Chagall Café philosophique interculturel de Formidec Les ruses de Zoubayda (Les mille et une nuits) Samedi 19 décembre 2009 à 15 heures Du côté de dame Zoubayda, il faut
savoir que celle-ci était revenue de sa crise de jalousie avec des sentiments
qui la poussaient à réfléchir : quand elle se demanda ce qu’elle allait
bien pouvoir répondre au khalife quand il reparaîtrait et ne manquerait pas de
s’enquérir de sa concubine Séduction, l’inquiétude la prit. Son anxiété devint
si grande qu’elle en perdit le sommeil, le boire et le manger. Bref, son état,
en peu de temps, tourna au pitoyable. Il lui suffisait d’imaginer un moyen de
ruser pour qu’il lui apparût complètement dérisoire et vain. Dans cet embarras,
l’idée lui vint d’aller prendre conseil auprès de la nourrice qui l’avait
élevée, une de ces vieilles pleines d’expérience et à l’imagination féconde en
expédients, quand elles savent tirer parti de ce que leur a appris une vie
riche en années et en enseignements de tout genre. La vieille fut convoquée au
palais et dame Zoubayda lui exposa son cas : « Ô vieille, ma mère,
autre fois tu ne me marchandais pas les avis en toutes circonstances, et tu
m’enseignais comment contourner les difficultés. Toi qui m’as élevée comme ton
propre enfant, tu sais que je n’ai pas changé dans les sentiments que je te voue,
t’entourant toujours du même respect et de la même affection, et j’ai toujours
en moi, comme tu le sais, le désir de te faire du bien. Voici, ô ma mère, que
je me trouve dans un mauvais pas, et je ne sais comment faire pour en sortir.
Dans les ennuis qui sont les miens, je voudrais que tu agisses, ou au moins que
tu m’aides et m’indiques ce qu’il y a à faire. – Ma fille, tu n’as qu’à parler
pour être obéie de moi, répondit la vieille. Je souhaite que tu ne connaisses
plus ni difficulté ni désagrément. Tu sais que je suis ta servante toujours
prête à te servir : il suffit que tu me mettes au courant, et je donnerai
mon âme pour racheter ta vie. – Mais puis-je au moins compter sur ta
discrétion ? Nul ne doit savoir le secret que je vais te confier. – Ma fille,
assura la vieille, ton secret restera aussi enfoui que dans un puits. N’aie
aucune crainte là-dessus, et si je te dis que tu peux être tranquille, c’est
que chez moi le secret est serré au fond d’un placard fermé par un verrou dont
la clef s’est perdue ». Alors dame Zoubayda lui raconta
comment elle avait agi avec Séduction, la bien-aimée du khalife. La vieille
s’attrista à ce récit, et se lança dans des reproches. « Ma fille ta
conduite a été méchante, et inusitée dans sa méchanceté. Mais il suffit que le
destin prononce son arrêt pour que les yeux ne voient plus clair. Cet acte est
irréparable, le passé ne se refait pas, et le voudrait-on que l’on ne pourrait
le ravauder. Cela dit, il faut tout de même penser à la réponse qu’il
conviendra de donner au khalife, quand il sera de retour. – Ô vieille, ma mère,
se plaignit dame Zoubayda, c’est justement la raison pour laquelle je t’ai fait
venir : il faut que tu m‘indiques comment résoudre ce problème. – Ma
fille, tu peux dormir sur tes deux oreilles, car voici mon conseil :
envoie chercher dans le plus grand secret un menuisier, auquel tu commanderas
une statue de bois et un cercueil, puis tu envelopperas la statue dans un
linceul et tu la placeras à l’intérieur du cercueil. Fais construire un mausolée
dans le palais du khalife, où tu enterreras le tout. Tu t’emploieras à répandre
