|
( Publication intégrale )
Flora et le jeteur de sorts
" Tous droits réservés par Joëlle JEAN-BAPTISTE "
N°1
La promesse
Flora Bytom, une petite fille sage, habitait avec sa maman Marysia, dans une jolie ferme en bois, décorée de motifs floraux. Elles vivaient à Nidzica, une ville du nord–est de la Pologne. Un coq et des poules, picoraient dans la basse–cour. Dans la journée, les moutons, chèvres et brebis, broutaient paisiblement l’herbe verte de leur pâturage. Le soir, les animaux occupaient la bergerie rénovée.
Un matin, Marysia malade et soucieuse depuis quelques jours, demanda un service à sa fille. – Flora, ma douce chérie, aujourd'hui c'est le jour du marché. Tu dois aller dans notre verger cueillir uniquement, trois fruits de chaque arbre. Promets-moi de n'en manger aucun, d'y prendre soin, et de ne pas t'arrêter en chemin. – C'est promis maman, répondit sa fille, contente de cette promenade inattendue, à travers un paysage d’été verdoyant. Sous un soleil radieux, Flora prit la brouette dans la grange et quitta la ferme. Gaiement, elle parcourut un chemin de terre, bordé de pâquerettes et de coquelicots.
Peu après, elle traversa un petit pont, au-dessous duquel coulait une rivière, grouillante de poissons où frétillaient des ablettes, des truites, et des gardons. Puis, elle arriva dans le magnifique verger, qui regorgeait d'arbres fruitiers multicolores. N°2 Le verger mystérieux La jeune fille, resta béate d'admiration devant les pommiers, poiriers, et pruniers, dont les fruits murent, semblaient prêts à éclater. Des cerises, chacune grosse comme un œuf, se balançaient au gré du vent. Quelques fruits se détachaient des branches, et roulaient dans l’herbe.
C'est paradisiaque s'écria-t-elle, surprise de découvrir un lieu aussi florissant. Elle sélectionna les trois plus beaux fruits de chaque arbre, les déposa dans la brouette. Puis, elle recouvrit les douze fruits de sa cape blanche. En prenant le chemin du retour, Flora se retourna une dernière fois pour admirer les arbres fruitiers. Elle resta stupéfaite, en découvrant la disparition de tous les fruits du verger. Comme c'est étrange ! Lança t’elle médusée, en frissonnant. Maman aura sûrement une explication de ce phénomène. Pour arriver chez elle le plus vite possible, elle prit un raccourci à travers un champ de blé. Soudain, elle se retrouva au milieu d’une prairie d’anémones et de pivoines sauvages. Qu’elles sont belles ces fleurs ! S'exclama-t-elle. Je vais en offrir à maman. Elle confectionna un bouquet, qu'elle disposa dans la brouette, qui se renversa aussitôt. Oh ! Je suis maladroite ! Marmonna-t-elle. Elle ramassa les fruits et remarqua qu’un treizième était de trop. C’était une toute petite prune juteuse. Miam–miam ! Elle à l'air très appétissante. Elle regarda autour d’elle, il n'y avait personne à l'horizon. J'ai promis de ne rien manger, donc je vais juste la goûter. De toute façon, maman n'en saura rien. Elle croqua un morceau de la prune, tellement délicieux et sucré, qu'elle l’a mangea entièrement. Satisfaite, elle continua sa route.
Le ciel s’assombrit, quand une pluie fine et glaciale commença à tomber. Lorsqu’elle repassa par le petit pont, elle éprouva une étrange sensation de malaise, et s'arrêta au milieu. Flora avait de plus en plus froid. Tout était silencieux. On n’entendait plus chanter les oiseaux, ni souffler le vent. Intriguée de ne plus percevoir le clapotis de l'eau, elle regarda par-dessus le pont. La rivière complètement gelée emprisonnait brèmes, brochets et anguilles dans la glace. Comment est-ce possible en plein été ? S’étonna t’elle. Bouleversée, elle reprit rapidement son chemin. N°3 En arrivant près de la ferme délabrée aux volets clos, Flora eut du mal à reconnaître les alentours. De mauvaises herbes envahissaient la basse–cour déserte. Le domaine paraissait abandonné.
