CHAPITRE 16 : Toi aussi tu m'aimeras

Chapitre 16 : Toi aussi tu m’aimeras

Rodney se réveilla péniblement, la tête sur le point d’exploser, constatant qu’il était allongé sur le ventre, sur un lit plus confortable que le sien. Constatant également qu’il était nu, qu’un picotement anormal lui titillait le dos et qu’il n’arrivait pas à bouger un seul membre, si ce n’est la bouche (où traînait un goût immonde) et quelque peu les doigts.

La dernière chose dont se souvenait son cerveau embrouillé était de s’être battu avec un client particulièrement violent, qui apparemment était prés à recevoir des coups si ça l’amenait à Rodney. Le genre d’aventure qui en général finissait plutôt mal.

Le picotement dans son dos devint soudainement intenable, et Rodney voulut hurler. Sa bouche pâteuse ne laissa échapper qu’un bruit bizarre.

-Tu es réveillé ? demanda la voix de Togbert, tintée d’une authentique inquiétude.

-Qu’est ce que tu m’as fait ? demanda mollement l’atlante, soudainement paniqué.

-Détend toi, je suis juste en train de te soigner. Helkin est partit s’occuper de sa petite fille parce qu’elle est tombée malade. Rien de grave à ce qu’il parait.

McKay grogna et enfouis sa tête dans l’oreiller. Sa gorge lui faisait vraiment mal, et ce goût immonde sur sa langue ne semblait pas vouloir partir.

-Qu’est ce qui s’est passé ? demanda t’il, redoutant la réponse.

-Tu es tombé sur un sadique, voilà ce qui s’est passé. Il t’a assommé en te jetant contre le mur pour pouvoir te faire ce que bon lui semblerait. Mais ne t’inquiète pas, toutes tes blessures sont superficielles, il n’y a que celle sur ton dos qui me pose problème.

-Pourquoi ?

-Parce qu’il t’a mordu et qu’il t’as enlevé pas mal de chair. Ce type était vraiment cinglé ! s’exclama Togbert, regrettant presque de ne pas avoir pu l’arrêter parce qu’il avait laissé Rodney vivant.

Le blessé eut un haut-le-cœur. A écouter le chef des domestiques, son client lui avait carrément mangé une partie du dos ! Et dire que la partie de Sin City où la fille exhibe son moignon de main en disant qu’Elijah Wood l’avait forcé à le regarder tandis qu’il le mangeait lui avait fait faire de sérieux cauchemars…

-Je vais vomir… alerta Rodney.

Togbert se précipita sur la bassine dont il se servait pour stoker les ustensiles de médecine qu’il avait emprunté à Helkin, la vida de son contenu et redressa légèrement Rodney pour lui permettre d’être malade à peu prés proprement, en lui tenant les cheveux.

-Désolé, j’ai peut être un peu exagéré. Ca va juste te faire une belle cicatrice, tu ne vas pas en souffrir trop ! Rassura t’il.

-Dit plutôt que c’est ton commerce qui ne va pas trop en souffrir.

-Estime-toi heureux, tu es hors service le temps que ça cicatrise, ça fais au moins une semaine, renchérit Togbert, qui n’avait pas trop l’air mécontent. Pendant ce temps là, c’est moi qui m’occupe de toi.

-J’aurais du m’en douter…ironisa Rodney avant de tousser violemment.

Togbert leva les sourcils, étonné et choqué, quand l’atlante se mit à cracher du sang entre autres choses.

-Il n’y est pas allé de main morte avec toi, estime toi heureux si tu ne te souviens de rien.

-Etonnamment, je fais partie de ces gens qui aiment bien savoir s’ils ont des blessures internes potentiellement mortelles… siffla McKay, penché sur la bassine.

-Tu n’as pas d’hématomes, juste quelques bleus, il ne t’as pas frappé de cette façon là, commenta le plus âgé. Et je suis sur que si je regarde l’intérieur de ta gorge…

-Arrête.

La voix du scientifique était encore faible, mais ferme. Togbert baissa les yeux et réprima le sentiment d’empathie à l’égard de son esclave qui montait en lui. Rodney s’était arrêté de tousser et s’était de nouveau allongé, la tête dans les bras.

-Pourquoi j’ai encore l’impression de vivre un cauchemar ? Ca fait un an que je suis ici.

-Ca fait un an et demi, précisa Togbert en se penchant sur lui.

Il hésita un instant puis posa le plat de sa main sur l’omoplate de Rodney, restée intacte après le passage du client précédent. Il y appliqua doucement les lèvres, frôlant le corps immobile allongé sous lui.

-Ca ne te fait plus rien.

-Plus rien ne me fait plus rien, dit Rodney d’une voix neutre. Et ne joue pas au type qui me comprend, si je suis là c’est à cause de toi.

-Ne joue pas au type indifférent, répondit Togbert sur le même ton, si tu es là c’est uniquement à cause de toi.

-Désolé Docteur Freud, le syndrome de Stockholm ne marche pas avec moi…

Le chef des domestiques fronça les sourcils, puis décida d’abandonner. La culture de son prostitué était décidément trop compliquée pour lui.

Il versa de l’eau dans un broc et s’empara de quelques feuilles de Brasme, dont l’arbre embaumait la pièce.

