Photographes, n'oubliez pas de respirer ...

Dans la rubrique "débat" du dernier numéro de la Noria, nous trouvons un certain nombre de positions qui ont le même point de départ : Seule compte la présence de l'artiste derrière l'objectif .

Cette formule est l'affirmation d'une règle aujourd'hui contestée : celle du subjectivisme absolu dans l'art. En photographie, l'hypertrophie du MOI a pour conséquence une certaine méfiance, voire le rejet absolu du réel sensible et intelligible et de son action intentionnelle sur notre sensibilité et notre intelligence.

Dans l'art culinaire, cette position impossible à tenir consisterait à nier la valeur nutritive des aliments naturels et la valeur objective du goût, intuition de la qualité sensible. Imaginons un restaurant où le goût en tant que tel serait disqualifié et où le discours du chef serait le seul critère d'appréciation de la qualité!

Mais, si derrière l'artiste il y a non plus un Dieu, comme le pensaient Nietzsche (qui déifiait le corps) et Hégel (qui déifiait l'esprit), mais un homme, avec ses richesses et ses faiblesses, alors oui, seul compte l'homme (mais cet homme-là, qui n'est pas un sur-homme, Nietzsche et sa ridicule volonté de puissance n'en veut pas).

Dans le même article, la spécificité de la photographie semble être mise en question. Le Château d'Eau est pourtant là pour témoigner de cette spécificité.

Il y aurait long à dire sur cette forme édulcorée de nihilisme qui disqualifie la vue et réduit la photographie à l'état de vulgaire pâte à modeler.

Entendons-nous bien. Même si je comprends le drame qui se joue en profondeur dans ce débat, il ne s'agit pas pour moi de mener une croisade réactionnaire contre la liberté de l'artiste, mais de rappeler quelques principes fondamentaux qui fondent l'originalité de la photographie et nous la font aimer. Il s'agit de redonner confiance au photographe, de le décomplexer face à ce qu'il faut bien appeler une forme de terrorisme intellectuel, de lui rappeler que photographier est aussi naturel que respirer et que sa créativité, libérée de la lourdeur de la matière, peut, comme en témoigne l'histoire de la photographie, être une libre créativité de l'esprit.

Un jour de vernissage, je croisais le photographe André Cros dans les jardins du Château d'Eau. Ce qu'il venait de voir l'avait visiblement mis en joie et il me lança avec bonne humeur :

"La photographie c'est la vie !"

Il n'est pas inutile, il est peut-être même urgent, contre une certain prosélytisme nihiliste qui a tiré une fois pour toutes le rideau sur le réel, contre les Nietszchéens qui réduisent l'art de la Photographie à la contemplation d'une gamme de gris, contre ce journaliste qui proclamait béatement dans Télérama que le monde n'est plus photographiable, de réaffirmer qu'en effet, la photographie c'est aussi la vie ...

et aux photographes : surtout, n'oubliez pas de respirer.