Elle s'approcha prudemment sous la véranda, et frappa à la porte. Sa maman sortie du logis. Elle portait un châle gris sur ses frêles épaules. Un foulard lui recouvrait partiellement le visage. – Flora ma chérie, j’ai tant prié pour que tu reviennes ! Marysia éclata en sanglot en serrant très fort sa fille dans ses bras. Elle lui demanda – Qu'as-tu fait ? Pourquoi as-tu désobéi ? Tu t'es arrêtée en chemin et tu as mangé des fruits. Flora baissa la tête honteusement et avoua sa faute. – Oui, maman. Pourtant, je n’ai mangé qu’une petite prune que je n’avais même pas cueillie. Comment l’as tu su ? Il n'y avait personne. – Tu n'as donc pas tenu ta promesse, lui reprocha-t-elle. – Pardonne-moi. J’ai été tenté. Regarde, la brouette est remplie de fruits. J’ai même un cadeau pour toi. Sa mère souleva la cape blanche, et ne découvrit qu'un bouquet de fleurs séchées. Flora, les yeux écarquillés, se rendit compte que sa récolte s'était volatilisée. – Je n'y comprends rien. Pourtant, la brouette était pleine et je…. Elle ne termina pas sa phrase, car, sa maman venait d'enlever son foulard. Flora poussa un cri, en découvrant un visage amaigri, creusé de rides, entouré de cheveux blancs. – Que s'est-il passé maman, pour que tu sois devenue aussi vieille ? Marysia la serra dans ses bras. Puis, elles pénétrèrent dans leur triste demeure, où une odeur appétissante se répandait. Dans la cheminée, une marmite de soupe au ferment de betterave (1) barszcz, mijotait sous une grosse bûche. Dans un coin de la pièce, un sapin de Noël décoré de noix et de mandarines séchées, se dressait à côté d'un fauteuil aux pieds cassés. – Maman pourquoi as-tu installé le sapin en plein été ? – Nous sommes en hiver, ma chérie. On est à la veille de Noël. Depuis ton départ, dix ans se sont écoulés et toute notre région a vécu dans la misère. – Mais je ne suis pas partie pendant tout ce temps ! S’exclama Flora interloquée. Elles s'installèrent auprès de l’âtre et sa maman lui servit une assiettée de potage, tout en lui racontant la cause de leur souffrance. – C’est la disette, déclara-t-elle en gémissant. Deux saisons ont définitivement disparu; le printemps et l’été. Il ne reste que de longs automnes et des hivers rigoureux. Un soir d’été, en revenant du verger après une dure journée de labeur, j'ai fait une très mauvaise rencontre. Je portais sur la tête un panier, rempli de fruits, lorsque j'ai croisé un pèlerin affamé, revenant du pèlerinage de Czestochowa. Vêtu d'un long manteau gris en lambeaux, il boitillait, en s'appuyant sur un bâton. Pour gagner ma confiance, il m’a raconté avoir longuement prié devant le tableau miraculeux de la Vierge noire, dans le cloître de Jasna Gớra, en vu d’améliorer son existence. J’ai eu pitié de lui, et je lui ai donné de bon cœur quelques fruits, qu'il a vite dévorés. Ayant apprécié leur saveur, il m'a proposé d'acheter notre verger. J'ai refusé. Alors, rageur, il a levé son bâton d’où un éclair a jaillit. Puis, il a récité une formule diabolique. J'étais tétanisée, lorsqu'il m'a ordonné de lui déposer chaque jour devant notre ferme, trois fruits différents, provenant du verger envoûté, sans en manger aucun. Il m’avait interdit de divulguer ce pacte ignoble. Mais, j’ai averti notre voisine madame Tekla Locace, qui a hélas disparu. Après lui avoir obéit pendant deux semaines, épuisée, je t’ai demandé de me remplacer.
Elle prit son visage entre ses mains, pour sécher ses larmes. Puis elle se ressaisit, et servit un herbata(2) chaud à sa fille. – Ma chérie, étant donné que tu as mangé le fruit défendu, tu es la seule à pouvoir briser le mauvais sort. Tu dois partir à la recherche de cet homme dangereux, sinon le soleil s'éteindra bientôt.
Marysia s’empara de divers objets dans un coffre : une sacoche en bandoulière, dans laquelle elle mit des bottines en cuir, et une pelisse en laine. Elle y ajouta quelques tranches de pernik(3) et une gourde de kompot.(4) Emue, elle glissa autour du cou de Flora, un pendentif en or, au bout duquel pendait une petite boussole. Elles célébrèrent Noël, et partagèrent l'oplatek(5), en formulant leurs vœux. Flora, fit le souhait de retrouver le méchant pèlerin, pour que tout redevienne comme avant. Tandis, que sa maman ne pensa qu’a protéger son enfant afin qu’elle revienne saine et sauve. Ensuite, elles chantèrent main dans la main le koledy.(6)
Le temps de la séparation approchait. Marysia plaça le bouquet de fleurs séchées offert par sa fille, sur son chapeau de paille en guise de porte-bonheur. Puis, elle l'accompagna à la porte le cœur serré. – Va t’en vite, mon enfant avant que tout ne s'arrête ici. Nous mourrons de faim, si tu ne retrouves pas cet homme maléfique. Supplie-le de nous épargner. Fais confiance à ton instinct.
