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Le 1er mai 94: Ayrton Senna s'envole vers d'autres cieux...

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yrton Senna marche lentement dans le paddock d'Imola, la mine défaite. La nuit est déjà tombée depuis plusieurs heures maintenant et l'atmosphère est lourde autour du circuit. Ici ou là on parle de l'effroyable évènement qui vient de se produire. Nous sommes le samedi 30 avril 1994 et un homme vient de mourir de sa passion. Il avait 33 ans et s'appelait Roland Ratzenberger. Sous le choc, incapable de chasser les images de l'accident de son esprit, Ayrton se remémore tous les évènements qui ont précédé ce terrible contact avec la réalité, tout ce qui a fait de ce début de saison 1994 un des pires de sa carrière, émotionnellement et sportivement parlant. Cela a commencé par les premiers tours de roue de la belle Williams-Renault FW16, lors d'une prise en main qui s'est avérée plus difficile que prévue. Alors que les précédentes Williams (la FW14B et la FW15) étaient des machines à gagner impressionnantes tant en fiabilité qu'en performance, cette indomptable machine est difficile à régler et fait vite penser à Senna qu'il va y avoir beaucoup de travail en perspective: "On me donne favori mais je peux vous dire que rien ne sera facile cette saison. La voiture n'est pas aussi compétitive que je l'espérais et il va falloir beaucoup travailler mais aussi se battre pour obtenir des résultats." Ceci s'explique notamment par le changement de règlement en vertu duquel les aides électroniques sont interdites et où les ravitaillements sont réintroduits. Des mesures prises pour améliorer le spectacle. Des mesures qui vont apporter plus de danger dans le même temps. Les précédentes Williams étaient dominatrices car elles étaient à la pointe de l'électronique. Avec ce nouveau règlement, les compteurs sont quasiment remis à zéro et les écarts entre les équipes réduits, voir supprimés. Pour pallier à cette mesure, les ingénieurs concepteurs de la Williams FW16, Patrick Head et Adrian Newey, ont dû redoubler d'inventivité et de génie afin de rester au top de la hiérarchie d'où une toute nouvelle machine dont il va falloir régler chaque partie... De plus, Ayrton fait face à un début d'année 1994 fortement marqué par la nouveauté: nouvelle écurie, nouveau règlement, nouvel équipier et nouveau statut après les départs à la retraite successifs de ses anciens rivaux: Nelson Piquet, Nigel Mansell et Alain Prost. Bien qu'il ne dispose que d'un matériel perfectible, il est prêt à montrer à la nouvelle génération que sa motivation et sa détermination sont intactes et qu'il est très excité par ce nouveau défi. Défi qu'il s'est lancé à lui-même: être le meilleur de l'Histoire de la Formule 1 et surtout, le rester. A 34 ans et avec déjà trois titres de champion du monde en poche, tout est encore possible...