le bruit parmi les servantes que ce mausolée est la tombe de Séduction, qui
sera donc prétendument morte. J’ai un ami menuisier dont je peux te garantir la
discrétion ; si tu veux, je m’occuperai de lui passer commande de la
statue, qu’il livrera ici dès qu’il l’aura fabriquée, et que nous vêtirons de
luxueux habits avant de la glisser dans un linceul. Tu auras, pour ta part,
convoqué les eunuques, ainsi que les esclaves mâles et femelles, pour leur
annoncer que Séduction est morte et que tu portes son deuil. Tous devront le
porter également, voilà ce que tu leur diras. N’oublie pas de veiller à ce que
la servante de Séduction, celle qui lui a donné la drogue, accrédite la rumeur que
sa maîtresse, la concubine du khalife, est morte. Une fois que tu auras
enseveli à l’intérieur du palais khalifal le cercueil contenant la statue, tu
feras bâtir par-dessus une magnifique coupole de porphyre et de marbre. Lorsque
le khalife sera de retour, il ne manquera pas de demander des nouvelles de
Séduction, qu’il aime autant que son âme, et quand il apprendra qu’elle est
morte, il ne voudra jamais croire à la réalité de cette disparition, mais
soupçonnera une ruse. Il ira donc visiter le tombeau et demandera qu’on l’ouvre
afin qu’on lui montre le corps. Quand il apercevra une forme humaine enveloppée
dans un linceul, il n’osera pas creuser davantage les choses, et se convaincra
parfaitement qu’il y a bel et bien eu décès ; au contraire, il te sera
reconnaissant de ton sacrifice financier et te remerciera d’avoir fait ce qu’il
faut pour la défunte. Pour l’instant, ma fille, ordonne
à ta complice, la servante de Séduction, d’aller trouver ses camarades et de
leur annoncer que sa maîtresse est trépassée. Elle n’aura qu’à inventer quelque
chose comme : « En entrant
chez elle, je l’ai vue qui était étendue sur son lit, et j’ai attendu toute la
journée à mon poste son réveil, mais aucun appel n’est venu, si bien que je
suis retournée dans sa chambre et là, je me suis approchée du lit, j’ai mieux
regardé, et j’ai constaté qu’elle était morte ». Pour remercier la vieille de son
plan, dame Zoubayda ôta de son doigt un anneau d’une pierre précieuse de grande
valeur, qu’elle lui donna avec ces mots : « A présent, ô vieille, ma
mère, mon esprit retrouve la sérénité qu’il avait perdue ». En
l’embrassant, en la serrant contre elle, elle continuait de lui exprimer sa
reconnaissance : « Comme aurais-je pu trouver seule une solution
aussi élégante à mes difficultés ? Jamais je ne te remercierai assez du
service dont je te suis redevable ». Enfin, lui ayant passé l’anneau au
doigt, elle conclut ainsi l’entretien :
« Je vais faire venir la servante de Séduction et lui faire
propager la nouvelle du décès de sa maîtresse, auprès de toute la domesticité,
pendant que tu t’occupes de la statue de bois auprès de ton ami, le
menuisier ». La vieille prit congé et se
rendit sans tarder chez l’artisan, auquel elle commanda les deux objets qui
furent, sitôt terminés, livrés chez dame Zoubayda. L’épouse du khalife
s’arrangea pour les faire déposer secrètement dans les appartements de la
favorite et, secondée de la vieille, elle entreprit de revêtir la statue
d’ornements de toilette parmi les plus somptueux, puis de l’envelopper d’une
étoffe de soie avant de la déposer dans le cercueil. La jeune complice, de son
côté, avait appris son rôle : elle se mit à pleurer, à se frapper le
visage de ses mains et à courir au milieu des autres servantes en criant :
