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Cette journée d’étude est consacrée à l’étude de certains verbes du français, que l’on nomme « verbes recteurs faibles » [Blanche-Benveniste 1989 ; Blanche-Benveniste & Willems 2007, à par.], « reduced parenthetical clauses » [Schneider 2007], « verbes épistémiques » [Thompson & Mulac 1991 ; Jayez & Rossari 2004], « incidents » [Marandin 1999 ; Delais-Roussarie 2005], ou encore « verbes parenthétiques » [Urmson 1952]. Les éléments qui sont soulignés dans les énoncés ci-dessous donnent des illustrations du type d’élément dont il est question :
(1) je pense qu’il fera beau demain
(2) je crois sa mère a déménagé (3) c’était un beau colloque je trouve (4) ils sont sortis hier il me semble en discothèque Les items à l’étude partagent la propriété d’être mobiles : ils peuvent occuper différentes positions dans la phrase où ils apparaissent. En position initiale, suivi de qu- (1) ou non (2) , en position finale (3) ou médiane, i.e. entre deux constituants syntaxiques appartenant au même noyau prédicatif (4). On peut également les supprimer sans altérer la grammaticalité de l’énoncé. Au-delà de ces deux caractéristiques formelles, les avis divergent quant aux autres critères qui incitent à faire de ces verbes une classe particulière.
D’un point de vue syntaxique, le problème est de savoir quel statut accorder à l’élément phrastique auquel s’adjoint la construction verbale soulignée. S’agit-il d’une complétive quand il est introduit par que et que le verbe en question est en position initiale, comme cela a été affirmé par de nombreux grammairiens [Grévisse & Gosse 1993 ; Le Goffic 1993 ; Riegel et al. 1994] ? Cette analyse est-elle toujours valide si le complémenteur est manquant ? Qu’en est-il lorsque la construction verbale n’est pas en position initiale ? En deux mots, peut-on donner une description unifiée qui rende compte de la syntaxe de ces verbes de façon satisfaisante ? Blanche-Benveniste [1989], puis Andersen [1997] et Apothéloz [2002], ont proposé des éléments pour faire avancer la réflexion sur cette question. Selon ces auteurs, les verbes recteurs faibles ne pourraient pas régir des compléments au même titre que des verbes recteurs de plein exercice, ce qui se manifesterait par des invraisemblances du type :
(5) ??je le pense, qu’il fera beau demain
Cette différence de fonctionnement syntaxique aurait son corrélat au plan sémantico-pragmatique, en ce qu’elle permettrait de rendre compte de la distinction entre « croire verbe de croyance » et « croire verbe d’opinion ». Cette position a été contestée par [Schneider 2007 : 194], qui voit dans le test de la pronominalisation une opération délicate, peu fiable. À l’appui des observations de ce dernier, on signalera l’existence de clausules verbales contenant des pronoms accolés à un verbe sémantiquement faible :
(6) Un bonheur conscient est, je le crois, chose rare [Havet < Frantext]
(7) Cette opinion aussi, je le pense, n'est pas partagée par tous les historiens. [Le Monde] La question de fond demeure en définitive celle de savoir quel statut référentiel assigner à ces pronoms. S’agit-il de pronoms pleins (ce qui confirmerait l’hypothèse que ces verbes régissent bien des compléments) ? Ne s’agirait-il pas plutôt de traces liées à une hypercorrection (il semblerait qu’on ne les trouve que dans des genres très codifiés, voire formels) ? Ou alors ne serait-il pas préférable de dire que l’on a ici affaire à des pronoms référentiellement flous, comme c’était le cas dans les énoncés de l’ancien français, où c’est le démonstratif « ce » accompagnait quasi-systématiquement les verbes parenthétiques en position médiane ou finale [Glikman 2009] ? (8) Si toutesfois j'avois à choisir, ce seroit, ce croy-je, plustost à cheval que dans un lict, hors de ma maison et esloigné des miens. [Montaigne < Frantext]
Par ailleurs, il n’existe pas, à ce jour, d’études spécifiques sur la prosodie des verbes en incises du français. Les spécialistes de l’intonation du français qui s’y sont intéressés ont surtout entrepris de décrire leur fonctionnement lorsqu’ils traitaient des parenthèses au sens large [Delais-Roussarie 2005, 2009 à par.], ou à l’occasion de travaux consacrés à l’extraposition médiane et finale dans les énoncés du français [Delattre 1965 ; Wunderli 1987]. Les conclusions de ces études, reposant majoritairement sur l’analyse de phrases lues, sont-elles transposables aux énoncés oraux ? Les verbes en incise sont-ils toujours accompagnés par un contour mélodique « parenthétique », qui serait facilement identifiable en langue ?
Quant aux fonctions associées à de telles constructions verbales, et leur influence sur le sens global de l’énoncé, on est en droit de se demander si les étiquettes de verbes modal, épistémique ou évidentiel, (i.e. marquant les sources du savoir) ne sont pas trop génériques, et si elles ne mériteraient pas d’être raffinées. Schneider [2007] a fait quelques propositions allant dans ce sens. On consultera également sur ce point les travaux de travaux de [Dendale & Tasmowski 1994]) ou de Kronning [2001].
