Éric DESSERT

            André Jammes dit à propos de Nadar : «Ses modèles sont aussi des amis, mais il ne leur extorque rien, il les prend tels qu'ils sont dans la simplicité de la confiance. (...) Nadar regarde les hommes, les comprend, et veut les respecter absolument. Chaque image découle d'un consentement accordé à l'ami photographe caché derrière son objectif, et devient un expression autorisée».

Il en va de même pour Éric Dessert.

Mais, me direz-vous ...  lui fait du paysage !

Justement ... et peut-être les historiens comprendront-ils un jour que le véritable progrès de la photographie en cette fin de millénaire, aura consisté dans une nouvelle manière de photographier le paysage, un peu comme Nadar faisait du portrait, l'art de scruter l'intimité d'un être tout en respectant sa personne.

J'ai écrit ailleurs qu'il était possible de photographier les choses par leur nom commun ou par leur nom propre, mais que les photographier par leur prénom était plus excellent encore.

            Eric Dessert fait plus : il photographie chaque chose comme s'il s'agissait de photographier quelqu'un qu'on aime bien. Sa démarche est réaliste, c'est-à-dire que, comme tout vrai poète, il ne se trompe pas d'objet. Nous sommes loin  ici des démarches panthéistes ou nihilistes qui fleurissent ça et là.

            Les photographies d'Éric Dessert sont comme des miniatures, des enluminures médiévales , loin d'être naïves, elles nous re-disent, avec Romano Guardini, que «l'acte de voir est, avant même son exercice, déjà orienté dans notre coeur vers l'une ou l'autre de ces options : voir pour «dominer», imposer sa volonté propre, ou voir pour «servir» quelque chose qui nous transcende. 

            Pour Eric Dessert, l'acte photographique est un service élevé à la dignité de liturgie : chaque prise de vue est vécue comme une relation de personne à personne. Après les réglages sous le voile noir, il fait face au sujet et sans le quitter de son regard bienveillant, ouvre l'obturateur avec une extrême délicatesse, comme s'il invitait quelqu'un à venir s'inscrire de lui-même sur la plaque sensible.

Il faut voir là plus qu'une métaphore car si nous avions le courage, l'audace, quelques secondes à peine, de secouer notre dégoût moderne pour la métaphysique, la face du monde (photographique) pourrait en être changée. En effet, (je cite encore Guardini), si l'oeil voit la forme lumineuse, c'est-à-dire une essence et une signification, par delà l'image corporelle, il atteint à cette hauteur à laquelle pense Saint Augustin lorsqu'il parle de l'«oeil de l'âme» qui voit, au delà de la réalité, l'«immuable lumière» de l'Idée.

 Tout, chez Eric Dessert, participe à une sublimation de la forme idéale (c.à.d.: chargée d'idée). Le traitement chimique de la surface sensible négative, puis positive (et Dieu sait combien les choses sensibles demandent de soins) sont au service d'une communion. L'élément technique même le plus rudimentaire est élevé à cette dignité instrumentale : le matériel (chambre photographique et trépied) qu'il plante dans un site sont en bois.

 

            Éric Dessert a reçu d'en haut à la fois une avidité pour les êtres dans leur mystère ontologique et poétique, (une qualité d'amour de dilection qu'il a reconnu chez Olivier Messiaen) et la passion, mêlée de respect, pour la "splendor formae" qui, longtemps avant Saint Thomas d'aquin, enthousiasmait Aristote au point que sa conception de la nature lui faisait voir les formes comme des sortes d'âmes et les âmes comme des sortes de formes. Cette passion, ce respect, il dit les avoir hérités de Jan Maertens, un autre maître, flamand, chez qui il a fait ses «humanités photographiques».

Ainsi procède une oeuvre dont la forme, conçue comme un hymnaire ou un psautier photographique rend forcément ineptes tous les discours plasticiens qui aujourd'hui se pâment pour une gamme de gris.

Chez ce photographe, qui a choisi d'être anti-moderne parce que sa foi fait de lui un ultra-moderne, aucune vaine complaisance, aucune mièvrerie larmoyante. La ressemblance entre lui et ses images est à la hauteur de cette exigence. Si le coeur est doux, d'une douceur évangélique (à ne pas confondre avec la tiédeur et le goût du sucré, également vomis par Dieu) l'esprit, lui, est dur, très dur. Cet esprit, que les grands artistes partagent avec les mystiques, a la dureté du diamant, et ne peut se comprendre que par et dans le mystère vécu de la Croix ... et on le sait (peut-être pas assez), la Croix est Glorieuse.

Frédéric Ripoll