|
N°8
La bague magique
Flora volait sous un soleil de plomb, au dessus de la Roumanie, depuis plusieurs heures. Elle s’arrêta épuisée, marcha et ralentit ses pas. La chaleur devenait insupportable, sous ses écailles et sa côte de maille. Elle but la dernière gorgée d’eau de sa gourde, et s’éventa à l’aide de ses longues ailes.
Brusquement, la côte de maille s'adapta à son corps. C'est certainement l'effet de la bague, pensa t’elle ravie, en la regardant scintiller.
Le soir tombait, lorsqu’elle arriva dans une petite clairière.
Je vais m'installer ici pour cette nuit. La jeune fille avait faim, et il ne lui restait plus rien dans sa sacoche. Soudain, la petite lumière brilla à l’intérieur de sa bague. Elle en profita pour énoncer son premier souhait.
Je veux avoir une sacoche toujours pleine de nourriture et d’eau ! S'étonnant de ne rien ressentir, elle plongea doucement la main dans le sac et toucha une chose molle qu'elle serra dans son poing. C'est peut-être un morceau de gâteau au chocolat, se dit t’elle en se léchant les lèvres. Dans sa main apparu une toute petite poule cuite fumante, de la grosseur d'un pouce. Mais je n’ai jamais vu un animal de cette taille ! Cela ne sera pas suffisant. Elle l'avala quand même, et surprise, se sentit aussitôt rassasiée. La température avait baissé. Dans l’attente d’effectuer son second vœu lui permettant d’ôter ses ailes, Flora enleva sa côte de maille, mit sa pelisse, puis lança son sabot
à côté d'un saule pleureur. Le feu était de plus en plus faible. Elle s'allongea sous l'arbre et regarda la nuit étoilée, en pensant à sa maman.
Je dois la délivrer du mauvais sort, que lui a jeté l'homme au makila.
Au loin, des hurlements de loups résonnaient longuement à travers la vallée. Flora tressaillit, se recroquevilla, plia ses ailes à l'intérieur de sa pelisse, et s'endormit rapidement.
A l'aube, elle se lava dans un petit ruisseau et s’habilla rapidement. Elle remarque que son paquetage restait lourd. Lorsque la bague scintilla subitement, elle décida d’utiliser son deuxième vœu.
Je désire que mes ailes, mes écailles disparaissent, et ma côte de maille soit plus légère.
Aussitôt dit, aussitôt fait.
Sentant la faim la tenailler, elle ouvrit sa sacoche, et trouva dans une poche cinq petits pains grillés de la grosseur d’un ongle, qu’elle dégusta lentement.
Rassasiée, elle parcourut un champ de blé rempli de chardons, puis prit un sentier bordé d'edelweiss et de crocus violets. Elle entra dans une forêt ocre. Des feuilles mortes tombaient ; c'était l'automne. Le chemin parsemé de petits cailloux, devenait de plus en plus rugueux.
Sous ses pas, le sol sec soulevait la poussière. Des roches pointues et tranchantes bordaient l’allée, qui se rétrécissait considérablement. La jeune fille enleva ses souliers et enfila ses bottines en cuir. Elle observa le sommet de l'ascension et aperçut, un château perché sur un piton rocheux.
Plus elle grimpait, plus les cailloux devenaient effilés. La souffrance l'empêchait d'avancer car ses pieds saignaient.
Les semelles de ses bottines se déchiraient. Flora les jeta, et soigna ses blessures avec un peu d'eau de sa gourde.
Tout à coup, elle se rappela qu'il lui restait un dernier vœu à exaucer. Elle le formula. Donnez moi des chaussures pour vaincre ses pierres pointues !
De nouvelles bottines apparurent. Flora les chaussa. Aussitôt, surgirent deux petits rouleaux compresseurs, sous chaque semelle. Elle les nomma chausses rouleaux.
Dès qu’ils touchaient les cailloux, ceux-ci se réduisaient en petits gravillons.
Elle roula toute la nuit sans s'arrêter, dans un nuage de poussière. A l'aube, lorsqu'elle arriva aux abords du château de Moldoveanu, elle remarqua que le pont-levis était fermé.
Comment vais-je le franchir ?
Elle rangea ses chausses rouleaux dans son sac, et mit ses souliers. Elle observa le paysage autour d'elle et distingua une multitude d'épouvantails placés tout au long d'un chemin à l'opposé de son sentier.
C'est bizarre. Pourquoi placer autant d'épouvantails ici, alors qu'il n'y a pas de champs ?
Soudain, Flora vit, au fond de l’allée, un âne vigoureux, attelé à cinq charrettes, reliées entre-elles par un long cordon, gravir la montagne. Deux paysans surveillaient le convoi.
C'est sûrement l'âne robuste de madame Bulinsky. Elle se dissimula rapidement derrière un buisson, et épia attentivement l'intérieur des chargements, lorsqu’ils passèrent.
La première charrette était remplie de fruits, la seconde de légumes, la troisième de porcs, la quatrième de canards et la cinquième de foin.
