CHAPITRE 2 : Helkin -Rodney ? Allez, fais un effort, ouvre les yeux... La voix d’Helkin murmurant au dessus de sa tête et l’odeur de soupe aux orties lui fit prendre conscience de l’endroit où il se trouvait réellement. Un mal de crâne épouvantable se faisant sentir, le scientifique décida de ne pas obéir au guérisseur. -Tu n’aurais pas une de tes décoctions miracle contre la gueule de bois ? demanda faiblement McKay, ce qui fit rire son interlocuteur. -Tu n’as pas trop bu, tu t’es volontairement cogné contre un mur imbécile… Le ton plein de tendresse du vieil homme fit sourire le canadien, qui finalement ouvrit les yeux. Il était sur l’une des antiques paillasses recouvertes de couvertures grattantes, dans l’antre d’Helkin. Celui-ci avait posé une main sur son front et attrapé une poterie grisâtre censée contenir quelque baume cicatrisant. Il s’en couvrit les doigts et releva Rodney en position assise sur le lit. -C’est grave ? demanda l’astrophysicien avec espoir. -Pas assez pour te retirer du service actif mon grand, j’en ai bien peur. McKay poussa un soupir à réveiller les morts, puis il sentit les mains expertes d’Helkin écarter les mèches de cheveux empoissés de sang coagulé sur une partie de son crâne, suivie de la brûlure du baume cicatrisant sur la plaie. Il grimaça et le guérisseur lui ordonna de ne pas bouger tandis qu’il refaisait son pansement. Puis l’homme le poussa doucement sur le lit et remonta la couverture en laine de Rofko jusqu’à son menton en lui souriant paternellement. C’est tout juste s’il ne lui faisait pas un bisou sur le front, et hop au dodo pensa Rodney… -Ne refais pas ce genre de chose, c’est complètement inutile, chuchota Helkin. -Si j’ai une chance d’être libéré à temps je… -Ne dit pas n’importe quoi, le coupa le guérisseur, il n’y a aucune alternative. Je sais que tu es intelligent, tu attendra gentiment que ton corps se flétrisse et là, là ils te mettrons avec d’autres vieillards dans une jolie maison où ils s’occuperons bien de vous. Il lui caressa gentiment le front, mais cela ne calma pas la colére du plus jeune. -J’ai 38 ans Helkin ! Hurla presque McKay. Je devrait supporter tout ça pendant au moins 15 ans ? -Ca ne fait pas longtemps que tu es arrivé, tu n’es pas habitué, tu verras dans quelques mois… -On ne s’habitue pas à ces choses là, murmura t’il les larmes aux yeux, le menton tremblant sous le coup de l’émotion. Visiblement ému par la détresse de son ami, le vieillard glissa ses longs et fins doigts dans la barbe bouclée qui ornait son menton, intérieurement coupable de ne pas apporter au terrien l’aide dont il aurait eu besoin. Oh, il en avait vu défiler, plusieurs générations d’hommes s’étaient succédées dans ce bordel grand format, dans lequel il officiait depuis plus de 50 ans en tant que guérisseur. Les bordels étaient le moteur de la nation Genii, un moteur sale, honteux et puant. Les plus riches politiciens étaient d’ailleurs les patrons des plus grands bordels des principales villes Genii. Mais les plus talentueux, les plus héroïques, les plus remarqués aussi, ceux-ci s’étaient frayés un chemin sans passer par l’esclavagisme, et garder les mains propres leur avait permis de gagner en popularité. Ils brillaient bien souvent par leurs exploits guerriers, comme Kolya, le grand Acastus Kolya, craint dans tout Pégase, dont on prononçait encore maintenant le nom avec respect, même s’il avait été exclu du gouvernement. Ladon Radim, le célèbre et brillant scientifique devenu chef de tout un peuple. Ceux là étaient des héros. Les autres n’étaient que de grossières caricatures qui suintait la perversité. Helkin Marovan en avait vu, des poignées de jeunes hommes capturés sur d’autres planètes par les mercenaires engagés par le bordel, cueillis au sortit de l’adolescence, humiliés et traités comme des objets, violés, détruits. Qui n’étaient maintenant plus que des loques, des corps morts qui n’étaient là que pour ouvrir leurs cuisses et