L’entrepreneur doit-il être fondamentalement philanthrope ?

Nouvelle Philanthropie et Entrepreneuriat

Suite à ma lecture de l’ouvrage de Virginie SEGHERS intitulé, La nouvelle philanthropie (ré)invente-t-elle un capitalisme solidaire ? (1), je me suis posé la question suivante : l’entrepreneur moderne est-il intrinsèquement philanthrope ? L’évaluation de l’entrepreneur doit-elle prendre en compte sa générosité ?

Avant de rentrer dans le vif du sujet, et après avoir cité Aristote de Stagirite - “la richesse consiste bien plus dans l’usage que dans la possession” - et Winston CHURCHILL - “we make a living by what we get, but we make a life by what we give”, nous allons tenter une définition introductive de la philanthropie.

Selon l’approche sociologique et anthropologique du don de Marcel MAUSS (2) , la matrice des sociétés primaires est le don, et non pas le contrat, l’échange, le donnant-donnant. Le don se caractérise par le triptyque : donner – recevoir – rendre. Acte multilatéral, il n’est pas "gentil", il vise à aplatir, à dominer son rival, il permet l’inversion de la guerre en paix. Le don n’est ni un achat, ni un sacrifice, il n’est pas de l’ordre de la charité, ni de l’amour, mais de la rivalité qui permet l’échange, la structure de la société et la communauté. Le don est en ce sens hybride, il est à la fois intéressé et désintéressé, libre et obligé. Par conséquent, le don est la matrice des sociétés qui permet la vie en communauté.

Selon Camille TAROT, les grandes religions se caractérisent par les transformations qu’elles ont fait subir à la théorie du don : les sociétés archaïques avaient un système de don horizontal entre pairs et verticale entre générations. Puis le don premier a subit une triple révolution avec les grandes religions : l’universalisation (dîme-juifs, charité-chétriens, œuvres de bienfaisance-musulmans), la radicalisation (contrainte d’ordre moral), l’intériorisation (donner en dissimulant). Pour les religions le don ne se montre pas, c’est l’ascèse qui importe, la capacité à dissimuler le don, alors que dans le don archaïque, il est important de montrer que l’on donne.

Selon Alain CAILLÉ (3) , dans la pensée dominante, la seule vérité de l’action humaine est l’intérêt, car quoi que l’on donne, que l’on fasse, on agit par intérêt sous un air généreux. C’est l’axiomatique de l’intérêt : sexuel chez FREUD, matériel chez MARX, puissance chez NIETZSCHE. Mais pour MAUSS, à côté d’un intérêt pour soit légitime, il existe un intérêt pour autrui, une ouverture à l’altérité. Ainsi, radicalisé, l’intérêt pour soi peut conduite à la fraude et l’intérêt pour autrui, au sacrifice. De plus, dans le don, il y a une double dimension d’obligation et de liberté, voire de plaisir.

La caractéristique du don est cette articulation entre ces oppositions apparentes : obligation/liberté, intérêt pour soi/intérêt pour autrui. De ce fait, l’obligation morale radicalisée conduit à des rituels stériles et la liberté sans freins mène à l’anarchie. Il est indispensable d’avoir cette articulation subtile qui ne réduit pas le don à une pure logique d’intérêt, ni au discours moralisateur de l’église. Ainsi, les économistes classiques, démystifient le don et les religions l’intériorise et le radicalise, or ceux qui donnent de l’argent ou du temps trouvent leur compte dans le leitmotiv des bénévoles : "je reçois plus que je ne  donne".