« Ma Maîtresse ! Ma Maîtresse est morte ! » Masrour, le
chef des eunuques, reçut ensuite l’ordre, de dame Zoubayda elle-même, de
prendre des vêtements de deuil et de faire en sorte que tout le personnel du
palais l’imitât : ses eunuques et tous les domestiques, les hommes comme les
femmes. Ainsi fut fait : chacun pleura et se mit à se lamenter, persuadé
qu’il en était ainsi, oui, que Séduction avait passé de vie à trépas. Enfin,
comme dernière étape de sa machination, dame Zoubayda fit creuser la fosse
auprès de laquelle on transporta le cercueil pour l’y faire ensuite descendre,
et quand on l’eut recouvert de terre, on convoqua les architectes :
« J’attends de vous, intima dame Zoubayda, que vous me construisiez sans
tarder au-dessus de cette tombe une coupole abritant une grande esplanade, le
tout en porphyre et en marbre. Je veux, au centre de l’esplanade un bassin avec
sept jets d’eau. Les travaux commencèrent aussitôt, pour s’achever dans les
meilleurs délais. Le deuil était porté par tout le palais, dame Zoubayda en
tête : ces vêtements funèbres donnaient à la résidence khalifale
l’apparence de la profonde nuit. La ville entière eut bientôt appris la
nouvelle que Séduction avait passé de vie à trépas. C’est ainsi que le bruit parvint
aux oreilles de Ghânim : la concubine du khalife disparue, disait-on dans
la rue, le palais a pris le grand deuil en son honneur… Ce fut la première
chose que, de retour chez lui, le jeune homme s’empressa d’annoncer à
Séduction : « Ô dame mienne, tu vas être bien étonnée : imagine-toi
que dame Zoubayda a mis le comble à sa perfidie en exigeant de toute la cour le
grand deuil pour toi, et toute la ville répand la rumeur de ta mort ».
Après un instant de silence, il s’écria : « Ô quelle joie, quelle
joie ! Et quelle chance j’ai en partage ! Rends-toi compte :
j’ai pu être cause que ta vie soit sauve, toi à qui je voue un amour qui a pris
possession de mon être ! » Certes elle l’aimait plus qu’il ne
l’aimait encore… Mais, échaudée par les malheurs qu’elle avait endurés, elle
s’efforçait à la patience, et tâchait, devant Ghânim, de garder la tête froide.
Elle se contenta de lui déclarer : « Ô mon bien-aimé, si dame
Zoubayda, dans sa vilenie a ourdi une ruse de plus afin de cacher sa précédente
action venimeuse, laissons passer la nuit, comme on dit, car le jour qui se
lève démasque les visages et la torche de la lumière sépare le vrai du faux. Je
crains fort que le mal qu’elle a commis ne se retourne contre elle, au moment
où reviendra l’Émir des Croyants. Pour moi, j’ai à présent tout ce qu’il me
faut : il ne m’est pas difficile d’avertir le khalife que je suis en vie
et de lui apprendre qui est mon sauveur, qui m’a tirée de la mort où voulait me
précipiter dame Zoubayda. Mais, ô mon bien-aimé, prends garde, prends bien
garde que cette rusée, qui est féconde en artifices, ait vent de la retraite
que tu m’as offerte… - Ô dame mienne, de ce côté-là, tu peux être
tranquille. A part le Dieu Très-Haut, personne ne te sait en ces lieux ». Cependant, le khalife Haroûn
al-Rachîd revenait. Il avait mis une fin triomphale à une expédition menée
contre un certain roi ennemi. Joyeux, victorieux, détendu, il rentrait dans
Baghdad. Son premier soin, une fois dans la capitale, fut de regagner son
palais, pressé de retrouver la bien-aimée de son cœur, la servante Séduction.
Mais les bâtiments eux-mêmes transpiraient la mélancolie : ces vêtements
funèbres sur chaque habitant du palais sans exception en étaient la cause.
