Chronique des pays arabes

A propos de la Syrie
Les blog du diplo
jeudi 23 février 2012
, par Alain Gresh




Dans une conversation téléphonique entre le président russe et le roi saoudien, ce dernier a affirmé à son interlocuteur que tout dialogue sur la Syrie était « maintenant futile » (agence de presse saoudienne, 22 février 2012). Qu’est-ce à dire ? Que la seule voie possible est celle de l’intervention militaire ? Qu’il faut armer l’opposition ? Il semble bien que c’est dans cette direction que s’oriente la réunion des amis de la Syrie qui se tient vendredi 24 février à Tunis.

Le soulèvement en Syrie, qui va bientôt entrer dans sa seconde année, pose des questions dramatiques auxquelles il n’existe pas de réponses simplistes — à moins de jouer la politique du pire. Il faut rappeler ce que le renversement de Saddam Hussein par les Etats-Unis a coûté, coûte et continuera de coûter aux Irakiens dans les prochaines décennies.

Les causes de la révolte Retour à la table des matières

La révolte en Syrie est née des trois mêmes causes qui ont provoqué, du Maroc à l’Irak, des mouvements de contestation :
— le refus d’un régime autoritaire, de l’arbitraire total de l’Etat et de ses services de répression, de la banalisation de la torture ;
— l’ampleur de la corruption – l’ouverture économique (largement encouragée par l’Occident) ayant abouti à l’accaparement des richesses nationales par une mafia autour du chef de l’Etat –, la richesse ostentatoire d’une petite caste contrastant avec une pauvreté qui accompagne le désengagement de l’Etat (voulu aussi par les conseillers occidentaux) ;
— le poids de la jeunesse. La génération la plus nombreuse de l’histoire qui arrive à l’âge adulte dans les pays arabes et qui, bien que mieux éduquée, ne dispose pas des moyens d’une insertion sociale – du travail, mais pas seulement, également l’exercice des responsabilités – à la hauteur de ses aspirations.

Ces trois facteurs ont permis une victoire rapide des mouvements en Tunisie et en Egypte, plus difficile au Yémen. Il a fallu l’intervention des forces militaires de l’OTAN, qui ont largement brisé le cadre du mandat de la résolution 1973 du conseil de sécurité de l’ONU, pour venir à bout du colonel Mouammar Kadhafi. A Bahreïn, le mouvement a été contenu par une intervention des chars saoudiens, mais continue à s’exprimer avec force. Ailleurs, un mélange de concessions politiques (Maroc) et de largesses financières (Algérie, Arabie saoudite) a permis — mais pour combien de temps ? — de contenir la contestation.

Qu’en est-il de la Syrie ? Le président Bachar Al-Assad, qui disposait au départ d’un certain capital de popularité, a cru que la politique régionale menée par son pays (son opposition à Israël et aux politiques des Etats-Unis) le mettrait à l’abri. Il s’est totalement trompé et, au fil des mois, il a tenté de présenter la contestation pacifique comme militarisée, manipulée de l’étranger, dont le but serait de faire disparaître un régime qui s’oppose aux ambitions israéliennes et américaines. Par son refus de s’engager dans des réformes sérieuses et un dialogue avec l’opposition, par son usage indiscriminé de la violence contre des manifestations qui, pour l’essentiel, restaient pacifiques, par un usage généralisé de la torture, il a contribué à la montée de la violence, au passage d’une partie de l’opposition à la lutte armée ; il a, d’un même mouvement, favorisé les ingérences qu’il prétendait vouloir combattre (lire « Jours de tourmente en Syrie », Le Monde diplomatique, août 2011).

Par-là même, il a aidé les desseins de ceux qui ne visent pas à la réforme (ni évidemment à l’instauration d’un régime démocratique), mais préparent une offensive contre l’Iran et espèrent faire tomber avant son principal allié arabe.

Qui peut croire une seconde, en effet, que le régime saoudien cherche à instaurer la démocratie à Damas, lui qui ne reconnaît aucune assemblée élue ? Lui dont le ministère de l’intérieur vient de déclarer que les manifestations dans l’est du pays étaient « une nouvelle forme de terrorisme » ?

Qui peut penser que les libertés sont le motif des déclarations des Etats-Unis, eux qui n’hésitaient pas à envoyer des « terroristes » arrêtés par eux se faire interroger en Syrie (pratique connue sous le nom anglais de rendition), parce que ce pays utilisait la torture ?

Qui peut croire que la démocratie est le souci de Nicolas Sarkozy, lui qui recevait Bachar Al-Assad à Paris en juillet 2008 et lui rendait visite en septembre, soutenait les dictateurs tunisien et égyptien et ne disait mot du massacre de Gaza lors de l’invasion israélienne de décembre 2008 ? Une petite anecdote significative : en ce temps-là, les journalistes du Figaro avaient reçu pour instruction de leur direction de ne plus évoquer dans leurs articles les prisonniers politiques en Syrie.

Pour tous ces pays, et pour Israël (lire ci-dessous), l’objectif est de renverser un régime allié de l’Iran, dans le cadre de la préparation d’une offensive contre ce pays.

Il est évident désormais que nombre de forces, y compris au sein du Conseil national syrien (CNS), poussent à l’intervention militaire, appuyée sur une formidable campagne médiatique.

La bataille pour la Syrie est aussi une bataille de propagande. Le régime l’a perdue depuis longtemps, tant ses affirmations sont souvent grotesques, ses mensonges patents et ses pratiques barbares. Pour autant, les informations qui déferlent 24 heures sur 24 sur toutes les chaînes de radio et de télévision, et qui n’ont souvent qu’une seule source, l’opposition à l’extérieur du pays, sont-elles vraies ? Longtemps les médias ont rejeté les informations sur la mort d’officiers et de policiers, elles sont aujourd’hui avérées ; depuis un an, régulièrement, les médias annoncent que la contestation a atteint Damas. On ne peut que regretter la mort de deux journalistes à Homs et rappeler que le régime, en interdisant la plupart du temps aux journalistes de venir ou de se déplacer, contribue à ce qu’il prétend dénoncer.

On trouvera ici un rapport qui, certes, peut être contesté sur tel ou tel de ses points, mais offre une enquête sur le terrain qui aurait mérité un peu plus d’attention : « Syrie, une libanisation fabriquée », CIRET-AVT et CF2R, 11 février 2012.

Militarisation Retour à la table des matières

A Homs, le comportement des troupes du régime est inacceptable ; elles visent à réduire, non la ville tout entière, mais les quartiers sunnites qui se sont rebellés. Car l’armée fait face à des combattants souvent dévoués et prêts à se battre jusqu’au bout, avec le soutien d’une partie de la population. Si cela explique la violence des combats, la situation ne justifie évidemment pas les exactions du régime. Il est toutefois intéressant de noter que les arguments utilisés contre le Hamas en décembre 2008-janvier 2009 (« ils prennent en otage la population en se cachant parmi elle ») ne sont pas repris dans le cas syrien ; espérons qu’ils seront aussi abandonnés lors de la prochaine attaque israélienne...

Une des dimensions les plus dangereuses de ce conflit tient aux risques de sa transformation en affrontements « confessionnels ». Il serait faux de dire que tout se réduit, en Syrie, à une appartenance religieuse ou communautaire : il existe des alaouites qui soutiennent l’opposition, et des sunnites qui préfèrent le régime aux insurgés. Mais le pouvoir, s’appuyant sur sa base alaouite, a incontestablement avivé les tensions. De son côté, l’opposition — ou certaines de ses composantes, notamment le CNS — n’est pas en reste et se montre incapable d’offrir des garanties sérieuses pour l’avenir. Personne ne semble remarquer comment les Kurdes, par exemple, qui furent parmi les premiers à manifester (notamment pour obtenir des documents d’identité) se tiennent désormais à l’écart, choqués par le refus du conseil national syrien de reconnaître leurs droits (Dogu Ergil, « Syrian Kurds », Zaman, 21 février). Pour sa part, le régime semble vouloir relancer les activités du PKK, un parti qu’il avait utilisé dans son affrontement avec la Turquie dans les années 1990 et qui reste très populaire parmi les Kurdes de Syrie.