Sa maman lui donna un tendre baiser, et referma précipitamment la porte. Flora, en larmes quitta la ferme, troublée par cette rupture douloureuse. Elle prit la direction du Nord, et s'enfonça dans la forêt de Pisz.
(1) Betterave. (2) Thé. (3) Pain d'épices. (4) Eau parfumée aux fruits. (5)Pain azyme. (6) Des cantiques de Noël.
N°4 La forêt de Pisz Un épais brouillard entourait Flora lorsqu’elle marchait entre les pins et les bouleaux. La nuit commençait à tomber. Fatiguée, transis de froid, elle trouva refuge dans un sous bois, ou s'étendait de belles plantes, des lys d'or et des brises d'Anjou. Elle s'endormit sous des rameaux, enroulée dans sa chaude pelisse. A l'aube, des appels lointains, la réveilla. – Maja ! Marcin ! Tomasz ! Flora s'approcha prudemment, et au détour d'un sentier, découvrit une femme errante qui sursauta en la voyant. Vêtue d’une longue robe de velours mauve défraîchie, et d’un chapeau usagé de couleur semblable, l'inconnue angoissée se précipita vers elle. – Jeune demoiselle, je cherche mes deux enfants Maja, Marcin et mon mari Tomasz. Les as-tu rencontré ? Devinant déjà la réponse, la femme découragée, s’appuya sur un arbre. – Non, je ne les ai pas vus. Je suis Flora Bytom. Qui êtes-vous ? – Je suis Dame Juliana Milosz. Je tourne en rond dans cette maudite forêt depuis des années, à la recherche de ma famille, enlevée par un homme méchant, armé d’un bâton. Flora tressaillit. – Pourquoi les a t’il emmené ? – Il cherchait des serviteurs pour son château de Moldoveanu. Et il voulait acheter mes enfants comme des marchandises. J'ai résisté de toutes mes forces, dit-t-elle en soupirant. – Moi aussi Dame Juliana, je recherche cet homme, confia Flora en lui racontant tous ses malheurs. – Surtout, sois très prudente jeune demoiselle, car ce monstre jette des sorts lorsqu'on le contredit. Nous possédions une belle auberge à Ruciane-Nida, et vivions heureux. Il l'a brûlé et a emporté ma famille. – Quel affreux personnage ! S’exclama Flora. – En effet, et depuis ce jour, je suis prisonnière de cet endroit maudit. Nous devons trouver le passage secret pour nous échapper d'ici. Elles marchèrent toute la journée dans la forêt lugubre, en quête du mystérieux passage. La végétation s'épaississait devant elles. Flora, épuisée, s'assit sur un tronc d'arbre mort, et sentit qu'il s'enfonçait dans le sol. Tout à coup, un sentier lumineux apparu derrière elle. Flora courut vers l'entrée, mais Dame Juliana la devança, en la bousculant, et s'engouffra dans le passage en criant. – Je suis libre maintenant, je vais pouvoir chercher mes enfants. Voici pour te remercier ! Elle lança tout à coup ses deux sabots en bois, qui heurtèrent lourdement la tête de Flora. Étourdie, celle ci vacilla, en tentant de la suivre, alors que le passage se referma brutalement devant son visage meurtri. Rapidement, elle s’installa de nouveau sur le tronc d’arbre, sans qu’aucun effet ne se produise. Déçue, elle ramassa machinalement les deux sabots, les plaça dans sa sacoche. – Je ne vais pas errer pendant dix ans dans cette forêt ? Bredouilla-t-elle apeurée. Quelques gouttes de sang tombèrent sur sa main. Flora, blessée au front, déchira un morceau de sa jupe, fit un bandeau qu'elle attacha autour de sa tête. Puis, ne sachant où aller, elle consulta sa boussole. Elle prit triste et résignée la direction du nord. Un magnifique cerf sortit des bosquets. Il s'enfuit en la voyant s’approcher. Assoiffée, Flora circulait péniblement depuis quelques heures, entre les bouleaux gigantesques, lorsqu’elle arriva au bord du lac Sniardwy, dans la plaine de Mazurie. Elle soigna sa blessure et remplit sa gourde. Au loin, une colonie de grives nageait, à proximité d'hérons argentés.
