fondée sur « la
religion, la race, la caste, le sexe ». Il précise que tous doivent avoir
accès aux « puits, réservoirs, lieux d’ablutions, routes ». Alors que
la tradition lie l'appartenance à une caste et l'exercice d'un métier, la
Constitution reconnaît à chaque citoyen le droit d’exercer la profession
de son choix et interdit tout travail forcé.
Dès le début des années 50, les membres des « scheduled castes" font l'objet de mesures de
"discrimination positive" : des sièges leur sont réservés pour la
représentation politique, des quotas sont fixés pour l'accès à l'Université et
aux emplois publics, jusque là monopoles des hautes castes. Des lois
spécifiques sont votées (en 1955, puis en 1989) pour préciser les peines
encourues par ceux qui agressent les intouchables : meurtres, agressions,
viols, incendies volontaires, mais aussi ce qu'on appelle "atrocities", notion qui recouvre des pratiques
encore fréquentes telles que déverser devant chez eux des matières fécales, des
ordures, des carcasses d’animaux, les déshabiller ou couvrir de peinture,
occuper ou cultiver indûment des champs leur appartenant, empoisonner leurs
puits, leur refuser l’accès à un point d’eau, etc.
La réalité : sombre
Ces mesures ont eu quelques effets, notamment en matière
d'éducation. Prenant peu à peu conscience de leur situation, les dalits ont commencé
à s'organiser pour revendiquer leurs droits (pas encore les "droits de
l'homme", disent-ils, mais "le droit d'être un homme"). Ils ont
su faire usage du bulletin de vote pour intervenir davantage dans le jeu
politique, même s’ils restent très divisés politiquement. Le président de la
République - poste, il est vrai, purement honorifique – a été un dalit entre
1997 et 2003.
Par ailleurs, l'urbanisation tend à fragiliser les barrières entre castes. Dans
l'anonymat de la ville, comment savoir si mon voisin d'autobus ou de restaurant
est un dalit ? Et la société marchande ignore les barrières de caste : à un
dalit qui s'est enrichi par une réussite professionnelle, on ne refusera rien
s'il peut payer. Le seul tabou qui résiste radicalement, c'est celui du
mariage. Si urbanisé, si éduqué que l'on soit, on se marie dans sa caste. Un
dalit n'épousera jamais qu'une dalit. La presse a rapporté l'atroce fait divers
survenu en août 2001 : la population d'un village proche de Delhi a pendu deux
jeunes du village qui s'aimaient alors qu'ils n'étaient pas de la même caste.
Mais l'Inde n'est encore urbanisée qu'à 30 %, même si l’exode rural est
important. La vie quotidienne, dans les villages, se modèle sur les
traditions millénaires plus que sur les textes de la Constitution. La
discrimination envers les dalits (et envers les tribals :
voir encadré) reste forte. Evoquons quelques uns de ses aspects :
- L'habitat reste séparé. Dans un bourg, il y a un quartier
dalit; un dalit risque d’être violenté s'il emprunte une rue d'un quartier des
hautes castes. Quant aux villages dalits, ils sont implantés à plusieurs
centaines de mètres au moins du village principal. C'est un interdit que
respectent même les pouvoirs publics quand ils construisent des maisons pour les
dalits.
- Des formes de ségrégation persistent dans les écoles, les
services et les lieux publics (commerces, coiffeurs, transports); dans les
restaurants, il n'est pas rare que des ustensiles distincts soient réservés aux
dalits et aux membres des castes supérieures.
- La pauvreté : 43% des dalits vivent en dessous
du seuil de pauvreté, contre 23 % pour l’ensemble de la population indienne.
- Les taux d’alphabétisation sont, pour
l'ensemble de la population indienne, 63,8 % pour les hommes et 39,42 % pour
les femmes; mais pour les dalits, ces taux sont 29,7 % et 18,05 %
(chiffres de 2001).
- Des formes de ségrégation persistent
dans les écoles, les services et les lieux publics (commerces, coiffeurs,
transports); dans les restaurants, il n'est pas rare que des ustensiles
distincts soient réservés aux dalits et aux membres des castes supérieures.
- Le travail. La très grande majorité des dalits sont des
paysans sans terre. Ils gagnent leur vie à la journée en travaillant sur les terres
de propriétaires de castes supérieures, pour des salaires dérisoires, sans
aucune sécurité d'emploi. Deux millions de dalits seraient victimes du vieux
système du "travail forcé", pourtant interdit pas la loi : ayant
contracté (eux-mêmes ou leurs pères) une forte dette envers les propriétaires
des terres qu’ils cultivent - notamment pour payer la dot de leur fille - ils
sont tenus de travailler pour eux jusqu’au remboursement de la dette, qui ne se
réalise presque jamais.