Par ailleurs, le CNS est contesté par nombre d’opposants, qui l’accusent d’être dominé par les islamistes, avec quelques figures pro-occidentales pour parler aux médias. Ainsi, un nouveau groupe vient de se créer, le Mouvement national pour le changement (MNC), dirigé par le Dr Ommar Qurabi, ancien président de l’organisation syrienne pour la défense des droits humains (İpek Yezdani, « Syrian dissidents establish new bloc », Daily News, 21 février). Il reproche au CNS de refuser des militants alaouites ou turkmènes.

D’autres communautés, notamment les communautés chrétiennes mais aussi druze (lire Phil Sands, « Syria’s Druze community : A silent minority in no rush to take sides », The National, 22 février) hésitent, non par sympathie pour le régime, mais par crainte du chaos qui résulterait de sa chute sans négociations.

Car la militarisation du conflit est en marche, et porte avec elle les germes d’une guerre civile (peut-être la seule voie de sortie pour le régime). Un reportage du quotidien libanais Daily Star (23 février) sur l’Armée syrienne libre (ASL) confirme deux éléments que la presse occulte souvent : cette armée a des bases au Liban (et d’ailleurs aussi en Turquie) ; elle n’hésite pas aux représailles confessionnelles, en tuant des alaouites par vengeance (« FSA soldier in Lebanon discloses tactics »). De même, des combattants irakiens se sont joints aux insurgés syriens (lire Tim Arango et Duraid Adnan, « For Iraqis, Aid to Rebels in Syria Repays a Debt », The New York Times, 12 février 2012), y compris des membres d’Al-Qaida, ce qu’a confirmé le département d’Etat américain.

Nous sommes dans une impasse. L’opposition — ou plutôt les oppositions — est incapable de renverser le régime, et le régime est incapable de venir à bout de l’opposition. On peut même dire que l’avenir du régime est scellé et qu’il n’en a plus que pour quelques mois. La question est donc de savoir si le pays va s’enfoncer dans la guerre civile ou connaître une forme de transition politique qui nécessite, que l’on le veuille ou non, un dialogue.

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre le veto des dirigeants russes et chinois à la résolution du conseil de sécurité des Nations unies du 4 février. Le texte avait été amendé pour tenir compte d’un certain nombre de leurs objections mais il continuait à demander le retrait des troupes gouvernementales des villes sans parler de l’opposition armée, et à faire référence au plan de la Ligue arabe, imposé par l’Arabie saoudite, qui impliquait la mise à l’écart de Bachar Al-Assad. Cette résolution pouvait-elle servir de couverture à une intervention militaire ? De toute évidence, c’est ce qu’ont craint Moscou et Pékin, échaudés par le précédent de la résolution 1973 sur la Libye. On peut comprendre leurs soupçons, tant les déclarations françaises et autres laissent entrevoir une action armée sous prétexte de protéger les populations.

La voie de la négociation Retour à la table des matières

Alors, faut-il ne rien faire ? Non. Mais les possibilités ne se réduisent pas à la seule option militaire. D’une part, les pressions sur la Syrie, notamment dans le domaine économique, existent (elles peuvent être renforcées à condition de cibler les dirigeants, pas la population) et amènent déjà une partie de la bourgeoisie qui soutient le régime à s’interroger. D’autre part, les premières missions de la Ligue arabe, malgré les difficultés, avaient servi à limiter la violence ; c’est l’Arabie saoudite qui a obtenu leur retrait (il faut lire le rapport qu’elles ont publié ; il n’a rien à voir avec ce qu’on en a dit dans les médias, à tel point que ce texte a été longtemps caché) ; il faudrait, au contraire, obtenir que ces missions reprennent et s’étendent. Enfin, contrairement à ce qui s’écrit, ni les Russes ni les Chinois n’ont donné un feu vert à Assad, mais tentent de faire pression sur lui. Comme le rapporte un journal libanais bien informé, les autorités syriennes se sont abstenues, sous la pression des Russes, d’utiliser l’aviation et d’autres armes de guerre à sa disposition, dans leur actuelle répression – de ce point de vue, on n’est pas dans la situation de Hama en 1982 (Al-Akhbar, 22 février 2012).

La voie de la négociation est étroite et prendra du temps. En attendant, des gens meurent… Mais une intervention militaire ferait encore plus de victimes.

De plus, mentionnons un intéressant article de Efraim Halevy, ancien directeur du Mossad et ancien conseiller national à la sécurité, paru dans le International Herald Tribune du 7 février sous le titre « Iran’s Achilles’ Heel ». Il explique, en substance, que le renversement du régime de Damas permettrait d’éviter l’alternative désastreuse : bombarder l’Iran ou intensifier les sanctions, ce qui pourrait pousser le prix du baril au-delà du supportable. En privant Téhéran de son allié syrien, en revanche, on l’affaiblirait considérablement.

d'après : http://blog.mondediplo.net/2012-02-23-A-propos-de-la-Syrie


Le Sinaï, épine dans le pied de l’Egypte

Marie Kostrz - Le Monde diplomatique
publié le lundi 6 février 2012.

Depuis la révolution égyptienne, attaques de postes de police, explosions de gazoduc et attentats ébranlent le Sinaï. Si Gaza et les islamistes sont montrés du doigt par Israël, les causes, anciennes et multiples, de la déstabilisation de cette zone stratégique du Proche-Orient sont le fruit d’un contexte national et régional complexe.

