La voiture qui refuse de
mourir
Elle est petite, bruyante et dure
comme la roche. Elle n'a pas de porte, pas de fenêtre, pas de radio, pas de
chaufferette. Le pare-brise plat est sorti tout droit des années 40 et le capot
amovible en aluminium est percé d'un trou ovale qui laisse passer les filtres à
air des deux gros carburateurs Weber, tandis que de l'autre côté sortent les
quatre branches chromées du collecteur d'échappement qui aboutit dans le superbe
«silencieux» tout aussi chromé qui longe le flanc gauche de la voiture. Pour
prendre place à bord, il faut passer par-dessus le flanc et se glisser dans l'un
des deux baquets accolés au gros tunnel de transmission. Personnes corpulentes
s'abstenir car vous risquez de ne plus jamais en sortir. Avec deux à bord, on se
touche les coudes et si vous avez de grands pieds, vous risquez de ne pas
pouvoir les loger dans le minuscule tunnel qui vous sert d'habitacle.
Elle, c'est la Caterham Super Seven,
version «moderne» de l'immortelle Lotus Seven. Véritablement immortelle, car
cette création du génial Colin Chapman, le père de la marque Lotus, six fois
championne du monde de Formule1, existe depuis 1957.
Poids plume
Les origines de la Seven remontent à la Lotus MarkVI lancée en 1953, première
voiture de série du constructeur artisanal britannique. Conçue pour le «club
racing» si populaire en Angleterre à l'époque, la LotusVI comporte un châssis
tubulaire renforcé par des panneaux d'aluminium, une technique que Chapman
emprunte à l'aviation et qui se distingue des traditionnels châssis poutre par
sa légèreté et sa rigidité. Vendue sous forme de kit, la LotusVI peut recevoir
plusieurs moteurs, le plus populaire étant le quatre cylindres Ford de 1172 cc.
En 1957, la VI est remplacée par la Seven d'architecture semblable et vendue
aussi en kit pour profiter de l'avantage fiscal qui accompagnait ce type de
produit. Mesurant moins de 70 cm en hauteur et dotée d'une garde au sol de 127
mm (5 pouces), la petite Lotus ne pèse que 457 kilos. Animée au choix du
propriétaire par un moteur Ford ou BMC, la Lotus hérite de la suspension avant à
double triangulation des monoplaces Lotus de Formule2 et d'un simple essieu
rigide arrière suspendu par ressorts hélicoïdaux.
La Series2 qui voit le jour en 1960 est encore plus légère. Dès 1964, elle est
animée par le «gros» moteur Ford de 1,3 litre, puis en 1962, par le 1,5 litre
issu de la Ford Cortina. Elle prend alors le nom de Super Seven car elle
parvient à crever le mur des 100 milles à l'heure (160 km/h). L'évolution de la
petite anglaise se poursuit et, en 1968, Lotus dévoile la Series3 équipée du
moteur Ford-Lotus de 1,6 litre à deux arbres à cames en tête qui procure au
petit biplace des performances dignes d'une supervoiture. C'est alors que se
confirme la légende la Lotus Super Seven.
De Lotus à Caterham
Entre 1957 et 1973, près de 3000 Lotus Seven et Super Seven sortent des usines
Lotus situées à Hethel, en Angleterre, ce qui permet à Chapman de financer sa
participation en Formule1. Malgré ce succès commercial, Colin Chapman cède les
droits de la voiture en 1973 à Graham Nearn, propriétaire de Caterham Cars, à
Surrey, près de Londres. Nearn reprend aussitôt la production de la Series3, une
lignée qui se poursuit encore aujourd'hui, 48 ans après les débuts de la Lotus
Seven.
Souvent imitée avec plus ou moins de succès par divers constructeurs plus ou
moins artisanaux, la Lotus Seven figure aussi parmi les vedettes de la
télévision des années 60. C'est avec Patrick McGoohan, héros de la série
télévisée The Prisoner, que la petite Lotus est entrée dans la culture
populaire. D'ailleurs, selon notre propre et unique Infoman, cette série
filmée en 1966 à Portmeirion, au nord de l'Angleterre, fut diffusée pour la
première fois au monde sur CBC, la chaîne anglaise de Radio-Canada.
C'est à cette populaire série télévisée que Yves Luc Perreault, de Montréal,
alors adolescent, doit son intérêt pour la Lotus. Avide collectionneur, Yves Luc
est un fervent de voitures sport et de course et un chercheur insatiable capable
de dénicher aux quatre coins de la planète une F1 March LeytonHouse, une rare
Mini Cooper 1300 Innocenti, une MGA Twin Cam ou une MacLaren de course. Trouvée
à Londres où elle a été entièrement restaurée en 1994, la Caterham est arrivée
dans la collection Perreault en 2004. «Un excellent exemplaire, m'a confirmé
Chris Clark, président du club anglais Lotus et Caterham», explique Yves Luc,
visiblement fier de son acquisition. «J'ai vraiment hâte au printemps pour la
sortir et entendre tourner ce moteur finement ajusté. À bas régime, il ne se
passe pas grand-chose, mais à partir de 4000 tours, le moteur prend vie et
propulse la voiture à une vitesse vertigineuse. C'est mieux qu'une Porsche
Carrera, avec moins de 2 litres de cylindrée!»
Nous avons eu l'occasion de nous faire secouer à bord de cette moto sur quatre
roues et de constater de première main l'incroyable agilité de cette machine à
remonter le temps. Propulsée par les 185 chevaux de son 4 cylindres Ford signé
Roger King, célèbre préparateur britannique, l'ultra légère Caterham bondit d'un
feu de circulation à un autre dans un merveilleux vacarme aujourd'hui réservé
aux seules voitures roulant sur piste.
Avec un chrono époustouflant de 4,5 secondes pour passer de 0 à 100 km/h, une
direction incisive, des freins puissants et la tenue de route d'une monoplace,
la Caterham est un délicieux jouet issu de l'âge d'or des roadsters sport purs
et durs que furent les années 60. En attendant le prochain membre de la
collection Perreault, souhaitons à Yves Luc un printemps précoce.
Avec l'aimable autorisation de M. Alain
Raymond, LA PRESSE, Montréal, le 31 janvier 2005.
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