Ainsi contrairement à ce qu’affirme les démystificateurs (économiste) ou les moralisateurs (religieux), la véritable refoulée du don n’est pas l’intérêt mais le désintéressement. C’est pourquoi le culte de la discrétion, la dissimulation est très préjudiciable car elle complexifie le développement de la philanthropie, il faut au contraire être fiers, le revendiquer, plutôt que de le pratiquer en douce. Cependant, il ne faut pas pour autant confondre, le mécénat qui est plus une expression de l’intérêt pour soi, et la philanthropie qui est d’avantage orientée vers autrui. Les philanthropes sont légitimes, s’ils contribuent à vitaliser le rapport social, à renforcer l’idéal de la démocratie au-delà du marché et de l’État. La philanthropie est à même de constituer le capital social des économies moderne.

Selon l’approche philosophique et spirituelle de la philanthropie de Frère Samuel ROUVILLOIS , la philanthropie est un concept aristotélicien car pour Aristote, la philanthropie c’est l’amour spontané de l’homme pour son semblable, une forme d’empathie au sein de la famille humaine, base de la vie en commun et fondement du politique. Pour Platon, la philanthropie est secondaire, car la vocation de l’homme, qui se confond avec celle de son âme, est de dépasser l’ordre du sensible, dans la contemplation.

Dans les grandes religions, l’Homme ne sera pas jugé sur ses dons, ni sur ses possessions, mais bien sur son amour. 
Pour être sincère l’aumône doit être discrète, et la philanthropie aussi. D’un côté, la discrétion permet de ne pas de se prendre pour la providence d’autrui et d’éviter un blanchiment de la conscience. D’un autre côté, la discrétion peut s’accompagner de la culpabilité d’être riche, et parfois limiter le développement même de la philanthropie. Au contraire du catholique latin, pour le protestant anglo-saxon, la richesse est une bénédiction, seule l’accumulation est condamnable. La question de son salut l’incite à faire participer les autres aux bienfaits de Dieu et la philanthropie y contribue. La philanthropie conserve donc toutes les ambiguïtés des indulgences.

Ainsi, le vrai don est le don de soi. Notre avoir, nos biens nous sont confiés, et en dehors de ceux qui nous sont nécessaires pour une vie digne, ils ne sont pas strictement à nous. Ils peuvent nous appartenir légalement, mais nous avons moralement à les gérer pour le bien de tous. Beaucoup ne sont pas le fruit de notre travail : où se situe donc la redistribution juste de la richesse ? Lorsque l’on donne de soi, de son temps, de ses compétences, la philanthropie commence.

La générosité matérielle n’a pas comme telle de valeur morale, sauf si l’on donne une part de ce qui nous est nécessaire au-delà du superflu. Il n’y a pas de simples intentions généreuses, mais un engagement de soi.  Ce que j’ai ne m’appartient pas au sens strict, j’en suis dépositaire et gérant pour le bien de tous. Nous ne sommes que les usufruitiers du moment, les médiateurs d’un bien ou d’une richesse. Nous n’avons pas à nous enorgueillir de les partager. Mais ce gain du profit, de l’accumulation, de la pulsion de mort selon KEYNES et FREUD, a commencé bien avant l’émergence de la philanthropie.

En effet, selon Patrick VIVERET , avant le moyen-âge, le capitalisme est impossible puisque le prêt avec intérêt est le plus élevé des péchés mortels. En effet, créer de la richesse avec le temps c’était mettre l’argent au même niveau que dieu, seul créateur à partir du néant. Puis c’est la naissance du capitalisme avec l’invention du purgatoire : représentation binaire de l’au-delà (enfer/paradis) avec un système tertiaire grâce au purgatoire, c’est l’Économie du Salut comme le nomme Marx WEBER : possibilité de compter ses pertes et ses profits dans l’ordre moral et permet d’imaginer des systèmes de compensation avec les indulgences ce qui permet alors un rapport plus décomplexés entre la création de richesse et Dieu, entre l’argent et l’Église qui a, alors, besoin de financement.

L’ensemble de notre économie est ainsi basée sur cette notion de salut avec la comptabilité qui n’est rien d’autre qu’un indicateur sur le chemin du salut ou de la perte : le bénéfice renvoie à bénéficiaire (faire du bien) et les pertes est de l’ordre du péché.

