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La fin d'une époque
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e Grand Prix d’Australie, à Adélaïde, est la dernière manche de la saison. Une saison marquée par la domination des Williams-Renault, qu’Ayrton Senna a dû une nouvelle fois subir. Après avoir réalisé de très belles performances au début de la saison et avoir mené le championnat pendant plusieurs manches, le Brésilien et sa McLaren-Ford sont rentrés dans le rang. Une nouvelle victoire à Monaco (la sixième, ce qui fait de lui le recordman absolu des victoires sur ce circuit si particulier), une belle seconde place en Espagne puis un long passage à vide qui lui a coûté toutes ses chances au championnat. Il a tenu la dragée haute à Alain Prost jusqu’à l’été, moment où ils ont abordé les circuits les plus rapides de la saison. Sur des circuits comme Montréal, Silverstone ou encore Hockenheim, et ce malgré une évolution du poussif Ford HB, Ayrton n’a rien pu faire pour enrayer la machine à gagner Williams-Renault. Il ne terminera plus sur le podium avant l’avant-dernière manche du championnat, au Japon! Désespéré et impuissant, le Brésilien enchaîne les abandons et les places d’honneur et voit son vieux rival Alain Prost se diriger tranquillement vers une quatrième couronne. Il donne pourtant tout ce que son talent peut lui offrir, en témoigne la magnifique empoignade qui a opposé les deux champions du monde à Silverstone. Parti quatrième, Ayrton a réalisé un excellent départ et a réussi à doubler Prost. Décidé à ne pas céder, il a utilisé tous les arcanes du pilote « blessé » pour empêcher le Français de passer : freinages à la limite, trajectoires défensives, énorme prise de risque. Le duel a duré six tours avant qu’Alain Prost ne réussisse à passer. Six tours durant lesquels le temps s’est arrêté. Six tours gravés dans les mémoires comme un des plus beaux combats entre ces deux monstres sacrés du sport automobile. Six tours illusoires de ce qu’était réellement la situation au championnat : au Portugal, deux manches avant la fin de la saison, Prost remporte définitivement le titre de champion du monde 1993.
C’est aussi au Portugal que le Français fait une annonce intéressante pour Senna : il va prendre sa retraite à la fin de la saison, libérant ainsi un baquet convoité chez Williams-Renault. Impatient de rejoindre l’équipe anglo-française depuis maintenant deux ans, Ayrton s’engouffre dans la brèche en se déclarant libre de tout contrat pour 1994. Les relations avec Ron Dennis se sont détériorées au fur et à mesure de cette saison 1993 et le Brésilien attendait le moment propice pour annoncer son départ de chez McLaren. C’est maintenant chose faite et il est impatient de réaliser un de ses rêves les plus récents : piloter enfin cette formidable machine à la pointe de la technologie qu’est la Williams-Renault. Cette pensée lui donne des ailes et il remporte la course au Japon après un duel de haute lutte contre son éternel rival Alain Prost. Alors que tout le monde s’attend à une réconciliation et que les deux pilotes sont côte à côte sur le podium, rien de spécial ne se passe. Quelques années plus tard, Prost a déclaré à ce sujet : « Avant la course de Suzuka, nous avions prévenu une certaine forme de réconciliation. Nous nous sommes retrouvés sur le podium, mais rien ne s’est produit. J’étais déçu, mais j’ai compris qu’il fallait que ça vienne de lui, pas de moi. C’était toute l’ambiguïté du personnage. Il voulait avoir la maîtrise de la situation et ne montrer aucune faiblesse. Surtout vis-à-vis de moi. » Deux semaines plus tard, en ce 7 Novembre 1993, un intense sentiment de nostalgie règne sur la grille de départ. Ayrton Senna a signé la 62ème pole position de sa carrière, la seule de cette saison 1993 et Alain Prost partage avec lui la première ligne de la grille. Alors que le départ est donné et que Senna s’élance parfaitement en tête de la course, tout le monde se rend compte de l’émotion, palpable, qui plane sur cette dernière course de la saison. Les deux meilleurs pilotes de la génération des années 80 se retrouvent pour un dernier duel. Ayrton, dans son cockpit, se rappelle de tous les moments qui ont jalonné sa carrière aux côtés d’Alain Prost : leur rivalité exacerbée, les duels sur la piste, les mots blessants déclarés à la presse. Le pilote français va lui manquer, plus que ce qu’il aurait pu croire deux ou trois ans auparavant. Le Brésilien se montre intraitable en course : il ne laisse aucune chance à Prost de remporter la dernière course de sa carrière et remporte la victoire, sa 41ème.
Aussitôt la course terminée, Senna montre un tout autre visage de sa personnalité, bien différent du comportement qu’il avait adopté jusque maintenant face au Français. Il discute avec lui en allant vers le podium, lui dit qu’il va s’ennuyer, qu’il devrait encore rester un an ou deux. Le podium est empli d’émotion. Avant que ne soient joués les hymnes brésilien et britannique afin de célébrer la victoire de Senna et de McLaren, les deux anciens rivaux se serrent la main et Ayrton invite Alain à monter avec lui sur la première marche. Le geste est beau et scelle la réconciliation de ces deux très grands pilotes qui ont marqué toute une époque. Alain Prost est heureux et sourit à pleine dents. Ayrton Senna a les larmes aux yeux. Pendant la conférence de presse, une vision surréaliste s’impose : ils rient ensemble comme s’il ne s’était jamais rien passé entre eux. Les accrochages ? Les mots doux déclarés dans la presse ? Oubliés ! Malgré tout ce qui a été dit, il y a toujours eu un respect très fort et mutuel entre Alain Prost et Ayrton Senna, ce qui explique cette réconciliation. Ils étaient les enfants terribles de leur génération : chacun avait énormément de talent et souhaitait démontrer qu’il était le meilleur. Ayrton a du mal à se faire à l’idée, comme le dira Alain Prost lors d’une interview : « Le soir de la course d’Adélaïde, il m’a encore demandé si je m’arrêtais vraiment de courir. Il doutait de ma décision, croyait à un piège. » Leur carrière respective sont tellement liées que le Brésilien sent qu’il va perdre une partie de lui-même une fois que Prost sera parti en retraite. Le Français était un repère que Senna souhaitait battre par-dessus tout, la référence. Maintenant, c’est lui qui va devenir la référence pour les plus jeunes et il va devoir apprendre à gérer ce nouveau statut. Une page se tourne en ce 7 Novembre 1993 et Ayrton en est pleinement conscient. De nouveaux défis l’attendent : la nouvelle génération des jeunes loups, tout d’abord, emmenée par Michael Schumacher, Damon Hill ou Mika Hakkinen ; et enfin, une Williams-Renault, la monoplace dont il a rêvé ces dernières années et avec laquelle il espère battre tous les records.