- Les violences. Dans un passé
récent, on a connu de véritables massacres de dalits : ainsi, en 1969, dans un
village du Tamil Nadu, 44 Dalits (dont des enfants) ont été brûlés vifs
par une foule déchaînée. Autres meurtres collectifs en juillet 1991 (6
victimes), en juillet 1992 (14 victimes). En 1995, le nombre d’agressions
diverses (« atrocities ») subies par des Dalits dans l’ensemble du
pays s’élevait à 35 262. Ces actes restent souvent impunis, car les responsables
de la police éconduisent les dalits qui viennent porter plainte ;
il arrive cependant, plus souvent qu'hier, que les plaintes soient enregistrées
et que les auteurs de violences soient condamnés par la justice. Le niveau de cette violence ne diminue pas. Il semblerait même que
l'hostilité envers les dalits augmente, à mesure que leur conscience politique
se renforce et qu'ils se font eux-mêmes plus combatifs. Autre source de
violence : la jalousie provoquée par les mesures de "discrimination
positive" dont bénéficient les dalits et les tribals. Quand
un étudiant "de caste", ayant réussi un examen, se voit préférer un
dalit moins qualifié, en raison des quotas à remplir, il peut traduire se
frustration en actes violents.
L'Eglise catholique et les dalits
Les chrétiens, en Inde,
sont environ 25 millions (dont 17 millions de catholiques), très inégalement
répartis. Ces catholiques sont à 70 % des dalits ou des tribals, sauf
dans l'Etat du Kerala. Ce petit Etat du Sud-Ouest se distingue du reste de
l'Inde par bien des traits : démographique, économique, religieux, politique.
Les chrétiens, implantés là dès le 2° ou 3° siècle, représentent 20 % de la
population et assurent une très large part des services d’éducation et de
santé.
Longtemps les dalits ont été victimes de discriminations à l'intérieur même des
Eglises : il n'est pas si lointain le temps où les communautés protestantes qui
pratiquaient la communion sous les deux espèces avaient deux calices, un pour
les dalits, un pour les chrétiens "de caste". Côté catholique, on
raconte qu’un évêque missionnaire européen dut venir en personne manier la
pioche pour détruire le muret qui, dans la nef d’une église paroissiale,
séparait les dalits des autres paroissiens. C’est tout récemment que les
évêques indiens ont exigé que, dans les cimetières, les dalits ne soient plus
enterrés à part.
Les choses changent, mais lentement et non sans résistances. Les dalits ne
constituent encore qu'une infime minorité parmi les évêques et dans le clergé.
Et on signale encore des incidents çà et là. Ainsi, il y quelques années, une
église d'un village du Tamil Nadu est restée fermée à la suite des dissensions
provoquées dans la paroisse par le refus des responsables laïcs de faire passer
dans le quartier dalit la procession de la statue de Marie. Les dalits de cette
paroisse avaient intenté une action en justice, avec le concours d’un avocat
jésuite, dalit lui-même !
La situation des dalits chrétiens, paradoxalement, est moins bonne que celle
des dalits hindous. En effet, comme le système des castes n'existe
théoriquement que dans l'hindouisme, les dalits chrétiens n'existent pas,
juridiquement, aux yeux de l'Etat. Ils sont donc exclus des divers
dispositifs de "discrimination positive" mis en place pour les autres
dalits. Tout « séculier » qu'il soit, l’Etat indien opère donc une
discrimination entre les dalits sur la base de la religion. C’est pourquoi, lors des recensements, beaucoup de dalits chrétiens se
disent hindous et donnent un prénom hindou, afin de pouvoir bénéficier des
quotas.
Depuis une vingtaine d’années, on a vu se développer le courant hindouiste
fondamentaliste – hindutva – pour qui seuls les hindous méritent
d’être indiens. La version politique de ce courant idéologico-religieux,
le BJP, a exercé le pouvoir à Delhi jusqu’aux élections de mai 2004 et reste au
gouvernement dans plusieurs des Etats. Les attaques contre l’islam et le
christianisme, virulentes dans la presse et dans les manifestations de courant
Hindutva, ont parfois pris des formes plus violentes : en juin 2002, plus
de 2000 musulmans ont été massacrés au Gujarat. Des actes criminels,
impensables hier, ont été commis contre des prêtres ou des pasteurs, des
religieuses, des églises. Des campagnes de presse prennent pour cible les
conversions des dalits et tribals au christianisme, dénoncées comme obtenues
par la ruse ou par l'appât du gain. Certains Etats ont adopté des « lois
anti-conversion ». Ailleurs, des campagnes sont entreprises pour ramener à
l’hindouisme des villages tribals qui sont passés au
christianisme. Récemment, à Noel 2007, des églises ont été attaquées en Orissa
et 4 chrétiens tués.