Au volant de son 4×4, Moustapha (1) a la conduite brusque et le regard mauvais. L’adolescent est toujours sur ses gardes lorsqu’il évoque son activité principale : trafiquant d’armes. Il attend que l’obscurité enveloppe les dunes des environs d’Al-Arish, ville principale du Nord-Sinaï, pour acheminer sa cargaison dans la bande de Gaza, située soixante kilomètres à l’est. Moustapha, qui a déserté l’école à 12 ans, fait régulièrement passer des kalachnikovs dans les tunnels creusés entre l’enclave palestinienne et l’Egypte. Cette économie parallèle, apparue en 2000 avec la seconde Intifada, a connu un essor important depuis le retrait d’Israël de la bande de Gaza en 2005, puis l’arrivée du Hamas au pouvoir en 2007. Avec le printemps arabe, elle a pris un tour nouveau : des armes lourdes d’origine libyenne sont assemblées à Al-Arish, puis envoyées de l’autre côté de la frontière. Depuis la révolution égyptienne, survenue en janvier 2011, le trafic bat son plein. Les forces de l’ordre, violemment chassées par les manifestants, sont quasi invisibles dans cette région du pays. Le Sinaï, terre historique de trafic qui relie l’Afrique à l’Asie, est devenu le royaume de tous les possibles. Les vendeurs de cigarettes ambulants proposent toutes sortes de drogues. Les corps sans vie de migrants africains, qui faisaient route vers Israël à l’aide de passeurs bédouins, sont de plus en plus nombreux à être retrouvés dans le désert, vidés de leurs organes. Cette anarchie ne fait pas le bonheur de tous. La population se sent menacée par les bandits, qui multiplient les exactions. A 23 ans, Jamal est l’un d’entre eux. Ce bédouin à l’allure impassible a profité du chaos pour tendre une embuscade aux marchands qui venaient de vendre leur cargaison aux propriétaires des tunnels. Il a tué un homme. Le fugitif est désormais en cavale dans le milieu du Sinaï, difficile d’accès. Pour se défendre, la population s’arme ; les règlements de compte augmentent. Le 29 juillet 2011, une cinquantaine d’individus masqués et munis de drapeaux « Emirat islamique du Sinaï » ont ouvert le feu sur un poste de police d’Al-Arish. Trois civils et un officier ont trouvé la mort. « Ils veulent éliminer la police pour prendre le pouvoir dans le Sinaï », confie un habitant de Cheikh Zouwayed, village des environs d’Al-Arish. L’homme a vu certains de ses voisins, membres du mouvement islamiste Al-Takfir wal-Hijra, se regrouper, se cacher le visage et partir en direction de la ville le jour de l’attaque. Minoritaire mais très violent, ce groupe, créé au début des années 1970, est implanté dans cette localité. « Avant la révolution, il se cachait car il était interdit. Mais depuis, il n’hésite plus à revendiquer son appartenance », poursuit le voisin. Les autorités égyptiennes, qui l’accusent d’avoir fomenté l’assaut, ne le tiennent pas pour seul responsable. Mi-août, M. Saleh Al-Masri, responsable de la sécurité dans le Sinaï, a indiqué que l’armée avait aussi arrêté des Palestiniens recherchés pour leur implication présumée. Deux jours après l’attaque, l’Egypte avait temporairement fermé le poste-frontière de Rafah (2). Les heurts qui ébranlent le Sinaï ont rappelé son importance stratégique. La frontière que la péninsule partage aussi bien avec l’enclave palestinienne qu’avec l’Etat hébreu la rend particulièrement sensible aux répercussions du conflit israélo-palestinien. Israël suit avec inquiétude les troubles qui agitent la zone : en un an se sont succédé une demi-douzaine d’attaques contre le gazoduc égyptien qui l’alimente. Conscient des difficultés de l’Egypte à contrôler le Sinaï, Tel-Aviv a autorisé le 14 août 2011 l’opération Aigle : 2 500 soldats et 250 chars égyptiens ont été autorisés à pénétrer dans la péninsule, faiblement militarisée depuis la conclusion des accords de Camp David (3). Cette démilitarisation, qui devait garantir Israël contre une attaque surprise, montre ses limites : « Il est impossible pour l’Egypte de contrôler un territoire désertique qui représente 6 % du pays », souligne M. Gamal Eid, directeur du Réseau arabe pour l’information sur les droits de l’homme (ANHRI). Car si les accords de Camp David permettent la présence de l’armée égyptienne à l’ouest de la péninsule, le contrôle de l’Est (4) revient à la police et à une Force multinationale de défense (5) (MFO). Les conditions dans lesquelles l’Egypte exerce sa souveraineté sur le Sinaï avaient déjà été critiquées après les attentats de Taba, en 2004, et de Charm El-Cheikh, en 2005. Une première entorse (6) à cette démilitarisation avait été autorisée la même année, durant laquelle Israël s’était retiré de la bande de Gaza. Le retour de l’armée n’a pas empêché un commando d’ouvrir le feu sur des véhicules militaires et civils au nord de la frontière, le 18 août 2011. La réaction d’Israël ne s’est pas fait attendre : la sécurité intérieure a accusé des combattants originaires de Gaza d’avoir commandité l’attaque, menée à partir du sol égyptien (7). Après s’être rendus en Egypte via les tunnels, ils auraient traversé la péninsule grâce à l’aide de Bédouins. Une version démentie par le gouverneur du Nord-Sinaï, M. Abdel Wahab Mabrouk. Les habitants de Gaza, qui ont subi un raid de représailles israélien au lendemain de l’attaque, ne peuvent être les seuls à être montrés du doigt. Les soldats chargés de surveiller la frontière ferment souvent les yeux sur le trafic en échange d’une commission. Début septembre, l’armée égyptienne a annoncé qu’elle détruirait les tunnels, mais la mesure n’a pas inquiété les trafiquants. « Elle ne pourra jamais tous les atteindre, il y en a trop, minimise Mohammed, qui livre du ciment et des armes à Gaza. Et il suffit d’en creuser de nouveaux ! » Mahmoud, lui, s’amuse de la situation. Cet espiègle Bédouin de 23 ans a l’habitude d’effectuer des aller-retours à Gaza par les tunnels. « L’armée ne pourra pas nous empêcher d’aller voir les membres de notre famille qui y habitent ! », s’exclame-t-il. La composition de la population du Sinaï explique aussi la perméabilité de la frontière. Il est majoritairement peuplé de Bédouins, originaires de la péninsule arabique. Cette filiation, hautement revendiquée, explique en partie la tension qui les oppose au pouvoir central. Les tribus auxquelles ils appartiennent ont des ramifications en Jordanie, en Israël ou en Palestine et se jouent des frontières artificiellement tracées. « Nous étions là avant que l’Etat hébreu n’existe, nous ne respectons pas ces frontières », martèle Mahmoud. Dans le nord du Sinaï, une minorité d’habitants est aussi d’origine palestinienne. La proximité avec les Gazaouis est donc naturelle pour les habitants du Sinaï, dont le sentiment d’appartenance au Proche-Orient est plus prononcé que celui qui les lie à l’Egypte. La solidarité envers leur voisin palestinien a d’ailleurs été renforcée par leur hostilité envers Israël, d’autant plus forte depuis l’occupation de la péninsule en 1967, et compte tenu du traitement actuel des Bédouins du Néguev (8). Réaliste, Mahmoud a conscience de la manne financière que représente le trafic. « Tant que vous payez, vous pouvez tout faire passer dans les tunnels et dans le Sinaï : de la nourriture, des médicaments et aussi des hommes ! », s’esclaffe-t-il. L’aide apportée aux combattants venus de Gaza n’est pas forcément idéologique. M. Eid attire l’attention sur le retard économique dont pâtit le Sinaï. Tant qu’il ne sera pas rattrapé, la région ne sera pas un lieu sécurisé. « A chaque attaque, l’Egypte cherche à punir les responsables mais ne traite pas les racines du problème. » Les trafics en tous genres sont perçus comme une chance pour les habitants d’une région délaissée par l’Etat. A 14 ans, Youssef achemine de la nourriture dans les tunnels. Depuis l’allégement du blocus de Gaza par Israël, son profit est en chute libre. L’adolescent n’est pourtant pas inquiet. « Si ça continue, je changerai pour le trafic de filles russes vers Israël », lâche-t-il très naturellement. Rédacteur en chef du journal Al-Badia, Abdelkader Moubarak peste contre l’absence de réaction du pouvoir. « Il y a deux ans, l’Etat a commencé à construire un canal (9) pour apporter de l’eau du Nil et faciliter l’agriculture. Il n’a jamais été achevé ! », dénonce-t-il. La situation du centre de la péninsule l’inquiète particulièrement. « L’Egypte n’y construit ni hôpital, ni école, alors que c’est la zone la plus pauvre du pays ! » M. Ashraf Ayoub, militant de gauche, souligne que ce délaissement est commun à toutes les régions périphériques de l’Egypte. « Nous sommes soumis à des règles spéciales. On ne dispose toujours pas de papiers officiels prouvant que nous sommes propriétaires de nos terres, l’Etat refuse de nous considérer comme tels », explique-t-il. Mais la situation géographique sensible du Sinaï en fait un cas à part. « Les projets de développement sont rares et l’armée en est toujours responsable, précise-t-il. L’un des seuls réalisés est une fabrique de ciment, dont une partie est ensuite vendue à Israël ! » Les accords économiques passés avec Israël irritent au plus haut point les habitants. L’échec de l’armée à stopper les attaques de gazoduc, dont la dernière a eu lieu le 19 décembre 2011, trouve ainsi son explication. « Beaucoup s’indignent que l’Egypte envoie ses ressources à Israël alors qu’ici les gens sont très pauvres », commente M. Ayoub. Les habitants reprochent aussi au gouvernement de ne pas corriger le déséquilibre entre le Nord, très pauvre, et le Sud touristique, beaucoup plus riche (10). Sous son hijab coloré, Mme Dahlia Gelbana a une conviction : la violence résulte de la discrimination exercée par le pouvoir. « Parce que nous avons vécu sous l’occupation israélienne pendant quinze ans, il nous a toujours considérés comme des ennemis intérieurs, soupire cette militante nassérienne. Avant la révolution, on nous surnommait “les juifs du Sinaï”. » Pour intégrer la région au pays, le pouvoir a entrepris depuis 1982 son « égyptianisation ». Il a encouragé la population de la région du Delta à venir s’y établir, persuadé que la repopulation du lieu désertique garantirait sa stabilité. Une arrivée mal vécue car les « Egyptiens » ont été prioritaires pour occuper les postes proposés par l’Etat. La rancœur de la population envers le pouvoir central égyptien a connu son paroxysme après les attentats de Taba, en 2004. La violence policière, quotidienne, a atteint des sommets. « Environ trois mille personnes ont été arrêtées et accusées d’avoir formé un groupe islamiste », expose Me Ahmed Seif, avocat au centre juridique Hicham Moubarak du Caire, qui défend les personnes détenues dans le cadre de l’affaire. La police a clairement visé les hommes bédouins, deux d’origine palestinienne et les islamistes. « Les arrestations ont été arbitraires, les tortures multiples », poursuit-il. A Al-Arish, les résidences touristiques qui jouxtent la Méditerranée sont l’unique vestige d’une cité balnéaire désertée par les touristes étrangers. Deux femmes en niqab s’avancent dans l’eau. L’influence des islamistes, nourrie par la répression du pouvoir, grandit dans le Nord-Sinaï. Ils sont arrivés en tête lors du premier tour des élections législatives, qui a eu lieu les 3 et 4 janvier 2012 dans cette partie de l’Egypte. Le Parti de la liberté et de la justice créé par les Frères musulmans a recueilli 35 % des voix, celui des salafistes, Al-Nour, a convaincu 23 % des électeurs. M. Eid nuance cependant les accusations qui visent ces derniers, concernant les déstabilisations que la péninsule a connues dernièrement : « Les salafistes sont très actifs depuis la révolution, mais c’est trop facile de les rendre responsables de tous les maux du Sinaï. » Heureuse d’être libérée du joug de la police depuis la révolution, la population attend davantage. La création récente d’une Autorité générale pour le développement du Sinaï a été bien perçue, mais les habitants attendent de voir des résultats. Le 12 décembre, des centaines de manifestants sont descendus dans les rues d’Al-Arish pour protester contre le manque d’efficacité de la police : plusieurs habitants ont été enlevés, et les auteurs n’ont pas été retrouvés. Ecrivain bédouin et ancien détenu, M. Massad Abou Fajr le promet : « Si de réelles solutions ne sont pas proposées, nous ne nous laisserons pas faire et la région s’enfoncera toujours plus dans le chaos. »