Après ces quelques éléments introductifs, nous allons faire un tour d’horizon du monde de la philanthropie moderne, de la philanthropie-capitalisme ou venture philanthropy. Nous pouvons distinguer la venture philanthropy :
  • De l’investissement philanthro-capitaliste, qui recherche à associer au profit d’un investissement le bénéfice d’un impact socio-environnemental, regroupant ainsi la micro-finance et l’investissement socialement responsable
  • Du social business qui recherche le no profit no loss, une sorte d’investissement-donation dans le sens ou le profit réalisé ne va pas à l’investisseur puisqu’il est réinvesti dans le projet afin de l’améliorer ou le démultiplier
  • De la responsabilité sociale des entreprises, qui est basé sur la communication de la stratégie Développement durable d'une société, sachant qu’elle cherchera toujours le profit en respectant des valeurs étiques et morales imposées par la société
  • Du mécénat d’entreprise, qui cherche à compenser l'impact socio-environnemental de la société sur ses parties prenantes et contrebalancer son image grâce à la déduction fiscale sur sa donation d’argent et de compétence
  • De la charité religieuse discrète et des fondations classiques peu transparentes concernant l'évaluation des impacts socio-environnementaux des donations.
Au contraire, Il faut assimiler la venture philanthropy avec le don privé individuel de particuliers, ou fondation familiale, sous forme d’argent et de temps (bénévolat, compétence).


Qu’en est-il de l’évaluation de l’entrepreneur, du leader d'entreprise bénéficiaire de la donation ? Mais surtout, qu’en est-il de l’altruisme chez l’entrepreneur ? Est-ce une qualité globale qui fait ressortir certaines des qualités fondamentales de l’entrepreneur ?


Altruisme, générosité, magnanimité, compassion universelle, solidarité, donation, redistribution, rétribution, partage, répartition, don d’argent, de temps, de compétence, d’organe, de sang, potlatch, epidoseis, évergétisme, pollicitatio, ampliatio, agapê, caritas, tsedaka, zakat... sont autant de manière pour caractériser la philanthropie qui signifie étymologiquement « amour de l’humanité », celui qui aime les autres.

Ceci ne signifie pas de donner de son superflu, de se priver pour donner, mais bien d’aimer le bonheur de l’autre, de trouver dans le bonheur de l’autre son propre bonheur. La philanthropie est donc un pouvoir et un devoir d’agir pour le bien commun. Mais la philanthropie ne révèle-t-elle pas aussi certains aspects fondamentaux de l’être humain ? En effet, la philanthropie fait indubitablement résonance avec le sens de l’engagement, le sens du collectif, le sens de l’argent. En effet le fait de donner aujourd’hui pour la création de valeurs socio-environnementales qui ne sont pas encore économiquement viable aujourd’hui, n’est-ce pas rechercher un gain global sur le long terme et pas uniquement financier sur le court-terme ? N’est-ce pas une vision sur la valeur de la richesse, une inscription pérenne de la performance dans le temps, une condition de vie de durabilité ? Enfin lorsque l’on pense à la mythologie personnelle et à l’écosystème, on retrouve l’idée de vie unique, du sens du collectif, de la mission et de la transmission de valeurs et de symboles. Effectivement, la création d’une fondation familiale, c’est avant tout transmettre une tradition de générosité, d’engagement, de citoyenneté, d’honneur, de fibre humanitaire et de bienfaisance afin de cultiver la cohésion familiale.

Mais c’est aussi la recherche d’un nouvel ordre éthique, en profiter de son patrimoine pour essayer de changer le monde. C’est surtout cultiver la postérité, la mémoire pour les générations futures, la célébration d’un continuum temporel, l’empreinte durable pour sa descendance, l’éternité pour se survivre, l’accès à l’immortalité par le souvenir immuable. En effet, il est tellement agréable de donner, c’est un moyen de tous se retrouver, de se réconcilier avec soi-même et avec les autres. C’est une reconnaissance pour remercier la société de sa réussite.