Le début de saison ressemble pourtant à un calvaire. La première course de la saison se dispute chez lui, au Brésil, et Ayrton regrette d'avoir à courir son Grand Prix à domicile avec une monoplace qui ne lui donne pas de bonnes sensations. C'est une des courses les plus importantes de la saison et ne pas pouvoir se battre à 100% de ses moyens le fait enrager. Il enflamme pourtant les tribunes d'Interlagos en réalisant une très belle pole position, juste devant un Michael Schumacher très en verve au volant de sa redoutable Benetton-Ford B194. La course est plus difficile et les stratèges de chez Benetton trop forts pour ceux de chez Williams. Après s'être fait dépassé dans les stands par Schumacher lors de la première salve de ravitaillements, il comprend vite que s'il ne donne pas tout ce qu'il a, il ne reverra plus l'Allemand. Il enchaîne une dizaine de tours à très haute vitesse et petit à petit, il revient sur la Benetton. Cependant, les risques qu'il prend sont trop importants et Ayrton finit par partir en tête à queue, synonyme d'abandon, devant des supporters dépités. A sa sortie de monoplace, il reconnaîtra: "C'est ma faute. J'attaquais très fort et j'ai manqué de vigilance." Pire, deux semaines plus tard, sur le circuit d'Aïda, cadre du Grand Prix du Pacifique, il se fait harponner par Mika Hakkinen au premier virage, alors qu'il avait une nouvelle fois signé la pole position. Michael Schumacher l'emporte une nouvelle fois et compte désormais vingt points d'avance sur Senna, désespéré par la situation. Lui que l'on présentait comme grandissime favori mord la poussière face à Michael Schumacher et l'efficacité surprenante de sa Benetton. En coulisses, Ayrton accuse: "Je suis persuadé que l'écurie Benetton triche! Ils utilisent l'anti patinage et d'autres artifices électroniques qui normalement sont interdits. Contre eux, on ne se bat pas à égalité." La course de San Marin, sur le circuit d'Imola, est donc primordiale pour le Brésilien, afin de frapper un grand coup et revenir dans la course au championnat. Le retour en Europe est synonyme de véritable début de saison à ses yeux, préférant oublier les deux premières manches ratées. Les premiers essais sont donc très importants et Senna se montre particulièrement méticuleux et concentré. Vendredi 29 avril 1994. Alors que la bataille pour la pole position est lancée, un fracas épouvantable se fait entendre à l'autre bout circuit. C'est le jeune Rubens Barrichello qui vient de sortir de la piste au niveau de la chicane Variante Alta, détruisant sa Jordan-Hart après un véritable vol plané. C'est casqué et attaché dans sa monoplace qu'Ayrton voit les terribles images de l'accident. Très vite, il s'inquiète pour son compatriote qu'il a pris sous son aile depuis ses débuts, lors de la saison 1993. Il court au centre médical pour prendre des nouvelles de Rubens. Heureusement, plus de peur que de mal. Barrichello s'en tire avec seulement un bras cassé et un nez fracturé: compte tenu de la violence du choc, Ayrton sait pertinemment que son ami a eu énormément de chance...

Samedi 30 avril 1994. 13h. Après s'être remis des émotions de la veille, Ayrton peaufine ses réglages alors que se déroule la seconde séance de qualifications. Il est en pole position provisoire lorsqu'un autre accident, aussi impressionnant que celui de Barrichello la veille, survient. Cette fois, c'est un néophyte de 33 ans, Roland Ratzenberger, qui, après avoir vu s'envoler son aileron avant, s'est écrasé dans le mur dans la courbe Gilles Villeneuve. Le contact avec le mur, à plus de 250 km/h, est d'une violence inouïe. Lorsque la monoplace disloquée s'arrête de tourner sur elle-même, le casque de l'Autrichien est penché sur le côté, signe révélateur d'une possible inconscience. Cela sera révélé plus tard, Roland Ratzenberger est mort sur le coup. Depuis les stands, Senna étouffe en visionnant les images et ne peut contenir un sanglot. Alors que les secouristes s'affairent autour du corps de Ratzenberger, Ayrton décide de se rendre sur les lieux de l'accident. Le temps qu'il arrive, l'hélicoptère a déjà décollé. Un silence de mort règne sur le circuit, comme si le temps avait arrêté de s'écouler. Le Brésilien analyse la piste, observe attentivement l'endroit de l'accident et pose beaucoup de questions car il tient à comprendre comment une telle catastrophe a pu se produire. Il met un terme à sa séance qualificative qui n'a plus aucun sens maintenant. Quelques heures plus tard, il se fera réprimandé par la Fédération Internationale de l'Automobile pour s'être rendu sur les lieux de l'accident. Il s'en moque, il a préféré écouter ce qui lui dictait sa conscience et y aller, par respect pour l'Autrichien. C'est un monde qui s'effondre à l'annonce de la mort de Roland Ratzenberger. Ayrton reste éveillé jusque tard dans la nuit pour réfléchir aux tenants et aux aboutissants de la situation, afin d'essayer de savoir si sa motivation est encore suffisante pour prendre de tels risques et surtout, essayer de savoir si le jeu en vaut vraiment la chandelle. Sa réponse ne fera pas attendre puisqu'il se présente sur le circuit le lendemain matin pour disputer le warm-up. Car l'épreuve, malgré les circonstances, est tout de même maintenue. C'est là toute l'immoralité de la Formule 1: un homme est mort mais le show doit se poursuivre pour que l'insensible pompe à fric puisse continuer de tourner... Ayrton a mûrement réfléchi et ne pouvait pas raisonnablement tourner le dos à la course, tant elle fait partie de sa vie. Il est pourtant clairement troublé comme le démontre ce qui s'est passé le dimanche matin. Alors qu'il s'apprêtait à réaliser un tour en caméra embarquée pour la télévision, il a une parole pour une personne particulière à ses yeux: "Et d'abord un message à mon cher ami Alain [Prost]. Alain, tu me... tu nous manques!" L'ambiance est surréaliste sur la grille de départ, peu avant le début de la course. De manière inhabituelle, le Brésilien a enlevé son casque, afin de laisser le vent battre son visage pendant qu'il discute avec Patrick Head. Il sourie, regarde à droite et à gauche et prend de grandes inspirations: il vit, tout simplement.