Marie Kostrz, Journaliste.

(1) Tous les prénoms ont été modifiés à la demande de nos interlocuteurs.

(2) Depuis le changement en Egypte, ce poste-frontière, seul « débouché » pour Gaza, a été partiellement rouvert.

(3) Officialisés en 1979, ils ont abouti à la rétrocession à l’Egypte du Sinaï, occupé par Israël en 1967.

(4) De l’ouest de la bande de Gaza au nord, jusqu’à Taba et Charm el-Cheikh au Sud.

(5) Elle regroupe 1 656 soldats de onze pays différents.

(6) Depuis le 29 août 2005, 750 gardes-frontières sont déployés le long des 14 kilomètres entre l’Egypte de la Bande de Gaza.

(7) Pointés du doigt, les Comités de résistance populaire (CRP) de Gaza ont démenti être responsables de la triple attaque.

(8) Lire Dominique Vidal et Philippe Rekacewicz, « Aux portes du Neguev avec les Bédouins exilés », Lettres de…, 13 décembre 2006.

(9) Le canal Al-Salam est un projet du plan de développement pour le Sinaï pour la période 1997-2017.

(10) Cette frustration a été avancée pour expliquer les attentats du milieu des années 2000. En 2006, à Dahab, la première bombe a explosé au restaurant Al Capone, dont le propriétaire était un fervent partisan du président Hosni Moubarak (Cf. Egypt’s Sinai question, International Crisis Group, janvier 2007).

Source : http://www.monde-diplomatique.fr/20...

d'après : http://www.protection-palestine.org/spip.php?article11535



Désinformation sur la manifestation anti israélienne en Égypte

mercredi 14 septembre 2011 - 08h:15

Alison Weir

La première page du New York Times d’aujourd’hui, consacrée aux manifestations égyptiennes contre l’ambassade d’Israël, passe en grande partie sous silence la cause principale de la colère des manifestants : les forces israéliennes ont tué cinq policiers égyptiens.

Un millier de manifestants armés de marteaux, de barres de fer et de cordes s’en sont pris à un mur haut d’environ 2,5 mètres et long de plusieurs dizaines de mètres, érigé devant l’immeuble abritant la mission israélienne - Photo : AFP/Mohamed Hossam


La colère des Égyptiens suscitée par ces décès s’est encore accrue lorsque le ministre de la défense israélien, Ehud Barak, a refusé de présenter des excuses.

Le co-auteur de l’article publié dans le Times aujourd’hui est Ethan Bronner, chef du bureau du Times à Jérusalem, qui vit non pas en Égypte, mais en Israël. Le Times omet de mentionner que le fils de Bronner est dans l’armée israélienne (et qu’il vit dans une maison qu’Israël a confisquée à des Palestiniens).

Ce n’est que vers la fin de l’article, qui présente Israël comme la victime, que le Times mentionne un « épisode » qui pourrait avoir un rapport avec la manifestation, à savoir « les tirs israéliens accidentels contre trois soldats égyptiens, au moins, en Égypte... »

Le Times ne dit pas que les Israéliens ne se sont pas contentés de tirer sur les Égyptiens, mais qu’en fait, ils les ont tués ; que les victimes étaient des policiers (c’est-à-dire des civils) et non pas des soldats et qu’ils étaient au nombre de cinq, non pas de trois.

(JPG)
Etah Bonner, correspondant du Times en Israël, est un sioniste convaincu et son travail de journaliste est systématiquement biaisé...

Il est remarquable que le Times ne se soucie même pas de trouver le nombre d’Égyptiens tués, se contentant simplement de dire « au moins ». Étant donné que plus de deux semaines se sont écoulées depuis ces décès, il ne devrait pas être difficile de découvrir leur nombre exact. On a peine à croire que M. Bronner traiterait avec autant de légèreté des décès d’Israéliens, que le Times couvre très abondamment.

Le Times ne donne aucune information au sujet de ces morts égyptiens ; pas de noms, pas d’interviews avec les familles en deuil, pas un mot sur leur chagrin, pas de photos. Leur mort est simplement appelée accidentelle, adjectif qu’il serait difficile de trouver sous la plume de M. Bronner s’agissant de décès d’Israéliens.

Le Times ne mentionne pas non plus le fait que les forces israéliennes ont ensuite tué 14 Gazaouis, dont deux bambins et un enfant de 13 ans (et ont blessé au moins 50 personnes), qu’ils ont choisis de tenir pour responsables d’une attaque mortelle contre Israël à la frontière, perpétrée par des hommes armés inconnus ; ce journal ne mentionne pas plus que les deux dernières semaines, les frappes aériennes israéliennes ont tué neuf Palestiniens de plus, dont un enfant de 13 ans. Ces derniers jours, les soldats israéliens ont enlevé au moins cinq Palestiniens, ils ont tiré sur des manifestants non-violents dans les villages palestiniens et ont démoli des maisons, des puits et des terres agricoles palestiniennes.