La jeune fille sortie de son abri, sauta rapidement dans la dernière charrette et s'enfouit sous le foin. Le cortège emprunta le pont-levis et rentra dans le château des Carpates. Flora angoissée, pensa : l’homme au bâton va-t-il m'écouter ? Aura-t-il pitié de moi, et des personnes de ma région ?
Que va-t-il me demander en échange de ma liberté ?
Elle trembla, en entendant les lourdes chaînes grincer, et les énormes portes se refermer brutalement derrière elle.
N°9 Le maître de Moldoveanu
Quand le silence se fit, elle quitta sa cachette, sortie de la grange et prit un petit sentier. Elle observa au loin une forêt remplie d’arbres de toutes tailles qui avaient poussés en cercle. C’est étrange, pensa-t-elle. Prudemment, elle se dirigea vers le château de Moldoveanu. Il avait la forme d’une impressionnante citadelle, munie de quatre tours défensives.
Des odeurs se propageaient par l’arrière-cour de la forteresse. Que cela sentait bon ! Flora traversa l’enceinte, ouvrit une lourde porte, longea un couloir éclairé par des vitraux, où pénétraient les rayons du soleil. La jeune fille entra dans une immense cuisine couverte d’une ample voûte abaissée.
Au centre de la pièce, se trouvaient deux longues tables remplies de victuailles appétissantes. Sur l’une d’elle, s’étalaient divers plats copieux : Drob d’agneau, de la ratatouille, de l’Ostropel de canard, des sarmalés aux feuilles de chou et de la moussaka.
De multiples desserts savoureux, tels que des cakes, des Kataïf surmontées de crème fouettée et des cozonac briochés aux raisins de Corinthe, garnissaient l’autre table.
On y trouvait aussi, des corbeilles de prunes, d’abricots et des pêches aussi gros que ceux de son verger. Quelle abondance ! La jeune fille, affamée s’apprêtait à commencer son repas par des morceaux de sarmalés, lorsqu'elle fut interpellée par un petit garçon, au visage terrifié. – Non ! Tu ne dois pas manger ces aliments ! Flora lâcha vivement la portion gênée de n’avoir pas demandé la permission d’y goûter. A l’autre bout de la pièce, se tenait une petite fille apeurée, le visage noirci, les vêtements en loques. La tête basse, elle portait un plat de Mititei, sorte de petites saucisses qu’elle venait de faire frire, sur un poêle au charbon de bois.
La jeune polonaise l’observa en se léchant les lèvres. – Tu es Marcin ? Moi je suis Flora Bytom de Nidzica. Et toi, c’est Maja, n’est ce pas ? – Comment connais-tu nos prénoms ? S’étonna le garçon. – J'ai rencontré votre maman, – Où est notre maman ? Demanda Maja. – Dame Juliana Milosz, se trouvait dans la forêt de Pisz, expliqua Flora en leur racontant ses malheurs. – C'est affreux. Ma maman me manque tellement, dit tristement Maja. – Le Maître de Moldoveanu a ensorcelé la nourriture du château, et lui seul peut la manger. Ma sœur
Maja et moi sommes ses prisonniers. Nous cuisinons tous les plats. Tout comme les serviteurs du château, nous n’avons droit qu’aux restes.
– Oh quel monstre ! Se révolta Flora. – Notre père, Tomasz, conduit chaque jour des charrettes remplies d’aliments et d’objets, que le maître de Moldoveanu vole dans les environs.
– Soyez courageux, et ne désespérez pas. Elle a réussi à se libérer et... Flora fut interrompu, car une grosse voix caverneuse résonna dans le château. – Marcin ! Où traînes tu ? Viens donc, petit vaurien, compter mon or, et le ranger dans mon coffre-fort. Les pas de l’homme firent trembler les murs. Flora saisit l'occasion de le rejoindre. Mais Maja la retient part la manche. – Attention demoiselle. Il est très dangereux. Il ne faut pas qu’il te voit ici, sinon il te tuera. Mais Flora était décidée. – Écoute Maja, je dois l'affronter pour le faire changer d'avis. – Avec qui donc parlez-vous, graines de fainéants ? Les jeunes enfants se retournèrent, et virent dans l'angle de la porte, un bonhomme de deux mètres environ.
Il portait une cape blanche et verte. Sa tête était recouverte d'un chapeau ocre. Une écharpe de couleur identique nouait son cou, en laissant entrevoir une barbe jaune grisonnante.
Deux yeux rouges, surmontés d’épais sourcils, fixèrent intensément Flora. Il s’avança rapidement. Sa main droite, poilue tenait fermement un long bâton. Il pointa subitement son makila sur elle, d’où jaillit une lumière verte. Maja et Marcin coururent se cacher sous une table.
Flora, paralysée de terreur, ferma les yeux en pensant une dernière fois à sa maman, et au cruel sort que le méchant pèlerin allait lui faire subir ...
|



