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CHAPITRE 8 : Vapeur

Chapitre 8 : Vapeur

Accompagné d’un garde faisant au moins quatre têtes de plus que lui, Rodney s’engouffra dans l’immense pièce humide. C’était un spectacle grandiose : à chaque rangée d’équipement d’hygiène sa fonction dans le processus de mise en beauté des prostitués. On distinguait à peine le mur du fond. Une centaine de domestiques s’activaient dans cette pièce à frotter, récurer, épiler, nettoyer les esclaves, en plus petit nombre, qui avaient appris à se laisser faire. Les plongeurs nettoyaient la vaisselle usagée dans les restaurants, les domestiques astiquaient le tapin souillé dans les bordels.

McKay, qui n’aimait déjà pas être manipulé, ne s’était toujours pas habitué à ce chouchoutage parfois douloureux et souvent humiliant, n’acceptant pas d’être ramené au simple état de fourchette ou de couteau. Mais bien sur, comme partout ailleurs il n’avait pas le choix. Les Genii avaient du avoir de mauvaises surprises avec les MST, puisqu’ils s’assuraient de bien nettoyer les prisonniers de fond en combles, histoire de ne pas avoir un client contaminé par un prostitué sur le dos. Ce qu’ils ne semblaient pas avoir saisi, c’est que c’était avant qu’il fallait agir, et pas après…

Le garde poussa Rodney dans la première rangée, cachée par un rideau opaque. Des sanitaires (les esclaves étaient priés de faire leurs besoins trois fois par jour et de se laver immédiatement après) et des espèces de pommeaux de douche qui laissaient couler de l’eau mélangée à du désinfectant, constituant la première étape du « traitement ». Il devait enlever son poncho, qui serait lavé avec le plus grand soin, et se laisser aller entre les mains des domestiques.

Puis, il avait droit aux soins quotidiens. Il devait être attaché à une structure métallique ressemblant à une cage de hockey, les avants bras et les chevilles liées aux bras de fers. Cet épouvantail métallique était ensuite plongé jusqu’au menton du prostitué dans une grande cuve remplie d’une substance tiède et verdâtre, visqueuse et collante comme de la mélasse, à l’aide d’une sorte de grue miniature fonctionnant avec des câbles et des poulies. Cette mélasse atteignait toutes les parties du corps de l’esclave excepté la tête, restée à la surface. Une fois sortit de cette cuve, le prisonnier attendait que la substance sèche tandis qu’on lui rasait habilement la barbe avec une espèce de krill. Ensuite des domestiques glissaient leurs doigts entre la surface de la peau et de la substance sèche, au niveau du cou, avant de tirer d’un grand coup sec, jusqu’en bas. C’était la version Genii de la cire chaude, qui garantissait une épilation totale et instantanée, mais très douloureuse. On frottait par la suite la peau agressée avec une lotion apaisante, pour éviter qu’elle ne gonfle.

Ensuite venaient les soins hebdomadaires. Manucure, quelques fois coupage de cheveux ou soins dentaires, bref, le quotidien d’une ménagère américaine, excepté le fait que les tapins n’avaient pas le choix.

Enfin, et ce plusieurs fois par jour, McKay avait droit à un lavage poussé. On le mettait dans une baignoire individuelle remplie d’eau savonneuse, et les mains des domestiques lui lavaient les cheveux, le visage, le corps dans ses moindres recoins, avant de le rincer et de le sécher. Le processus était extrêmement long, mais les moments que Rodney redoutait le plus étaient ceux où il se sentait agressé, comme quand on lui récurait l’intérieur du nez, de la bouche ou des oreilles, quand on lui astiquait les parties génitales ou quand il sentait les doigts des domestiques qui nettoyaient son intimité avec insistance. Heureusement, ces domestiques là faisaient simplement leur travail, sans trop d’intérêt pervers à vouloir humilier les prisonniers. Par contre, quand c’était Togbert, le lavage prenait une dimension érotique qui lui donnait littéralement des envies de meurtre. Il avait toujours détesté les types qui profitaient de la situation, même si dans son passé de scientifique, c’était arrivé plusieurs fois.

A la suite de ses soins d’hygiène, le canadien était autorisé à se rhabiller et à rejoindre la cantine. On aurait dit une cantine d’usine : des tables grises, des bancs gris, des prisonniers vêtus de gris assis dessus, alignés. Le menu n’était pas gastronomique, loin de là : une espèce de bouillie sans couleur ni goût spécifique, une espèce de nourriture pour cochon qu’on daignait offrir aux prostitués, qui de toute façon n’étaient pas considérés comme des hommes.

Après le repas, les esclaves étaient priés de manger une herbe bleuté au goût mentholée, qui assurait leur hygiène bucco-dentaire, et de boire leur bol d’eau mélangée à des anesthésiants : certains allaient avoir une dure journée.

Et c’était comme ça matin, midi et soir, sans interruption.

Après leur repas, les prisonniers se rendaient à l’infirmerie, où ils se faisaient rapidement et superficiellement examiner par Helkin, histoire de voir s’ils n’allaient pas donner quelque maladie au client. Enfin, ils étaient reconduits à leur cellule, où quelques minutes plus tard ils accueillaient un client.

C’était le quotidien, c’était la vie de Rodney depuis prés de six mois.

Il savait qu’on profitait physiquement de lui. Il s’avait qu’il avait le droit de se plaindre. Il savait aussi que cela n’aurait servi à rien. Il n’était qu’un prostitué parmi les prostitués, une poupée de chiffon parmi les poupées de chiffon.

Son corps et son esprit criaient « je veux sortir ! », dans tous les sens du terme, et il savait que personne ne l’entendait. Il savait que ses amis ne viendraient pas le chercher, tout simplement parce qu’il n’était que sur une des nombreuses planètes colonisées par les Genii, dans un quartier pourri, pauvre, dans une installation souterraine. Ses amis ne le trouveraient jamais, il fallait qu’il s’en sorte par lui même, même si son imagination lui faisait défaut pour le moment. A cause des anesthésiants sûrement. Ca lui embrumait le cerveau…

Alors quand le client arrivait, quand la poignée de sa cellule se rétractait pour laisser entrer un nouvel inconnu, toute la détresse, toute la colére et la révolte avortée contenue dans l’être que formait Rodney, tout ça voulait sortir.

Et ça sortait sous forme de coups, et ça l’empêchait de se faire abuser, et ça le faisait tenir encore un peu de temps, jusqu’à ce qu’il trouve quelque chose d’autre…

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