Il y a longtemps que ces opérations israéliennes indignent les Égyptiens qui vivent à côté. Toutefois, grâce au filtrage des nouvelles effectué par le Times et d’autres, les Américains ne savent presque jamais ce qui se passe. Au lieu de quoi, nous n’entendons parler que d’Israël, qui a la troisième ou la cinquième armée la plus puissante du monde, et qui serait une fois de plus, victime d’agressions.

Comme le Times ne mentionne presque jamais que les USA sont le premier bailleur de fonds d’Israël, lequel est le premier bénéficiaire de l’argent des contribuables USA malgré sa richesse et sa petite taille, beaucoup d’Américains ne comprennent pas l’hostilité croissante à l’égard de leur pays, imputable à l’argent des contribuables US que nous envoyons à Israël.

À la veille du 11 septembre, nous devons connaître la source fondamentale de la colère contre les USA. Mais ne comptez pas sur le New York Times pour nous la faire connaître.

* Alison Weir est une journaliste free-lance étasunienne. Pour plus d’informations visitez son site :
www.ifamericansknew.org

D'après : http://www.info-palestine.net/article.php3?id_article=11163


Où en est le réveil arabe (II) ? Bahreïn, Yémen, Syrie

Alain Gresh - Le Monde diplomatique
publié le mardi 13 septembre 2011.

Après avoir passé en revue les trois paysoù les régimes en place ont été renversés, tournons-nous vers les trois où ces régimes résistent avec détermination ; par ordre chronologique du déclenchement des manifestations : le Bahreïn, le Yémen et la Syrie.

Au Bahreïn, une intervention militaire pro-gouvernementale

D’abord le Bahreïn, où les manifestations massives et pacifiques de la majorité de la population (chiite et aussi sunnite) ont débouché sur une intervention militaire des pays du Golfe, et en premier lieu de l’Arabie saoudite à la mi-mars. Une brutale répression s’en est suivie, avec l’arrestation des principaux responsables de l’opposition, l’usage systématique de la torture, des procès arbitraires, l’interdiction des manifestations. Ces mesures n’ont pourtant pas été suffisantes pour mater la contestation. D’autant que la situation régionale rendait difficile une répression sans limite. Le roi a dû lever l’état d’urgence, mais la pression sur l’opposition se maintient. Celle-ci a été capable de faire descendre dans la rue des milliers de personnes et la situation dans les villages chiites reste très tendue. Le pouvoir parle de son désir de négocier, mais ne lâche rien sur l’essentiel. Les Etats-Unis sont restés d’autant plus discrets qu’ils négociaient la reconduction de l’accord pour le maintien de leur base militaire dans le pays. Quant à Nicolas Sarkozy, il a invité le roi du Bahreïn le 1er septembre à Paris à la conférence sur la Libye, sans doute pour l’aide que Manama peut apporter pour l’instauration de la démocratie à Tripoli. Le Bahreïn fut ainsi le premier lieu de développement d’une contre-révolution conduite par l’Arabie saoudite et qui s’est accompagnée d’une volonté de « confessionnaliser » les conflits au nom de la lutte contre le chiisme. C’est une des tendances inquiétantes de la situation.

Au Yémen, le président Saleh soigné à l’étranger

Au Yémen aussi, la situation reste bloquée, bien que le pays n’ait pas basculé dans la guerre civile. L’attentat du 3 juin contre le président Ali Abdallah Saleh et son départ pour l’Arabie saoudite où il a été soigné, ont même apaisé un peu les tensions. Le fait que le président ne soit toujours pas rentré dans son pays a relancé différents plans de règlement, dont le dernier a été présenté par les Nations unies. Ce plan prévoit le retrait du président Saleh au profit du vice-président ; une période intérimaire de six mois avec la formation d’un gouvernement d’union nationale, la restructuration des forces militaires et la fixation d’une date pour l’élection présidentielle. Reste à savoir si le président Saleh acceptera de démissionner, ce qu’il s’est jusqu’ici refusé à faire. La situation reste instable, notamment dans le Sud, où des combattants liés à Al-Qaida ont pris le contrôle de quelques localités. Même en cas de retrait de Saleh, la route sera encore longue pour trouver un nouvel équilibre dans le pays. Et « les jeunes de la révolution », à l’initiative du mouvement, semblent marginalisés par leurs « alliés » des partis traditionnels et du général Ali Mohsen, un homme de l’ancien régime qui a fait défection. Enfin, les revendications autonomistes du Sud et celles de la rébellion houthiste (lire Pierre Bernin, « Les guerres cachées du Yémen », Le Monde diplomatique, octobre 2009) pèsent aussi sur la crise.

En Syrie, Bachar Al-Assad est isolé

Enfin la Syrie. Les manifestations y ont commencé un peu plus tard qu’ailleurs, amenant le président Assad, fin janvier, à expliquer dans un entretien au Wall Street Journal que son pays resterait à l’abri de la contestation régionale. Le régime pensait disposer de deux atouts : sa position de soutien à la résistance palestinienne et libanaise, très populaire dans le monde arabe, notamment après les guerres israéliennes contre le Liban (2006) et contre Gaza (2008-2009) ; un dirigeant jeune, relativement populaire, qui pouvait rassurer les minorités et, espéraient beaucoup, engager son pays sur la voie de la réforme.

Le premier atout n’a plus fonctionné à partir du moment où la violence a été exercée contre le peuple syrien. Les alliés de Damas, notamment Téhéran, ont d’ailleurs été mis dans l’embarras, pris entre leur volonté de ne pas perdre un allié dans la lutte contre Israël et les Etats-Unis et l’impopularité croissante du régime syrien sur la scène régionale. Le Hamas s’est maintenu dans un attentisme prudent, refusant de soutenir la répression ; le Hezbollah pour sa part a pris des positions plus tranchées de soutien à Assad qu’il paye lourdement par une chute de sa popularité. La presse de gauche au Liban — Al-Safir et Al-Akhbar — a pris aussi ses distances avec Damas.

Quand au deuxième atout, il a subi un premier coup brutal avec le discours du président Bachar Al-Assad devant l’assemblée nationale le 30 mars. Son air assuré et souriant, alors que des dizaines de citoyens avaient été tués à Deraa a fait perdre au leader une partie de sa crédibilité. Les interventions suivantes, malgré les promesses de réformes, n’ont pas renversé la tendance, au contraire. L’ampleur de la répression ôte toute crédibilité à la volonté proclamée de changement.

Le président syrien y a perdu successivement tous les alliés dont il disposait sur la scène régionale : le Qatar d’abord et la Turquie, qui ont vainement tenté de lui faire entendre raison. Même l’Iran a pris quelques distances (« In Shift, Iran’s President Calls for End to Syrian Crackdown », The New York Times, 9 septembre). Assad continue toutefois de disposer au conseil de sécurité de l’ONU d’un appui de la Russie et de la Chine, qui craignent qu’une résolution de condamnation du régime n’aboutisse, comme pour la Libye, sur une intervention militaire.

Pourtant, le cas syrien ne ressemble ni à celui de l’Egypte, ni à celui de la Libye (lire l’intéressant entretien avec Jean-Marie Cléry sur Algérie network le 9 septembre, intitulé « L’impasse syrienne »). Le pays est beaucoup plus fragile, compte tenu de sa composition ethnique et religieuse. L’armée est restée, jusqu’à présent, relativement unie. Le pouvoir bénéficie encore du soutien d’une certaine base sociale, et pas seulement parmi la minorité alaouite. La bourgeoisie d’Alep et de Damas n’a pas basculé et les chrétiens ne cachent pas leurs inquiétudes face à l’évolution, ni leur peur d’une prise du pouvoir par des groupes islamistes radicaux. Cette inquiétude est partagée par de nombreux chrétiens de la région, comme en ont témoigné les déclarations du patriarche maronite Bechara Raï disant qu’il fallait plus de temps au président Assad pour accomplir ses réformes et engager un dialogue avec l’opposition (« Rai urges international community to give Assad time to implement reform », The Daily Star, Beyrouth, 9 septembre).