Dimanche 1er mai 1994. 14h. Le départ est donné et Senna s'élance parfaitement, prenant la tête devant Michael Schumacher. Comme si le week-end n'avait pas déjà été assez intense, un nouveau crash terrible se produit, entre Pedro Lamy et J.J. Letho, qui s'en tirent sans véritable dommage compte tenu des récents évènements. Des débris ont volé dans le public et quelques spectateurs ont été légèrement blessés. Au final, plus de peur que de mal. Pour la première fois en Formule 1, la voiture de sécurité est lancée sur la piste afin de ralentir les bolides pendant que la piste est nettoyée. Après cinq tours passés dans ces conditions, la meute est de nouveau lâchée. Senna reste en tête mais Michael Schumacher se fait vraiment très pressant derrière le champion brésilien. La bagarre semble être lancée entre les deux duellistes, pour une course dont l'enjeu est très important pour Ayrton Senna s'il ne veut pas perdre toutes ses chances au championnat. Au tour 6, ils arrivent dans la longue courbe de Tamburello. Ayrton prend normalement sa trajectoire jusqu'à la moitié du virage où, brusquement, il sort de la piste. Le contact avec le mur est effroyable. La Williams FW16 s'écrase contre le mur à plus de 200 km/h, dans un choc qui semble aussi violent que celui de Ratzenberger la veille. La stupeur gagne très vite l'ensemble des officiels, des spectateurs et des téléspectateurs. Lorsque la monoplace se stabilise, le casque jaune emblématique est penché sur le côté, inerte. Il est 14h17 et Ayrton Senna da Silva vient de mourir. Les images de l'intervention des secouristes sont insupportables. Ils agissent le plus rapidement possible car le corps du Brésilien est gravement blessé. Du sang coule sur la piste. Les larmes des personnes qui ont compris la gravité de la situation coulent dans les tribunes. Tout le monde est en état de choc, chacun tente de se convaincre qu'il n'a rien pu arriver de grave à la référence absolue. Tout le monde croit Ayrton Senna immortel en raison de l'aura qu'il dégage. Tout le monde se trompe. La mort frappe n'importe où et n'importe quand, cela s'est une nouvelle fois prouvé en ce funeste 1er mai. C'est dans la soirée que ce que chacun redoutait devient officiel: Ayrton Senna da Silva a définitivement quitté le monde des vivants, s'envolant vers d'autres cieux peut-être plus adaptés à son talent et à son charisme: le paradis des hommes d'exception. On peut en vouloir à cette foutue colonne de direction d'avoir cédée en plein virage, à cette putain de course qui n'aurait jamais dû avoir lieu, pour une raison légale mais aussi et surtout morale ou encore à toutes les personnes qui ont une responsabilité, de près ou de loin, dans cette saloperie d'accident mais cela ne ferait malheureusement pas revenir Ayrton. Le week-end d'Imola 1994 est sans doute un des pires qu'ait connu la Formule 1 de toute son histoire. Il a donné un grand coup de fouet à la sécurité de ce sport qui permet aujourd'hui aux pilotes de conduire sans quasi aucun danger. Jamais personne n'oubliera la tragédie d'Imola où deux hommes que tout séparait ont été réunis dans la mort. Et puis il y a ces mots, si justes, prononcés un jour d'octobre 1989, qui résonnent encore: "Racing... Competing... is in my blood, it's part of me, part of my life, I've been doing it all my life. So, it stands out before anything else." Ayrton Senna c'est plus qu'un simple nom, ou qu'un pilote de Formule 1, c'est un mythe, immortel dans la postérité.

Adeus Ayrton.

Keyshun