Chapitre 10 : Liovanido Quand la poignée se rétracta pour laisser la porte s’ouvrir, Rodney s’enfoui dans sa maigre couverture en bougonnant qu’il n’était pas d’humeur. Le dernier client l’avait épuisé, et puis de toute façon il avait mal partout. Les anesthésiants comme les soins d’Helkin n’y avaient rien changé. -Oh…je vous présente mes excuses monsieur, je reviendrais plus tard… énonça poliment une voix calme, posée, un peu contrariée tout de même. Happé par la curiosité, Rodney se redressa sur sa couche pour jeter un coup d’œil au client qui venait tout de même de lui présenter des excuses… Un homme d’une cinquantaine d’années, assez petit et fluet, pourvu de fins cheveux poivre et sel qui se mélangeaient avec une barbe de la même couleur, une barbe qui était tout sauf luxuriante. De petits yeux bleu très clair (pire que Carson) et surtout, surtout, une espèce de structure en bois dans la main, une valise dans l’autre. -Attendez ! Le rappela le terrien, pourquoi vous êtes ici ? Rougissant quelque peu devant le ton agressif de McKay, le petit homme baissa les yeux. -Je euh…je voulais vous peindre. Je viens ici parce que je n’ai pas les moyens de me payer un modèle professionnel, ils sont tellement chers… -Oh. Souffla le canadien, relativement surpris. Le peintre ouvrit la porte, visiblement dans l’intention de partir. -Revenez ! Ca ne me dérange pas de servir de modèle. C’est mieux que de servir de putain. - Ah, c’est votre métier ? demanda innocemment l’homme, un sourire contenté au lèvres tandis qu’il refermait la porte. - Pas vraiment non. Vous êtes comique dans votre genre… ajouta Rodney, l’air d’avoir envie de tout sauf de rire. Le rouge monta légèrement aux joues du peintre, qui installa son chevalet (ça devait être un truc dans le genre) et ouvrit sa valise. -Ils sont sombres vos appartements. Vous êtes payé combien pour servir de modèle ? demanda t’il, s’affairant autours des petits pots de couleur que contenait sa valise. -Vous le faites exprès ou vous ne savez vraiment pas où vous êtes ? Le client haussa les sourcils. -Je suis chez vous. On m’a dit que je pouvais trouver des modèles qui ne demandaient pas beaucoup d’argent ici, expliqua le peintre, un peu perturbé. -Ici c’est un bordel ! Avec des esclaves ! On n’est pas payé !! Hurla presque McKay, décidément de très mauvaise humeur. Surpris, le client ouvrit la bouche tel un poisson hors de l’eau, réalisant soudainement l’ampleur de la chose. - Quelle horreur ! Mais c’est illégal… - Vous sortez tout juste du ventre de votre mère ou alors vous le faites exprès ? répliqua le scientifique, exaspéré. Même moi qui ne suis pas Genii je suis au courant des tendances de votre criminalité. - Ca veut dire qu’ils vous forcent à…Mais quelle horreur ! Répéta l’homme, qui aurait mérité sa place dans le casting de Will & Grace, à la case « je suis plus efféminé que Jack ». L’astrophysicien enfoui son crâne au creux de ses mains, soupirant bruyamment. - Je suis désolé de mon manque de tact monsieur, s’excusa le peintre, attristé. - Ne m’appelez pas « monsieur ». Même quand on me respectait on ne m’appelait pas « monsieur ». -Navré. Mon nom est Figjuste Liovanido, je suis artiste, ajouta t’il. Mais ne m’appelez pas par mon prénom, il me déplait fortement. Le scientifique octroya un petit sourire au dénommé Liovanido. -Docteur Rodney McKay, scientifique. Je suis d’Atlantis, précisa t’il non sans une certaine fierté. Atlantis inspirait souvent une peur virulente chez les Genii. Les Genii ne se seraient pas la main, c’était une coutume terrienne. Ils penchaient la tête en avant. Mais Rodney ne le faisait jamais, c’était sa façon de leur dire qu’il ne les respectait pas. Une toute petite forme de résistance. - Voulez vous que j’allonge le temps de pose ? demanda soudainement Liovanido en montant une large planche de bois clair sur son chevalet, son visage s’illuminant. Ca vous permettrait de diminuer le nombre de clients aujourd’hui. Même en quadruplant le nombre d’heures que je prend avec vous, vous me coûteriez deux fois moins cher qu’un modèle professionnel. McKay trouva la proposition étrange, jamais un client se s’était inquiété de son bien être. Il n’avait plus l’impression d’être un objet, il se sentait redevenir humain. -Merci Liovanido. Ca me touche, avoua t’il. L’intéressé esquissa un petit sourire timide et sortit presque religieusement ses pots de couleurs et ses pigments de la valise. Il en sortit aussi des tréteaux et une vielle planche, arrangeant ainsi une sorte de table sur laquelle il posa ses couleurs et sa petite bouteille d’eau, ainsi qu’un chiffon et de petits récipients vides. Puis, il extirpa de sa valise une tenue militaire Genii. -Je suis désolé Docteur, je vais devoir vous demander d’enfiler ça. Je vous promet de ne pas vous regarder pendant que vous vous changez, ajouta t’il avec empressement. L’attitude précautionneuse de l’artiste fit rire Rodney, qui se changea rapidement et s’installa le plus confortablement qu’il pu, suivant les directives du peintre. -En ce moment, il y a une grande explosion de l’Art, vous savez, dis Figjuste sur le ton de la conversation. Sous Cowen il y avait trop de censure, moi-même j’ai du présenter des excuses publiques pour la nature révolutionnaire de mes planches des dizaines de fois. Les artistes de propagande se moquaient de moi, mais ils ne valaient rien. -Et maintenant ? demanda poliment le scientifique en s’asseyant sur son lit, les avant-bras sur les cuisses, dans une position lui rappelant celle de David Bowie dans sa cellule au début de Merry Christmas Mr Lawrence. -Maintenant, ma foi, j’ai mon petit succès, même si Ladon Radim n’est pas un grand amateur d’art… Rodney sourit malgré lui. Décidément, les scientifiques étaient tous pareil, lui non plus n’aimait pas trop l’art. Le Beau était trop inutile pour être honnête à son goût. Il ouvrit quelques boutons en haut de sa veste comme le lui commandait Liovanido, puis croisa les mains en essayant d’avoir l’air désespéré et songeur, ce qui dans sa condition n’était pas très difficile. -C’est une critique de la politique du gouvernement. Vous savez, le fait d’enfermer tous les opposants, précisa l’artiste. - Je représente un opposant alors ? - Un très bel opposant, oui. Mon tableau sera à double utilité : les esprits faibles le regarderons pour votre beauté physique, les autres pour le message que je veux faire passer. Vous voyez, je sais me vendre, ajouta t’il avec malice, tout en mettant un peu de pigments colorés et d’eau sur ses mains afin d’esquisser la silhouette de son modèle sur la planche de bois clair. Et sans le savoir, Liovanido venait de donner à Rodney les clefs de sa liberté. Il fallait juste que le canadien s’en aperçoive… |