Il faut constater une autre différence avec la Libye : aucun haut responsable à l’intérieur (à l’exception du procureur général de Hama) ou à l’extérieur dans les ambassades n’a fait défection.

Dans un article intéressant, Peter Harling, de l’International Crisis Group, qui a produit certaines des meilleures analyses sur ce pays explique « comment ne pas prolonger l’agonie syrienne » (« How not to prolong the Syrian agony », Foreign Policy, 30 août). Le premier principe, explique-t-il, face aux appels « à faire quelque chose », est de ne pas faire de mal (« not to do harm »). Et il demande aux pays occidentaux de faire preuve de prudence face à l’extension des sanctions et à la tentation de créer une représentation unie de l’opposition, alors que le mouvement s’est enraciné à l’intérieur, assez loin des forces traditionnelles en exil.

Le risque des sanctions

J’ajouterai un mot sur les sanctions : l’exemple irakien. Non seulement les sanctions imposées à l’Irak de Saddam Hussein ont fait un nombre incalculable de victimes civiles (et n’ont pas affecté les personnes au pouvoir), mais elles ont contribué à vider de sa substance l’Etat qui s’est effondré lors de l’invasion américaine de 2003. Les Irakiens continueront pour des décennies à en payer le prix.

D’autre part, face aux sanctions, le pouvoir dispose d’un atout qu’il ne faut pas négliger, la possibilité d’utiliser deux pays frontaliers, le Liban et l’Irak, pour contourner facilement tout embargo.

Le risque de militarisation des manifestations, comme en Libye, existe. C’est bien sûr le régime qui en premier use de la violence de manière totalement disproportionnée, retranché dans la vision d’un complot international contre lui. Le mouvement d’opposition à l’intérieur a rejeté cette forme de lutte, insiste sur le fait de ne pas utiliser la violence (« silmiyya »), même si certains groupes djihadistes semblent le faire. Il est toutefois inquiétant de voir quelques leaders de l’opposition de l’extérieur, parfois autodésignés, parfois soutenus par les Etats-Unis, en appeler aux armes dans l’espoir de mettre en place un scénario libyen. Un tel scénario ne pourrait déboucher que sur une guerre civile et confessionnelle, dont l’onde de choc s’étendrait au Liban, à l’Irak et sans doute à la Jordanie.

Si le mouvement de contestation a ébranlé toute la région, il se développe de manière différente selon les contextes. En Syrie, il faudra sans doute une longue période avant une transition vers un autre régime.

Une question reste posée : y-a-t-il une contre-révolution en marche en Syrie et ailleurs ? Les Etats-Unis mettent-ils à profit le mouvement en Syrie pour renforcer leurs positions régionales, affaiblir la résistance palestinienne et libanaise ? Comment évaluer l’intervention de l’OTAN dans la région ? Je reviendrai sur ces questions dans un troisième envoi sur le réveil arabe.

Source : http://blog.mondediplo.net/2011-09-...

D'après : http://www.protection-palestine.org/spip.php?article11089


Oussama : la fin d’un alibi

Marwan Bishara - Al Jazeera (Info-Palestine)
publié le lundi 2 mai 2011.

Washington se prive d’une raison ou justification de la guerre menée en Afghanistan.

Le meurtre d’Oussama ben Laden est plus une victoire symbolique pour l’administration Obama qu’un changement stratégique du jeu américain dans le « Grand Moyen-Orient ».

Après 10 ans de poursuite du chef d’Al-Qaïda, présenté comme responsable des attentats du 11 Septembre 2001, les États-Unis ont fermé un chapitre, mais pas le livre, dans sa guerre contre al-Qaïda et le « terrorisme international ».

Depuis les attaques sur New York et Washington, « Al-Qaïda central » qui a été mis en place à la frontière pakistanaise en Afghanistan, a muté en un réseau mondial avec de multiples filiales.

Les « experts en terrorisme » des États-Unis [effectivement, les Etats-Unis disposent d’une grande expertise et d’une grande pratique en terrorisme - N.d.T] ont été divisés sur la pertinence de défendre l’existence d’un « al-Qaïda central » sous le commandement direct de Ben Laden et de ses lieutenants, face à un réseau mondial de cellules plus petites et de combattants très déterminés qui font allégeance à la direction, ou pour dire les choses crûment, à la marque : « al-Qaïda ».

Ceux qui limitent la pertinence de « l’approche d’un débranchement » des chefs d’Al-Qaïda à la frontière du Pakistan et de l’Afghanistan soulignent en contrepartie l’importance de la décentralisation du groupe.

Ils se réfèrent à al-Qaeda sous le vocable de SPIN (segmenté, polycentrique, idéologiquement en réseau), où les combattants d’Al-Qaïda dans diverses parties du monde agissent de plus en plus de leur propre initiative sans ordres directs ou soutien logistique et financier d’un quelconque « « al-Qaïda central ».

De ce point de vue, al-Qaïda est plus une création mondiale et post-moderne qu’un phénomène religieux.

Et maintenant

Bien qu’il ait continué d’invoquer l’Islam et le Djihad pour gagner des soutiens et inciter contre les non-musulmans, en réalité, son organisation et son influence, que ce soit par le Web ou par l’utilisation d’autres technologies modernes, ont été au cœur de sa stratégie pour la construction d’un réseau mondial .

Quoi qu’il en soit, la mort physique de Ben Laden va sans doute conduire à un sérieux revers psychologique pour les combattants d’Al-Qaïda et les causes qu’ils défendent.

Mais pour le monde musulman, Ben Laden n’a pas d’importance au vu du printemps [insurrection] arabe dont le développement souligne que le pouvoir du peuple se gagne à travers des moyens pacifiques.

Il convient également de rappeler que l’al-Qaïda de Ben Laden et de ses affiliés ont tué bien plus d’Arabes et de Musulmans que d’Occidentaux. Et c’est seulement après avoir échoué à obtenir un soutien réel dans le monde arabe qu’ils se sont repliés vers l’Afghanistan et ont commencé à cibler l’Occident.

Après de longs dévoiements des causes arabes et musulmanes à travers ses attaques sanglantes contre des cibles occidentales, al-Qaïda a été discréditée après le 9/11, et sa capacité organisationnelle en Occident a diminué du fait des mesures anti-terroristes.

L’al-Qaïda de Ben Laden a fourni à l’administration Bush le prétexte attendu pour lancer ses guerres désastreuses et coûteuses au Moyen-Orient.

Comme il était prévisible, les guerres de Washington en Irak, en Afghanistan et au Pakistan ont continué d’alimenter al-Qaïda en nouvelles recrues et en divers soutiens dans le monde musulman, et de perpétuer un cycle de violence qui a dévasté la région toute cette dernière décennie.

Toutefois, ce sont les efforts plus discrets et moins coûteux des États-Unis et des services de renseignement occidentaux qui auraient réussi dans une large mesure à réduire les activités d’Al-Qaïda, limitant les mouvements de ses dirigeants, et conduisant finalement conduit l’assassinat de Ben Laden.

Qu’est-ce que cela signifie pour la guerre américaine contre l’Afghanistan et contre le Pakistan ? En fait, Washington a moins de raison ou de justification pour une guerre en Afghanistan maintenant que Ben Laden a disparu.