Plusieurs raisons peuvent expliquer l'apparition de ce sentiment anti-chrétien,
assez paradoxal quand on sait qu’une grande partie de l’élite culturelle et
politique du pays a bénéficié des écoles ou universités tenues par des
chrétiens. L'une des raisons - la principale ? - tient à l'engagement de
nombreux prêtres, religieux et religieuses, depuis une vingtaine d'années
surtout, dans la défense et la promotion des dalits et des tribals.
Prenant au sérieux "l'option préférentielle pour les pauvres", de
nombreux instituts religieux (où d'ailleurs les vocations affluent, très
nombreuses) ont développé des programmes très concrets pour éduquer les dalits,
leurs apprendre leurs droits, les aider à s'organiser. Ce faisant, ils
suscitent l'hostilité tenace des propriétaires terriens, qui comprennent que
des dalits mieux éduqués, plus conscients de leurs droits, plus organisés,
n'offriront plus demain la main-d'oeuvre très bon marché qu'ils constituent
aujourd'hui. Les violences contre les chrétiens, les campagnes de calomnie
(tous ces programmes de promotion sociale n’auraient pour objectif que la
conversion au christianisme) pourraient avoir pour objectif de dissuader des
religieux et religieuses de poursuivre leur engagement auprès des dalits.
La caste, problème international ?
Les dalits indiens, depuis quelques années, s'efforcent d'internationaliser la
protestation contre les discriminations basées sur la caste. Les grandes
déclarations internationales sur les droits de l’Homme, font-ils remarquer,
condamnent toute discrimination fondée sur la race, parce que le racisme est
une réalité qui concerne presque tous les pays du monde. Mais comme la
discrimination sur la base de la caste ne concerne que quelques pays (Inde, Sri
Lanka, Nepal, Japon), elle a été oubliée. Il est temps de réparer cet oubli.
L'opinion internationale s'est mobilisée contre l'apartheid en Afrique du Sud,
dont étaient victimes 30 millions de personnes. Pourquoi ne pas en faire autant
pour les 270 millions de dalits et tribals ? Une campagne a été
lancée en ce sens, qui a réussi à faire parler de cette question à la
conférence de Durban, malgré l’opposition du gouvernement de Delhi.
Un réseau international s’est constitué (International Dalit solidarity
network) pour faire du lobbying sur cette question. Voir le site : http://hrw.org/campaigns/caste/idsn_prepcom1fr.htm.
En France, un petit réseau d’une dizaine d’ONG se coordonne au sein du
« Collectif dalit », animé par le CCFD et Frères des Hommes.
Il y a deux ans, la sous-commission des Droits de l’Homme de l’ONU, réunie à
Genève, a décidé de nommer un «rapporteur spécial » sur la question des
discriminations basées sur la caste. Affaire à suivre….
les Tribals
On appelle "tribals" (ou encore
"adivasis") des populations qui, il y a quelque dizaines d’années,
vivaient dans les forêts, d'une économie de chasse et de cueillette (ailleurs,
on dirait "aborigènes"). Avec la déforestation massive (et aussi les
mesures prises pour sauvegarder les forêts restantes), ils ont dû se
sédentariser et modifier leur genre de vie, se mettant difficilement à
l'agriculture. Ils représentent 7 % de la population du pays, soit un peu plus de
70 millions. Mais, dans certaines régions il peuvent constituer la moitié,
voire davantage, de la population.
Leur situation est, par bien des aspects, analogue à celle des dalits; ils font
aussi l'objet de politiques volontaristes de "discrimination positive".
Pour aller plus loin
Christophe Jaffrelot, Docteur Ambedkar : leader
intouchable et père de la constitution indienne, Presses de Sciences
Po, 2000.
Christophe Jaffrelot, La démocratie en Inde : Religion, caste et
politique, Edition Fayard, collection «L’espace du politique» - 1998
(France)
Christophe Jaffrelot, Inde : la démocratie par la caste,
Fayard, 2005
Daya Parwar, Ma vie d’intouchable, La Découverte, 1996
J. Virama-Racine, Une vie de paria, le rire des asservis, Plon,
coll "Terre humaine", 1995