avaler la bouillie infâme qui leur permettait de se nourrir chaque jour. Il en avait vu, de jeunes pères de famille, trop beaux ou exotiques pour être laissés tranquilles, qui à force de brimades avaient abandonnés leur fierté et par là même l’espoir incertain de revoir un jour leurs enfants. Il en avait soigné, des blessures dues à des jeux stupides et surtout dangereux, car la célébrité des bordels Genii venait du fait qu’on pouvait y faire n’importe quoi. Femmes et hommes se succédaient pour se payer une nuit de simple plaisir, de jeux sadique ou tout simplement de compagnie, la seule consigne étant de laisser les prostitués vivants. Helkin avait entendu dire que sur d’autres planètes, il existait des bordels dans lesquels on prostituait des femmes. Il avait toujours questionné l’utilité de la prostitution féminine, une femme peut tomber enceinte après un rapport sexuel, ce n’est pas pratique, tandis qu’un homme ne garde comme trace de la passe qu’un traumatisme moral. Et plus que tout, il s’était toujours demandé pourquoi il travaillait dans cet univers d’horreurs. Dans des temps lointains, il avait été jeune et plein d’illusions. Il avait voulu être guérisseur public, comme son père et son grand père avant lui. Mais 65 ans auparavant, un vaisseau ruche rempli de Wraith en stase s’était posé, et les monstres avaient remplis leur garde manger avec environ 72 pourcents de la population Genii. Quasiment plus de Genii, quasiment plus de patients. C’était comme ça qu’Helkin s’était retrouvé là, soignant les pauvres esclaves, la honte des Genii selon les politiciens bien pensants. Il avait rencontré Avenka, qui à cette époque avait de longs cheveux blonds et bouclés qui lui descendaient jusqu’en bas des reins. Elle était tellement jolie, tellement parfaite qu’il n’avait pas pu lui dire la vérité quant à l’infâme nature de son métier. Il s’était décrit comme simple travailleur, reconstructeur des nombreux bâtiments détruits par les successives attaques Wraith. Il s’était marié, puis il avait eu neuf beaux enfants, sa première petite fille était née il y avait 5 ans déjà, et jamais il n’avait avoué la vérité à sa famille. Son métier le dégoûtait, mais c’était la seule chose qui le permettait d’entretenir ses proches, et il ne pouvait pas se permettre de perdre ça. Et là il devait s’occuper de Rodney, un des hommes les plus intelligents qu’il avait jamais rencontré, un homme qui le faisait bizarrement penser à son fils, un brave soldat de l’armée de Kolya mort pendant l’attaque d’Atlantis. La première fois qu’il l’avait vu pour le certificat d’aptitude à la prostitution, il l’avait trouvé hagard, terrifié. Il lui avait répété au moins une dizaine de fois que c’était une erreur, qu’il n’avait rien à faire là, qu’il était scientifique, qu’il était un génie, qu’il était atlante, qu’il n’avait rien à faire dans cet endroit. Il avait hurlé et s’était débattu quand les domestiques l’avaient déshabillés de force pour qu’on puisse l’examiner sous toutes les coutures. Et Helkin avait ravalé sa compassion, l’avait ausculté avait autant de froideur qu’il était possible. Il était d’Atlantis, il avait tué son fils. Ce soir là, il avait retourné le problème dans sa tête toute la nuit. Les yeux bleus desquels coulaient des larmes de rage et d’impuissance le hantaient, l’atlante semblait tellement…innocent. Il avait alors douloureusement compris que la guerre était la guerre, que son fils n’était pour rien dans les futures tortures qu’on allait infliger à cet homme, et que lui n’était pas non plus responsable de la mort de Gulban. C’était comme ça. Son indifférence c’était transformé en un sentiment de révolte devant la lutte désespérée de l’atlante contre ses tortionnaires. On l’entendait la nuit hurler de sa cellule qu’il n’était pas un esclave, qu’il ne le serait jamais, que les atlantes avaient signés un pacte d’amitié avec les Genii, qu’ils devaient le renvoyer sur Atlantis. Mais l’esclavage