Cela pourrait faciliter les choses pour certains dirigeants des Talibans - en pouvant mettre de côté l’épineuse question d’Al-Qaïda - de façon à conclure un accord qui assurerait un partage du pouvoir en faveur des Talibans, en échange de l’arrêt de l’utilisation de l’Afghanistan par Al-Qaïda comme base du « terrorisme ».

Ben Laden va continuer à être une alibi dans le court terme, surtout si certains des groupes d’al-Qaïda prennent l’initiative d’attaques de représailles.

Mais sur le long terme, ce sont en réalité les transformations politiques et historiques dans le monde arabe et musulman qui finiront par fermer le chapitre d’al-Qaïda.

Marwan Bishara est le principal analyste politique sur le Moyen-Orient pour Al-Jazeera ; écrivain et journaliste palestinien, il est également chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS, Paris) et enseignant à l’université américaine de Paris. Il a écrit : Palestine/Israël : la paix ou l’apartheid ? paru aux Editions La Découverte.

http://www.info-palestine.net/article.php3?id_article=10550


Marwan Bishara - Al Jazeera (Info-Palestine)
d'après : http://www.protection-palestine.org/spip.php?article10522

Alger, cherche son mouvement

Petite chronique des années de braise.

Daho Djerbal est un historien qui dirige depuis des années la Revue d'Etudes et de Critique Sociale "NAQD", revue publiée en arabe et en français.

15 février 2011

 Sofiane Chebouki est plongé dans un coma profond au service des grands brûlés de l’hôpital d’Annaba, troisième ville d’Algérie, à quelques kilomètres des frontières tunisiennes. « 80% de la surface du corps de Sofiane est brûlée aux 2e et 3e degrés. Plusieurs de ses organes vitaux sont également atteints par le feu », informent, consciencieusement, les médecins qui tentent de le soigner, dans des conditions que l’on n’ose imaginer. Sofiane est une nouvelle victime du mal vivre en Algérie. Il  a 25 ans et il a «tenté de s’immoler ». C’est la formule qu’emploie la presse, désormais : « tenté de s’immoler ». Mais cette spectaculaire volonté d’en finir avec la vie est rangée dans la rubrique « En bref » d’El Watan. Brève aussi risque d’avoir été la vie d’un lycéen de 16 ans qui lui aussi « a tenté de s’immoler », à l’intérieur de son lycée, dans la commune de Taher à Jijel, une ville de l’est, aussi magnifique que Annaba, située entre Méditerranée et montagnes où avant lui, d’autres jeunes prenaient le maquis. «… Il s’est aspergé d’essence avant de mettre le feu à son corps…». Mettre le feu à son corps est devenue la nouvelle manière en Algérie de désespérer de l’avenir en prenant le monde à témoin grâce aux téléphones portables des témoins abasourdis qui partageront leur prise du jour sur internet. Mais en même temps que ces images de flammes mourantes feront le tour du monde, elles feront d’abord le tour de l’Algérie. Pourtant, elles ne feront pas scandale, ni même la Une des quotidiens. Donnant ainsi raison aux serviteurs du régime qui répètent comme on se rassure : « L’Algérie n’est pas la Tunisie ». Et, c’est vrai l’Algérie n’est pas la Tunisie, non pas, contrairement à ce que leur propagande veut faire croire, parce qu’il fait bon vivre dans ce pays, mais parce que les flammes de l’enfer nous sont devenues tellement familières qu’elles relèvent du fait divers. 200 000 morts pour mémoire, de 1991 à nos jours,  massacres à la hache, viols en série, voitures piégées,  une guerre civile, sans nom, sans visage, une guerre des ombres, sans héros, sans bourreaux et que des victimes. Victimes de qui, de quoi ? Il est interdit de poser la question, c’est la loi, toute personne qui s’y risquerait publiquement est passible des tribunaux. Une loi qui s’appelle, sans rire, Charte pour la paix et la réconciliation nationale. Alors que nous n’avons pas fini de penser/panser les blessures de cette génération sacrifiée, nous sommes convoqués au chevet d’une nouvelle génération qui « tente de s’immoler ».  Tous les 20 ans, une génération chasse la précédente et s’invente de nouvelles armes pour se dire, mettre en accusation les dictateurs qui nous brûlent notre temps de vivre… à petit feu. Après les kamikazes des années 90, nous avons désormais les « immolés », comme si l’Algérie était devenue un immense manga, inventé par l’esprit démoniaque d’un orfèvre de la torture chinoise qui, jour après jour, vous harcèle la conscience et vous transforme le corps en lambeaux de chairs souffrants. Mourir alors c’est une autre manière de fuir. Fuir, comme les harragas. Harrag, c’est ainsi qu’on appelle ceux qui, sur des embarcations de fortune, tentent la mer comme issue, traversent la Méditerranée. Sans tombe et sans nouvelle. Harraga, cela pourrait se traduire en français par les brûleurs de frontières. Le feu, donc, ne nous émeut plus, non pas parce que nous manquons de cœur mais parce que nous avons trop de mémoires. Vivre en dictature est un exercice épuisant et humiliant. Et pourtant chaque génération qui intervient sur la scène publique, politique, demeure habitée par le feu et renaît, quoiqu’on en dise, des cendres de la précédente. Démentant à chaque fois ces aveugles enfermés dans leurs bulles, politiques, spécialistes de la jeunesse, journalistes, qui s’interrogent à longueur de commentaires, dans leurs salons algérois  ou d’ailleurs et se demandent : « Mais qu’attendent les algériens pour bouger ? » Mais ils bougent les Algériens. Ils n’arrêtent pas de bouger. Manifestations, grèves, arrestations, le monde des anonymes sans parti, avec juste leur humanité en bandoulière, est tous les jours dans la rue, dans une incroyable résistance à la volonté déclarée des pouvoirs qui se succèdent de les briser à coups de matraques, de grenades lacrymogènes, de chars que les jeunes appellent ‘azraïne, le diable. Dans toute l’Algérie, en même temps que les Tunisiens occupaient la rue, des dizaines et des dizaines d’Algériens sont sortis dans la leur pour mettre en accusation le régime algérien.