-Mâche ça et avale de l’eau, ça te nettoiera la bouche, dit il en tendant le tout à Rodney, prenant quelques instants pour l’observer. Moi j’ai nettoyé le reste. Quant on t’a trouvé, tu étais couvert de...

-Arrête ! Je t’ai dit d’arrêter, je veux juste oublier tout ça ! Cria le scientifique après avoir bu.

-Je ne veux pas te transformer en poupée en te donnant plus d’anesthésiant. Tu es beaucoup plus que ça, je n’ai pas envie de perdre ta personnalité.

McKay repoussa violement la main qui venait lui caresser les cheveux. Ses forces commençaient à revenir, et la douleur dans son dos aussi.

-C’est Berve qui t’as trouvé après que le client soit partit. Le pauvre était totalement paniqué, vous vous offrez une petite amourette ou je rêve ?

-Pourquoi, tu es jaloux ? demanda malicieusement Rodney.

-J’espère que le bougre se rend compte que tu te sers de lui. Ce n’est pas la première fois qu’un esclave essaie de séduire l’idiot du village…

-Je ne me sers pas de lui, répliqua Rodney. Et il le sait très bien.

-L’ironie dans tout ça, c’est que depuis le début tu nous abreuve de tes « je ne suis pas comme ça, relâchez moi, c’est une erreur », alors qu’en fait, même dans ton temps libre, même quand on ne te force pas tu fais le tapin…

McKay leva tant bien que mal le poing, tentant de frapper Togbert qui était penché vers lui. Ce dernier lui attrapa le bras et s’approcha de son visage, à seulement quelques centimètres de ses lèvres.

-Byliag va mourir, chuchota t’il. Un jour, bientôt, je prendrais sa place. Et toi tu prendras la mienne. Tu seras sauvé de toutes ces passes, tu n’auras plus à faire ça. Mais pour cela, il faut que tu sois digne, je ne veux pas épouser un prostitué mais un homme. Alors si tu veux sortir de tout ça, la seule personne avec laquelle tu as besoin de faire la pute sans qu’on te le demande, c’est moi !

-Je…

-Non, il n’y a plus de « je », il n’y a plus rien ! Hurla Togbert. La seule chose qui doit compter pour toi, c’est moi. Tu fais exactement ce que je te dis quand je te le dis ! Je suis la seule personne qui doit compter pour toi, comme Byliag sera la seule personne qui comptera jamais pour moi.

Il caressa frénétiquement les longs cheveux du scientifique, apposant son front contre le sien.

-Un jour, toi aussi tu m’aimera si fort que tu n’imaginera pas ta vie sans moi, murmura t’il en embrassant les pommettes d’un Rodney terrifié. Et puis quand je mourrai, tu te trouvera quelqu’un d’autre, et ainsi de suite…

-Je ne suis pas un enfant, Togbert, trembla McKay en tentant de paraître déterminé. Je suis désolé si Byliag t’as rendu cinglé, j’ai aucune idée de ce qui peut se passer dans la tête d’un type qui s’est marié avec l’homme qui a finit son éducation en le violant régulièrement. Navré si j’ai été heureux avant que tu ne viennes pourrir ma vie. Mais reproduire ce que ton octogénaire de maris t’a appris avec moi, ça ne marchera pas, d’accord ?

Togbert se leva, visiblement contrarié, se balançant entre l’idée de frapper Rodney ou de s’enfuir dans les bras décharnés de Byliag. Ses doigts se serraient et se desserraient, tentant d’évacuer la rage et le malaise qui s’était emparé de leur propriétaire.

-P…pourquoi tu parles de lui comme ça ? Cria t’il. Je t’aime bien et toi tu gâches tout ! Pourquoi tu dis ça ?

-Pourquoi je dis la vérité ? demanda calmement Rodney.

-C’est pas la vérité ! C’est ce qu’on t’as dit, c’est ce que tout le monde aimerait croire. Mais c’est faux, on s’est aimé dés le premier jour ! Et ça ne changera jamais, tu es juste jaloux de tout ça…

-C’est ce qu’il t’a rentré dans la tête, et tu le sais. Il t’a fait exactement à son image, et tu as beau l’aimer, cet homme est le pire des salauds.

Cette fois, le Chef des domestiques serra les poings, ce qui n’échappa pas à Rodney.

-Vas-y, frappe moi, dit il avec défi. Je ne peux presque pas bouger, je ne pourrais pas me défendre, tu peux me faire tout le mal que tu veux. C’est pas comme si ça allait me faire quelque chose, un bleu de plus un bleu de moins…

-Je ne frappe jamais mes esclaves. Quand on frappe quelqu’un de plus faible, c’est un signe de manque d’assurance, c’est Byliag qui me l’a appris.

-Quand quelqu’un fais croire ça aux autres, c’est qu’il est trop faible ou trop peureux pour se battre. Alors vas-y, ça te démange, démolis-moi. Fais moi regretter ce que je viens de dire, après tout je te dois le respect, non ?

L’astrophysicien regarda Togbert trembler avant de se diriger vers la porte. Et tandis qu’une lueur de victoire s’allumait dans ses yeux, le cliquetis du verrou se fit entendre, le laissant seul avec son broc d’eau à moitié vide et ses feuilles parfumées.