Osons le dire : ce que je salue chez Bernard Verdier, c'est un certain courage métaphysique. Il y a un mystère propre à la photographie créative qui présente certaines analogies avec celui de la connaissance sensible. Cet espèce de mystère que Garrigou-Lagrange appelait le "Clair-Obscur". Peut-être pourrait-on trouver là ce qui fait la noblesse du noir et blanc. Et si la photographie est aujourd'hui source de débats, voire de conflits c'est qu'il y a comme un défi lancé à Descartes à qualifier une petite photo toute simple de "créative", et puis, comme le disait un philosophe très mal connu chez nous, là où il y a mystère, il y a plus à connaître. Les photographies de sous-bois de Bernard Verdier se nourissent d'un tel mystère. Bernard Verdier aime la photographie. Cela se voit. Vous allez me dire "encore du feuillagisme ! " je vous répondrai : "encore un jour qui se lève ... ! encore les saisons ... encore les feuilles mortes, à la pelle ... et encore les petites fleurs..." Alors, quoi ? suffirait-il de planter son pied dans la nature et de se laisser aller ? Pas aussi simple. Toute la différence entre Baudelaire et Delacroix, entre l'universelle analogie et la "nature-dictionnaire" entre le photographe-poète et le photographe-bavard-de-lui-même, entre le photographe qui se laisse prendre et le photographe qui veut produire à tout prix, bref, entre le photographe tout court et le photographe-qui-aurait-voulu-être-peintre-et-qui-le-regrette-bien . Il y a là une difficulté énorme, un challenge pour l'esprit ... et pour nos sens... où il serait vain d'arbitrer ou de légiférer ... Sinon après celui de la Kultur nous irions bien vite inventer le ministère de la poésie... Tout cela n'est pas à hauteur d'homme. Mario Giacomelli, poète et photographe, mais aussi peintre, en parle magnifiquement* . Les chataigniers que Bernard Verdier a su saisir, et nous communiquer avec art, étaient bien entendu enchantés. Ce ne sont pas n'importe quels chataigniers. Ils sont la parfaite démonstration que ce "monde extérieur et notre monde intérieur, ils correspondent. Nous parlons le même langage. La nature et nous, nous disons ce qu'elle veut dire, et elle dit ce que nous voulons dire"*. (Ne pas confondre avec la nature mièvre du naturalisme ou de l'écologisme, qui faisait rager Baudelaire contre les paysagistes de son époque). Cette sorte de "photo-langage" demande beaucoup d'intuition et donc d'énergie. C'est pourquoi ceux qui s'y frottent sont rares. C'est une pratique où il faut à la fois avec Rimbaud "se faire voyant" et contre lui, au lieu de "dérégler tous les sens", les avoir au contraire bien en éveil. Beaucoup de photographes tendent vers cette plénitude, et ne produisent que de la fausse monnaie pour ne pas avoir été jusqu'au bout du défi... Bernard Verdier, en vieux brisquard, a su éviter le piège. Ses photographies font plus que nous donner à voir. S'il est vrai que ce qui intéresse un sens parle aux autres sens, alors ces photographies sont aussi vivantes de bruits et d'odeurs. Elles se regardent comme on lit du Maurice Genevoix, paisiblement, sans mise en scène tapageuse. On confond trop souvent aujourd'hui muséographie et scénographie. A la rigueur,on pourrait délicatement les accompagner de certaines pièces pour piano de Debussy : "Ce qu'a vu le vent d'Ouest" (Préludes), "Les jardins sous la pluie" (Estampes), "Les songes et les parfums tournent dans l'air du soir" (Préludes), "Cloches à travers les feuilles" (Images), "feuilles mortes" (Préludes) ... de préférence interprétées par Samson François ..., ... à l'extrème rigueur... Frédéric Ripoll * On me demande : "Comment arrives-tu à faire ces photos?" Ce qu'on ne comprend pas, c'est que ce n'est pas moi qui choisis les images, ce sont les images qui me choisissent. Comme si le paysage me disait : "Ce n'est pas toi qui me fais, imbécile ! Ne vois-tu pas comme je suis beau?" (in : Entre Vues, de Frank Horvat, ed. Nathan Image p. 108) * Paul Claudel - Les Psaumes et la Photographie (Pléiade, Oeuvre en prose, p. 392) |