par Christian MAUREL
jeudi 26 mars 2009
Nous sommes à la fin de Germinal. La lutte des mineurs s’est
terminée dans le drame et le sang. Après la mort de son homme et de
deux de ses enfants , la Maheude redescend au fond de la mine. Lantier
quitte la fosse dans l’air transparent de ce matin d’avril. " Il
songeait à lui, il se sentait fort, muri par sa dure expérience au fond
de la mine. Son éducation était finie, il s’en allait armé, en soldat
raisonneur de la révolution, ayant déclaré la guerre à la société,
telle qu’il la voyait et telle qu’il la condamnait" écrit Zola.
Mais Lantier n’est pas le seul à être pénétré d’espoir : " Oui la
Maheude le disait bien avec son bon sens,ce serait le grand coup :
s’enrégimenter tranquillement, se connaitre, se réunir en syndicats
lorsque les lois le permettraient ; puis le matin où l’on se sentirait
les coudes, où l’on se trouverait des millions de travailleurs face à
quelques milliers de fainéants, prendre le pouvoir, être les maîtres.
Ah ! quel réveil de vérité et de justice ! "
A l’évidence, cette lutte sociale longue, violente et sans
concession a été aussi un grand moment d’éducation populaire. Ce qu’il
en reste, comme en témoignent les personnages, c’est cette dimension
culturelle sous la forme d’une conscience et d’un sentiment d’une
nouvelle puissance collective d’agir porteuse d’un autre avenir.
Avec l’Histoire, sous la pression des rapports de domination et avec
la complicité plus ou moins active des organisations ouvrières (
syndicats, partis...), l’éducation populaire s’est détachée du
mouvement social. Elle en est d’abord devenue une branche sous la forme
d’associations spécifiques, puis elle s’est institutionnalisée dans un
lien organique avec l’appareil d’Etat, croyant accéder ainsi à un
nouvelle légitimité, avant d’en devenir un instrument à tel point
qu’aujourd’hui les politiques publiques de tous bords ne lui trouvent
d’intérêt que comme agent de paix sociale et d’encadrement de la
jeunesse.
Mais les choses ne sont fort heureusement jamais aussi simples.
L’histoire de certains mouvements et institutions d’éducation populaire
nous indique qu’ils sont traversés par des contradictions, qu’ils sont
aussi des champs de lutte et que leur capacité de résistance sans être
toujours spectaculaire, n’en est pas moins réelle. Un exemple parmi
d’autres : l’histoire particulièrement conflictuelle et mouvementée des
Maisons des Jeunes et de la Culture.
Ou en sommes-nous aujourd’hui dans cette société qui connait
une des plus graves crises économique et sociale de son histoire et au
moment où la question d’une nouvelle conception du monde et du vivre
ensemble se pose avec acuité et urgence ? Nous sommes dans une
situation paradoxale. Les institutions et mouvements qui se disent
d’éducation populaire peinent à faire le lien - si, toutefois, il en
ont la volonté - avec la mouvement social ( sauf en Guadeloupe qui
constitue un exemple d’alliance impliquant les associations loin d’être
facilement transposable ), car cantonnées par les politiques publiques
dans le traitement social du chômage, de l’exclusion et de tous les
autres effets des crises successives du capitalisme mondial.
Etonnamment, la question sociale qui se caractérise par le
développement du "précariat"( Robert Castel ) et qui aurait dû inviter
ces mouvements et institutions à intervenir au coeur de ce problème
majeur de société ( l’évolution des rapports de travail ), les en a au
contraire exclus, ou tout au moins, les a projetés sur des marges où le
conflit( au sens de rendre problématique, discutable et politique )
n’est pas de mise, tant il s’agit de traiter des symptômes en non de
s’engager dans une transformation et un dépassement de ce qui n’est
plus acceptable.
Par ailleurs - autre facette du paradoxe - l’éducation
populaire se développe - ou peut se développer - dans des organisations
qui ne s’en réclament pas, sinon marginalement et sans en construire le
concept ni les procédures ( certains syndicats, partis et nouveaux
mouvements sociaux ), là où une subtile dialectique du comprendre pour
agir et de l’agir pour comprendre mobilise des individus, oeuvre à
l’action collective, met en évidence et en conscience contradictions et
injustices sociales. Nous affirmons que, tout particulièrement
aujourd’hui, ces organisations ont une capacité et une responsabilité
d’éducation populaire de premier ordre notamment quand elles entendent
oeuvrer à la transformation d’une société qui ne peut rester plus
longtemps en l’état.
La puissance d’agir qui se développe dans ces organisations de
revendication et de lutte, les processus d’émancipation qui y sont à
l’oeuvre sont inséparables de la construction d’une culture commune
construite dans l’action et dans les rapports conflictuels. C’est dans
ces rapports de force et de sens que les groupes sociaux dominés
accèdent à ce que Pelloutier, initiateur des Bourses du Travail,
appelait la "science de leur malheur" et, tout à la fois, à la
conscience de leur force, tant il est vrai, comme le dit Pierre Roche,
chercheur au CEREQ, que "ce par quoi un individu est assujetti,est
précisément ce par quoi il peut trouver son devenir-sujet".
Une question se pose alors : à quelles conditions les luttes
sociales et politiques peuvent-elles faire oeuvre d’éducation populaire
qui, dans un juste retour des choses, donne sens et corps aux luttes
sociales et politiques ? La première condition est celle d’un principe
à défendre et à faire largement partager : la transformation sociale et
politique sera éducative ( dans son sens populaire ) et culturelle ( au
sens de nouvelles représentations de l’homme et de la société ) ou ne
sera pas. Ensuite, il y faut quelques postures et modes d’action : la
place faite à la parole, aux savoirs co-construits et partagés des
situations, aux initiatives émergeant de la base, à l’expression des
conflits d’intérêts et des divergences de vues, à l’organisation des
temps et des espaces de délibération sur les objectifs et les
stratégies d’action. Autrement dit, il s’agit de repenser le travail de
la démocratie, entendue comme mode de penser, de décider et d’agir, à
savoir, comme un processus et non comme simple application de règles
validées par le plus grand nombre. Ainsi, un mot d’ordre n’a
véritablement de sens, de légitimité et d’efficacité que s’il est le
résultat d’une organisation et d’une délibération démocratique.
L’enjeu est de taille : reconstruire du politique, ce qui
impose, pour beaucoup d’organisations, de faire de la politique
autrement, d’entretenir d’autres relations avec les militants, les
adhérents, les citoyens. Transformer la société, c’est transformer
également les relations des corps organisés ( syndicats, partis
politiques, associations..) avec les individus et groupes sociaux. Il
s’agit donc de faire de la transformation dans la transformation, y
compris et surtout pour les mouvements et institutions qui se
revendiquent d’éducation populaire. Et ça commence aujourd’hui.
Je propose que l’on ouvre plus manifestement ce chantier qui me
parait essentiel aujourd’hui, autour de quelques axes de réflexion et
d’analyse des pratiques :
éducation populaire et partis politiques,
éducation populaire et syndicats,
éducation populaire et mouvements sociaux,
éducation populaire et vie associative.
Deux entrées, me semble-t-il, sont à privilégier :
les enjeux au regard de la transformation sociale et politique,
les modes d’action et les stratégies opérationnelles.
A partir de là, on pourra reparler d’une nouvelle alliance
organique entre deux champs de pratiques ( l’éducation populaire et les
luttes sociales ) que les vicissitudes de l’Histoire ont conduit à
séparer.