On pourra enfin aborder le problème sous un autre angle, en se demandant quels sont les liens de parenté que les verbes recteurs faibles partagent avec des éléments de nature différente, par ex. des adverbes de phrase, et s’il ne faudrait pas les traiter comme eux, i.e. comme des compléments de l’énonciation (telle est la position de Wilmet [1997], reprise et développée par van Raemdonck [2002] pour les incises de discours rapporté , cf. aussi, dans une autre perspective, Abeillé [2002] ; sur l’anglais, Thompson & Mulac [1991]). Leur fonctionnement est-il identique d’un point de vue pragmatique, syntaxique et prosodique ?
Cette journée d’étude se propose de réunir des linguistes traitant de la problématique dans une perspective théorique bien spécifique. Les communications, d’une durée de 45 minutes (questions incluses), aborderont, sans s’y restreindre, un ou plusieurs des problèmes recensés ci-dessus. Une publication des actes de la journée est prévue dans un numéro de la revue LINX, à paraître en 2011.
Références citées
ABEILLÉ, A. [2002]. Une grammaire électronique du français. Paris, CNRS. ANDERSEN, H.L. [1997]. Propositions parenthétiques et subordination en français parlé. Thèse de doctorat de l’université de Copenhague. APOTHÉLOZ, D. [2002]. « La rection dite ‘faible’ : grammaticalisation ou différentiel de grammaticité ? », Verbum, 25/3, 241-262. BLANCHE-BENVENISTE, C. [1989]. « Constructions verbales en incise et rection faible des verbes ». Recherches sur le français parlé, 9, 53-73. BLANCHE-BENVENISTE, C. & WILLEMS, D. [2007]. « Un nouveau regard sur les verbes faibles ». Bulletin de la société linguistique de Paris, 102/1, 217-254. BLANCHE-BENVENISTE, CL. & WILLEMS, D. [à par.] « Verbes ‘faibles’ et verbes à valeur épistémique en français parlé : il me semble, il paraît, j’ai l’impression, on dirait, je dirais ». Proceedings of the International Congress of Romance Languages and Linguistics, Innsbruck, Sept. 2007. DELAIS-ROUSSARIE, E. [2005]. « Vers une grammaire prosodique formelle : le cas des incidentes en français ». In Actes électroniques de la conférence Interface Discours et Prosodie 05. Université de Provence. DELAIS-ROUSSARIE, E. [2009 à par.]. « Prosodie incidente et structure prosodique ». Verbum, numéro spécial sur les parenthèses en français. DELATTRE, P. [1965]. « Les dix Intonations de base du français ». The French Review, 40/1, 1-14 DENDALE, P.& TASMOWSKI, L., (eds.). [1994]. Les sources du savoir, Langue française, 102. GACHET, F. [à par.], « L’incise de discours rapporté : une principale d’arrière-plan ? », in Bart Defrancq et al. (eds), Actes du colloque international Discours et Grammaire 2008, Gand (23-24 mai 2008). GLIKMAN, J. [2008]. « Les complétives non introduites en ancien français ». In Fagard, B., Prévost, S., Combettes, B. & Bertrand, O. (éds). Evolutions en français. Etudes linguistique diachronique. Berne : Peter Lang. 105-118. GLIKMAN, J. [2009]. Parataxe et subordination en ancien français. Thèse de doctorat des universités de Paris Ouest Nanterre et de Postdam. GREVISSE, M., GOOSSE, A. 1993. Le bon usage. Bruxelles : Duculot. [13ème édition] JAYEZ, J. & ROSSARI, C. [2004]. « Parentheticals as conventional implicatures ». In F. Corblin & H. de Swart (éds), Handbook of French Semantics, Stanford, CSLI, 211-229. KRONNING, H. [2001]. « Pour une définition universelle de l’auxiliarité ». In Kronning, H. et al. (eds). 335-342. LE GOFFIC, P. [1993], Grammaire de la phrase française, Paris, Hachette. MARANDIN, J.-M. (1999), "Grammaire de l'incidence", manuscrit téléchargeable, http://www.llf.cnrs.fr/fr/Marandin/. VAN RAEMDONCK, D. [2002]. « Discours rapporté et frontières de phrase : l’épreuve de l’intégration syntaxique », Faits de Langues, no 19, 171-178. RIEGEL, M., PELLAT, J.-CH. & RIOUL, R., [1994], Grammaire méthodique du français, Paris, PUF. SCHNEIDER, S. [2007]. Reduced parenthetical clauses. A corpus Study of Spoken French, Italian and Spanish. Amsterdam: Benjamins. THOMPSON, S. & MULAC, A. [1991], « A quantitative perspective on the grammaticalization of epistemic parentheticals in English », in H. Heine & E.Traugott (eds.), Approaches to Grammaticalization, vol. 2. Amsterdam: John Benjamins, 313-329. URMSON, J., [1952], « Parenthetical verbs ». Mind, 61, 480-496. WIESMATH, R. [2002]. « Présence et absence du relatif et conjonctif que dans le français acadien : tendances contradictoires ? ». In C. Pusch & W. Raible (eds.) Romanistische Korpuslinguistik- Korpora und gesprochene Sprache/Romance Corpus Linguistics - Corpora and Spoken Language. Tübingen: Gunter Narr Verlag. 393-408. WILMET, M. [1997]. Grammaire critique du français, Bruxelles, Duculot WUNDERLI, P. [1987]. L’intonation des séquences extraposées. Gunter Narr Verlag. |