N°5 La cruche
A quelques mètres du rivage, Flora rencontra une vieille femme au dos voûté, vêtue d’un tablier blanc sur une longue robe noire. Elle portait d’une main, un panier garni de champignons, et de l’autre, une grosse cruche débordante d'eau. – Jeune fille, lui dit la femme essoufflée, ces charges sont bien trop lourdes pour mon pauvre dos et mes vieux os. Veux-tu m'aider à les porter jusqu'au bout du sentier ? – Bien sur madame ! répondit Flora attentionnée. La femme hésita, puis souleva la lourde cruche dépassant de son tablier et la donna à Flora. Aussitôt, elle s'en écarta, en poussant des cris de joies. – Je suis enfin délivrée de mon calvaire ! Je vais retourner chez moi ! Flora constata avec effroi que la cruche s’incrustait dans son dos. Elle voulu la retirer, mais, entraînée par son poids, elle trébucha, et tomba. L'eau se déversa dans l’herbe sèche. Lorsqu’elle se releva, effrayée, elle vit le récipient accroché à ses épaules, se remplir automatiquement d’eau. – C'est un cauchemar ! Que m'arrive-t-il madame ? Demanda t’elle affolée. – Ma pauvre petite, tu es hélas, dans la réalité ! Je suis désolée de t'avoir trompée. – Pourquoi ce vase est-il collé à mon dos ? Aidez-moi à le retirer ! – C'est beaucoup plus compliqué que cela. Je vais tout t'expliquer jeune fille, répondit doucement la vieille femme. Je suis madame Paulina Bulinsky, fermière dans un petit village près d'Olsztyn. Il y a dix ans de cela, je revenais du lac, avec mon âne, connu dans toute la région pour sa force prodigieuse. Ce jour là, il transportait les quatre grosses cruches du village. Soudain, un homme affreux, portant un cache-col surmonté d’un chapeau, m’a abordé. Vêtu d’un manteau en guenilles, il s’appuyait sur un long bâton pour marcher. – Encore ce satané jeteur de sorts ! Pesta Flora les deux poings fermés. – C'est bien lui, jeune fille. Il homme allait en Roumanie vers les Carpates, et voulait acheter mon âne, pour faire son long voyage. Il voulait le faire travailler dans ses champs de Moldoveanu. J'ai refusé de le lui donner. Alors il a levé son bâton, au bout duquel un éclair vert a jailli. Puis, il l'a dirigé sur moi. J'étais paralysée. Il m'a jeté un mauvais sort, attachant ma main à cette cruche incassable. Ensuite, il est parti en ricanant, avec mon âne robuste. Et, depuis dix longues années, je n'ai rencontré personne pour me délivrer de cet enfer, à part toi ma petite. Pendant que la vieille dame parlait, le débit de la rivière ralentissait. La femme s'apprêta à la traverser. – Vous ne pouvez pas me laisser comme cela, madame Bulinsky. Aidez moi, supplia Flora. En secouant sa tête, elle répliqua. – Je ne peux plus rien pour toi ma pauvre petite. J'ai attendu dix ans. Tu es plus jeune et tu trouveras certainement une solution. J'ai cependant un conseil à te donner : sois plus rusée à l'avenir. Tout à coup, la femme au dos courbé s'élança dans l'eau en hurlant : – Il ne faut surtout pas me suivre, car le lac est ensorcelé. La cruche te fera couler à pic au fond de cette rivière et tu mourras. Puis, elle traversa les eaux sombres du cours d’eau en nageant rapidement et rejoignit l'autre rive. – Madame Bulinsky ! Cria Flora en la regardant s'éloigner. Des larmes coulèrent sur ses joues. Comment vivre avec une cruche accrochée à mon dos ? Se dit-t-elle, angoissée. Tout à coup, le débit de la rivière augmenta en rendant l'eau boueuse. Un vent froid soufflait au bord de l'eau. La nuit commença à tomber. Avant de partir à la recherche d’un abri, Flora ouvrit sa sacoche, et mangea sa dernière tranche de pain d'épices. Le poids de la cruche lui faisait atrocement mal. Elle décida, pour soulager son dos, de se débarrasser de la paire de sabots trop lourds. Elle lança l’un, qui se transforma aussitôt en une toute petite hutte. Flora surprise et amusée, jeta l'autre, qui fit jaillir un feu de camp;(7) Ravie, elle se coucha au chaud dans son abri, tandis que, la cruche débordante d'eau coulait en direction de la rivière. Elle s'endormit un sourire aux lèvres en comprenant mieux les paroles de Dame Juliana "Voici pour te remercier".
(7)ognisko <script type="text/javascript">
var gaJsHost = (("https:" == document.location.protocol) ? "https://ssl." : "http://www."); document.write(unescape("%3Cscript src='" + gaJsHost + "google-analytics.com/ga.js' type='text/javascript'%3E%3C/script%3E")); </script> <script type="text/javascript"> try { var pageTracker = _gat._getTracker("UA-7172126-1"); pageTracker._trackPageview(); } catch(err) {}</script> |



