Lucia RADOCHONSKA

Il y a aujourd'hui deux catégories de photographes :

les stakhanovistes et les poètes.

 fait partie de ces derniers, qui luttent patiemment pour une certaine idée de la photographie, irréductible à la matière, et où l'oeuvre ne vaut que par sa qualité et donc par sa forme, poétique, immatérielle.

 

Polonaise de naissance, Lucia a réussi à recréer autour d'elle un univers où les nourritures de l'esprit ont de l'importance ; au quotidien, elle partage avec le photographe Jean-Louis Van Esch un dosage très équilibré de musique, de littérature et surtout de poésie à travers les écrits, entre autres, de Pierre Reverdy. C'est donc sur des fondations solides que les photographies de Lucia Radochonska se sont élaborées, à partir de principes posés en leur temps par Baudelaire, Poe ou Eliot.

Ces principes, appliqués et adaptés à la photographie, font du photographe  un poète sans mots, qui reçoit des choses sa forme poétique.

Lucia ne renierait pas T.S. Eliot, pour qui "l'inspiration" est vécue comme the breaking down of strong habitual barriers - which tend to re-form very quickly. Some obstruction is momentarily whisked away. The accompanying feeling is less like what we know as positive pleasure, than a sudden relief from an intolerable burden (T.S. Eliot, The Use of Poetry and the Use of Criticism).

Cette exigence poétique nécessite une totale liberté créatrice de l'esprit et il n'est pas étonnant que le rapport intime que Lucia entretient avec la photographie soit plus visible dans ses fééries photographiques, série réalisée entre 1973 et 1985 et où des enfants sont mis en scène.

 

Avec les scènes d'enfants Lucia atteint une sorte de "plénitude photographique" où le corps, l'âme et l'esprit de la photographie se trouvent en harmonie presque parfaite, musicale.

Jacques Maritain, reprenant pour l'art une formule de Saint Paul (1 Th, 5, 23) affirmait dans Frontières de la poésie (The Frontiers of Poetry, English translation) que dans toute oeuvre d'art on peut distinguer ainsi le corps (le langage de l'oeuvre, son discours, l'ensemble de ses moyens techniques) ; l'âme (l'idée factive, le "verbum cordis" de l'artiste, -elle naît en effet de l'abondance du coeur) et l'esprit, c'est-à-dire la poésie.

Mais Maritain ajoute qu'il existe une quatrième ligne selon laquelle l'émotion esthétique et l'admiration peuvent surgir, qui n'est plus précisément de la beauté, mais de la grâce, au sens où Plotin disait que la grâce est supérieure à la beauté ; et dans cette ligne c'est la magie de l'oeuvre qui importe.

Cette magie est omniprésente dans les jeux d'enfants et les jeux de lumière (plus récents) photographiés par Lucia ; c'est une forme particulière d'étonnement procurant une intense joie de l'esprit parfaitement analogue à la Poétique musicale de Stravinski ou au Je-ne-sais-quoi et au Presque-rien de Vladimir Jankélévitch.

 

Parce que ses photographies ont naturellement ce caractère "ineffable" propre à la musique, parce que la "simplicité du regard" (qui nous rappelle les Ennéades de Plotin) est pour elle une règle d'or, Lucia Radochonska appartient à cette nouvelle catégorie de photographes médiévaux, ultra-modernes, et qui vont inaugurer avec force le XXIe siècle qui vient et dont on dit qu'il sera spirituel ... ou ne sera pas.

 

 

Frédéric Ripoll