La philanthropie semble donc être une condition nécessaire mais pas suffisante de l’entrepreneur. Reste à celui-ci de l’accepter, de devenir un philanthrope et de le revendiquer par le biais de dons individuels, d’une fondation familiale et de la création d’une fondation d’entreprise dans la construction initiale de sa structure tout en gardant un bon équilibre entre la communication pour l’incitation de cette philanthropie et la discrétion une fois la démultiplication de cette bonne pratique dans son entourage. En effet, notre système économique n’as pas encore monétarisé l’ensemble des valeurs de notre société, il existe donc de nombreux services qui dépendent du don (Aide sociale, réhabilitation de la biodiversité,…). Il est indispensable de faire évoluer notre société vers la promotion de la philanthropie, et l’entrepreneur en est le vecteur de changement.

Victor ARNAUD – 30 Septembre 2009


  1 Aux éditions Autrement, collection Acteurs de la Société.
  2 Sociologue, essai sur le don.
  3 Sociologue, Codirection de Sophiapol, fondateur du Mouvement Anti-Utilitaristes dans les Sciences Sociales.
  4 Docteur en philosophie. club E-réflexion : économie a finalité humaine, Association pour le Progrès du Management, Centre des Jeunes Dirigeants.
  5 Philosophe.
  6 Réseau sur la Philanthropie : Worldwide Initiatives for Grantmaker Support : www.wingsweb.org,  Centre d’Etude et de Recherche sur la PHIlanthropie: www.cerphi.org, Centre Européen des Fondations : www.efc.be, European Research Network On Philanthropy : www.ernop.eu,  European Venture Philanthropy Association : www.evpa.eu.com, Giving USA : www.givinginstitute.org, Giving in Europe : www.givingineurope.org, Donors and Foundations' networks in Europe : www.dafne-online.eu, Network of European Foundations for Innovative Corporation : www.nefic.org, Center for Effective Philanthropy : www.effectivephilanthropy.org, Council on Foundations : www.cof.org, Foundation Center : www.foundationcenter.org,
  7 Réseau sur la MicroFinance : Fédération Européenne de Finances et Banques Ethiques et Alternatives : www.febea.org, Réseau Européen de la Microfinance : www.european-microfinance.org, Cerise - réseau d’échange sur les pratiques en microfinance : www.cerise-microfinance.org
  8 Réseau sur l’Investissement Socialement Responsable : Sustainable Investment Forum ou Social Investment Forum: European Sustainable Investment Forum : www.eurosif.org, Social Investment Organization : www.socialinvestment.ca, US Social Investment Forum : www.socialinvest.org, Association for Sustainable & Responsible Investment in Asia : www.asria.org,  Responsible Investment Association Australasia : www.responsibleinvestment.org, BELSIF vzw : www.belsif.be, Forum Nachhaltige Geldanlagen : www.forum-ng.de, Spainsif : www.spainsif.es, UK Sustainable Investment and Finance : www.uksif.org, Forum per la Finanza Sostenibile : www.finanzasostenibile.it, Vereniging van Beleggers voor Duurzame Ontwikkeling : www.vbdo.nl, Forum for hållbara investeringar i Sverige : www.swesif.org, Forum pour l'Investissement Responsable : www.frenchsif.org, Novethic : www.novethic.fr
  9 Réseau de Responsabilité Sociétale en Entreprise : CSR 360 Global Network Partners : http://www.csr360gpn.org, Observatoire sur la Responsabilité Sociétale des Entreprises : www.orse.org
  10 Acteurs clefs : wealthy individuals - social entrepreneurs – conseil en philanthropie : www.wise.net, Nonprofit Entreprise and Self-Sustainability Team : www.nesst.org, Le Maillon, FSG Social Impact Advisor : www.fsg-impact.org


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