Les pneus des barricades n’avaient pas fini de brûler que déjà, le gouvernement avait son explication, sa propagande en marche, il a transformé ces manifestations politiques en manifestations « contre l’augmentation de l’huile et du sucre ». Traduisant dans un langage policé ce qu’ils clament dans leurs salons/bunkers : « peuple de gueux que nous tenons par le ventre ». A Bab El Oued, à Belcourt, j’ai rencontré ces jeunes et ils leur renvoient la politesse : dans une haine insondable. Insultés qu’ils se disent de cette lecture réductrice : « Nous ne savons même pas combien coûte un bidon d’huile », m’ont-il dit. « Ils font croire au monde que nous manifestons pour un bidon d’huile », alors qu’ils manifestent juste pour rappeler qu’ils sont là. Là, tout simplement vivants, debout, en dépit de l’arsenal répressif qui entoure leurs balcons, leurs fenêtres, leur vie au quotidien. « Ils nous brisent », disent-ils encore, la conscience aiguisée comme une lame d’argent. Dans ce seul quartier où ils se racontent, il y a trois commissariats, des caméras de surveillance à tous les coins de rue. Univers carcéral, surveillance sophistiquée, gyrophare comme bande son, du matin jusqu’au soir, sans parler des flics en civil, qu’ils appellent les serpents, hnoucha. Dans ce monde plein de serpents, ils bougent quand même. « Nous sommes comme les volcans » m’a dit un autre, « de temps en temps nous crachons le feu, pour respirer ». Ce que l’on appelle des émeutes sont en réalité des manifestations politiques qui cassent les murs invisibles des libertés emprisonnées. Elles permettent à chacun d’élargir son bout de trottoir, son espace vital de quelques mètres en mettant le feu entre eux et la force brute du pouvoir, leur seul interlocuteur. Pendant que pas un président, (et je rappelle que depuis l’annulation des élections, nous en avons eu cinq : Chadli, démissionné, Un haut conseil d’Etat pour le remplacer provisoirement, dirigé par Ali Kafi, qui sera à son tour remplacé par Mohamed Boudiaf assassiné, puis par Zeroual, un militaire à la retraite qui a préféré démissionner, puis enfin Bouteflika en poste depuis 1999, âgé de 74 ans), pas un seul chef du gouvernement, (on ne les compte plus), pas un seul ministre, pas un seul dirigeant de l’armée ( ceux là, on ne les voit jamais, même si comme chacun sait, ils sont le pouvoir réel en Algérie), pas un seul d’entre eux, donc, ne se risque à se montrer ici à visage découvert. Dans aucun de ces quartiers populaires, lieux de résistance, de révolte et de colère - et pas seulement lieux de misère - les ministres qui se pavanent à la télévision d’Etat, ânonnant des bilans folkloriques, n’ont le courage de se présenter physiquement. En Algérie, ceux qui nous gouvernent et qui gèrent 150 milliards de dollars de réserve de change, habitent un autre pays. Militaires ou civils, membres des oligarchies qui pillent le pays, ils vivent dans des prisons dorées, leurs plages sont privées, leurs restaurants sont des clubs, leurs quartiers sont fermés par des herses de béton et de fer. Tout le pays est quadrillé de barrages, barrages policiers dans les villes, barrages militaires et de gendarmerie dans les campagnes. Pour rentrer à Alger, il faut au moins trois heures pour parcourir quelques kilomètres. On ne sait plus qui assiège qui. Mais depuis que les Tunisiens, nos voisins en territoires et en souffrance, ont fait fuir leur président, Ben Ali, l’envié, le modèle de nos dictateurs, un pays qui marche, des citoyens dociles, des comptes en banque à droite à gauche, depuis que c’est le monde à l’envers, nos autocrates se bougent. Comme si en quelques jours ils allaient réparer ce qu’ils ont mis trente ans à détruire. Les voilà distribuant un peu plus généreusement la rente pétrolière, promettant à tour de bras, de résoudre la question du chômage, celle du logement, des loisirs et même de lever « peut-être » l’Etat d’urgence en vigueur depuis 1992. Subitement leurs compétences se réveillent, ils ne dorment plus. En moins de deux jours, les murs de la capitale se sont couverts d’affiches racoleuses, invitant les « jeunes » à se présenter pour obtenir « 30 000 » Dinars de « prêt sans intérêt », histoire de tous les transformer en entrepreneurs. Encore de l’argent qu’ils vont jeter par les fenêtres. Le gouvernement Ouyahia qui avait décidé sans réfléchir de mettre fin au secteur informel - sur lequel vivent chômeurs non déclarés et sans couverture sociale et richissimes hommes d’affaires qui ne payent ni impôt, ni charges sociales - fait aujourd’hui marche arrière et c’est comme s’il déclarait solennellement qu’il n’y a plus d’Etat mais qu’il aime beaucoup la chaise sur laquelle il est assis. L’augmentation des produits de première nécessité : annulée. Le « 12S », cet acte de naissance à vie, qui a pourri la vie de dizaines de milliers d’Algériens, par la grâce duquel nous étions censés obtenir des passeports biométriques et en passant, devenir encore plus fliqués : annulé. Les partis d’opposition qui attendaient depuis des années un putatif agrément : en voilà deux de reconnu, aujourd’hui même, etc. La république bananière se donne en spectacle dans toute son arrogance et son incompétence. Même, Mouloud Hamrouche, ancien chef du gouvernement, notre Gorbatchev inabouti, ne dit pas autre chose quand il déclare poliment : « Après vingt ans, les gens ont pris conscience que l’impasse est là, le pouvoir a perdu beaucoup de son expertise, le gouvernement a beaucoup d’argent mais ne sait pas comment le dépenser, il ne sait pas comment mobiliser les potentialités économiques du pays parce qu’il y a un dysfonctionnement de l’administration gouvernementale. C’est un problème supplémentaire, grave (…)» 150 milliards de dollars de réserve de change et ils ne savent pas quoi en faire… Et quand ils nous apprennent ce qu’ils en font, c’est toujours au détour d’un scandale, corruption, transfert d’argent public à coup de milliards de dollars, tous les rouages de l’état sont impliqués, de l’affaire Khalifa aux prix faramineux des grands projets publics, autoroute est-ouest, métro d’Alger etc…. Ils fabriquent alors des procès où les lampistes payent de leurs vies brisées quelques séjours à l’étranger pendant que les premiers responsables, au sens pénal du terme, continuent, impunis, à décider de la vie et de la mort de 35 millions d’Algériens. On comprend dès lors les réticences affichées des autorités à lever l’Etat d’urgence, officiellement maintenu « pour lutter contre le terrorisme ». Un terrorisme qu’ils sont, par ailleurs, incapables de juguler, tous les jours de jeunes appelés meurent encore en Algérie sans même que la Nation reconnaissante ne leur tresse des lauriers. Un cercueil et un enterrement…Mais, peut-être, comme à l’appel d’une confédération d’associations, ligue des droits de l’homme, organisations syndicales, associations estudiantines, il est question que les Algériens marchent dans Alger, ce 12 février, une dépêche de l’APS est tombée. Elle nous apprend que peut-être, peut-être a dit le président Bouteflika, lors d’un vulgaire conseil des ministres, peut-être que l’état d’urgence sera levé, incessamment sous peu. Un président qui n’a même pas pris la peine, en ces jours de révolution dans le Monde arabe, alors que le pays bruit de milles rumeurs, que tous les Algériens suivent haletants la révolution tunisienne, puis égyptienne, de s’adresser à la nation. Mais les jeunes se moquent depuis longtemps de l’état d’urgence, il y a longtemps qu’ils occupent la rue, de manière parcellaire, sporadique mais quotidienne comme les moustiques harcèlent les bœufs dans les étables. Alors ? Alors que va-t-il se passer le 12 février, c'est-à-dire demain ? Les jeunes algériens, 75% de la population, vont-ils répondre à l’appel de leurs aînés qui bien que divisés, inaudibles dans leurs slogans, espèrent bien ce ralliement. Ou vont-ils à leur tour demander : « Quand nous tentions de nous immoler, pourquoi n’y avait-il personne à nos chevets à l’exception de nos mères ? », aux élites qui espèrent, ce 12 février, créer l’étincelle qui célébrera la rencontre de la Rue - ce nouvel acteur politique que personne n’a vu venir - avec leurs propres histoires parsemées d’échecs, de renoncement, de divisions, de fatigues et d’immodestie. Parce qu’il y a quelque chose d’immodeste de demander, aujourd’hui à la Rue de nous suivre. Pour aller où ? Une seule chose est sûre, c’est que le 12 février 2011, entre la Place du 1er Mai et la Place des martyrs, l’itinéraire de la marche, toute la machine répressive sera présente, de l’hélicoptère à la matraque en bois, et déjà comme s’ils s’apprêtaient à tenir un siège, les forces de l’ordre ont réquisitionné sur ce trajet tout ce qui peut ressembler à un dortoir dans lesquels s’entasseront de jeunes CRS, casqués et bottés, venus de l’intérieur du pays, du fin fond de la dictature… Le pouvoir algérien se moque de nos immolations mais en revanche il craint l’étincelle. Quitte ou double : 150 milliards de dollars sont en jeu. Et, pendant ce temps là, les européens et les américains se demandent le plus sérieusement du monde si les arabes sont mûrs pour la démocratie, comme ils se demandaient autrefois si les noirs et les indiens étaient des êtres humains.