était officiellement interdit chez les Genii, les bordels étaient juste considérés comme des « locaux de travails pour prostitués consentants ». Consentants ! La révolte d’Helkin avait pris une dimension personnelle quand il avait vu les humiliations et les tortures que les responsables du bordel avaient infligés au scientifique pour détruire toutes les barrières de son corps, pour le détruire, pour en faire une loque, un corps sans vie comme tant d’autres. On l’avait privé de nourriture, ce qui visiblement le rendait malade à court terme. On l’avait promené nu à travers tout le complexe, lui attachant les mains dans le dos pour ne pas qu’il puisse cacher quelque partie de son corps, écartant ses fesses devant qui voulait en voir plus, humiliant outre mesure l’être pudique qu’il était. On l’avait enfermé dans d’étroites et lourdes malles de bois sombres pendant des nuits entières, ne le sortant de là qu’aux premières lueurs du jour. C’était un mal commun que la peur d’être enfermé, et malheureusement Rodney en souffrait. Helkin ne pouvait plus fermer les yeux sans entendre les hurlements étranglés de cet étranger aux yeux bleus, qui grattait frénétiquement le battant du coffre pour en sortir, s’arrachant les ongles et la peau des mains par la même occasion. Le pire avait sûrement été les derniers hurlements, ceux qui disaient « sortez moi de là, je ferais tout ce que vous voulez », ceux qui signifiaient que la belle résistance de Rodney avait été détruite. On lui avait amené un corps qui ne tenait plus sur ses jambes, un corps qui sanglotait sans pouvoir s’arrêter et qui tremblait comme une feuille. Il l’avait longtemps serré dans ses bras et bercé comme un de ses enfants, jusqu’à ce qu’il arrête de pleurer. Il avait soigné les blessures de ses mains, l’avait gardé le plus longtemps possible pour lui éviter l’humiliation finale, l’acte ignoble que Togbert, le chef des domestiques le plus proche du grand patron, appelait « l’initiation ». Helkin n’était plus un naïf, ça n’était rien de moins qu’un premier viol. Ils lui avaient rendu Rodney. Il semblait sortir d’un cauchemar. Au fil des passes d’entraînement, il était devenu un homme triste et anormalement ironique, qui semblait avoir perdu goût à la vie. Mais jamais il n’avait atteint ce stade de poupée de chiffon qu’Erian et tant de ses camarades étaient devenus. Puis il était officiellement devenu un des prostitués du bordel, et s’était fait une réputation parce qu’il « ne se laissait pas faire ». Un jour, il avait même frappé un client et lui avait cassé le nez, ce qui lui avait valu de douloureuses représailles de la part de Togbert, mais qui au fond avait rassuré Helkin. Les passes avaient progressivement cessées d’être des viols, le client n’arrivant à ses fins que si l’atlante le voulait bien. C’était comme si Rodney choisissait les gens avec qui il accepterait de coucher. Helkin avait entendu dire que s’il ne les prenaient pas gracieusement dans son lit, ce qui arrivait rarement, il les ignorais, et si ceux cis se montraient trop insistant il se battait avec eux jusqu’à ce qu’ils sortent de la pièce. Il n’était pas puni tant qu’il ne blessait pas le client, c’était sa réputation de contestataire qui faisait son succès. Le guérisseur soupçonnait Erian, qui malgré ses allures efféminées et superficielles en connaissait beaucoup, d’avoir enseigné au scientifique quelques simples mais efficaces techniques de défense. Helkin s’en était réjouis. Peut être que Rodney allait tenter de se suicider, mais au moins il ne serait jamais réduit au seul était de corps. Son esprit, même diminué, demeurerait toujours dans un coin de sa tête, et jamais cette lueur d’intelligence et de détermination ne disparaîtrait de ces beaux yeux bleus, qui malheureusement pour lui plaisaient à beaucoup de monde. Helkin était fier de lui. L’atlante s’était à présent endormi dans les bras du vieillard qui s’était mis à lui caresser tendrement les cheveux. |