Personne n’en était exempt : serviteurs, servantes, tout le personnel. Et
dame Zoubayda elle-même ! Assise en train de pleurer ! C’en était
trop ! Que signifiait pareille situation ? Mais elle s’expliquait
déjà, au milieu de ces larmes : « Hélas ! Ô Émir des
Croyants ! Que te dirai-je sinon que je souhaite voir le nombre des ans de
Séduction grossir les tiens, dans la bonne santé, ô mon maître… Oui, Séduction
est morte et nous tous pleurons sa disparition, dans les tenues de deuil où tu
nous vois. Quant à moi, par ta vie, ô Émir des Croyants, je n’ai pas ménagé ma
peine pour lui rendre avec toute la somptuosité requise les honneurs qui lui
étaient dus quand je l’ai fait porter en terre et ensevelir ; sur sa tombe
s’élève une coupole recouvrant une esplanade de porphyre et de marbre, et j’en
ai pris l’initiative… ». A la nouvelle que sa bien-aimée
Séduction était décédée, le khalife tomba en pâmoison aux pieds de son vizir
Dja’far ; quand on lui eut fait respirer des sels, il revint à lui, mais
ce fut pour sombrer dans les pleurs et les lamentations :
« Hélas ! S’écriait-il, où est sa tombe ? Hélas ! Ô sang de
mon cœur ! Ô ma Séduction !... » Il s’en alla visiter la tombe.
De nouveau, il eut un évanouissement, dès qu’il fut en présence du monument
funéraire. Revenu à lui, il se prit à l’examiner : ce mausolée, cette
esplanade, ce bassin avec ses jets d’eau qui jaillissaient vers le ciel, cette
coupole majestueuse, ces matériaux précieux, certes, tout cela était splendide,
mais s’il s’était agi pour dame Zoubayda, derrière tant de merveilles, de
masquer une ruse meurtrière qui eût abouti à supprimer Séduction… ?
L’esprit du khalife était maintenant envahi par un doute, et le soupçon
s’insinuait en lui. Mais ce sentiment ne dura pas, et le khalife
réfléchit : « Voyons, je connais ma dame Zoubayda ! Elle n’est
pas méchante au point de perpétrer un crime contre quelqu’un que mon cœur
affectionne au plus haut point ». A l’instant même, il voulut qu’on ouvrît
la tombe : il désirait voir le cercueil. On s’empressa de faire selon ses
ordres et la bière fut placée devant lui. Tendant la main, le khalife alla jusqu’à
écarter les draps mortuaires qui recouvraient la statue de bois enveloppée dans
son linceul, mais il s’abstint de chercher au-delà, renonçant à soulever
celui-ci afin de jeter un dernier regard au corps dont il apercevait seulement
la forme. D’ailleurs, il s’agissait d’une femme, et même un khalife devait
observer certaines règles de discrétion. … La khalife, harassé, était rentré comme les autres et, une fois dans ses appartements, il se jeta sur la première banquette afin d’y prendre quelque repos. A la tête s’installèrent immédiatement deux servantes agitant des chasse-mouches pour préserver son sommeil : elles avaient nom, la première, « Lumière-du-Jour », l’autre « Etoile-de-l’Aube ». Une fois le khalife endormi, elles se mirent à converser à voix basse… « Sais-tu une chose ? dit Etoile-de-l’Aube à Lumière-du-Jour, notre maîtresse Séduction, la concubine chérie de notre maître l’Émir des Croyants, n’est pas morte, mais alors pas du tout… - Que dis-tu là, ô Etoile-de-l’Aube ? s’étonna sa compagne. – Par Dieu, ma sœur, répondit la première, par la vie de la tête de notre maître l’Émir des Croyants, j’affirme que notre maîtresse Séduction n’est pas morte ». Ces paroles, quoique chuchotées, éveillèrent le khalife qui se dressa sur son séant et s’exclama : « Qu’est-ce-que j’entends, mes filles ? – Ô Émir des Croyants, déclara de nouveau Etoile-de-l’Aube, la concubine de ta Félicité, notre maîtresse est en bonne santé, pas plus morte que nous… Toutes ces lamentations, tous ces pleurs ne tiennent pas debout. – Et comment sais-tu cela ? demanda le khalife. – Ô maître, pas plus tard qu’aujourd’hui, un homme est venu me trouver et m’a remis une lettre. Je ne le connaissais pas, et la lettre qu’il m’a remise n’était pas signée. Mais je connais l’écriture de notre maîtresse Séduction ta concubine. Elle me recommande de présenter ce document à ton Excellence, qui y lira toute l’histoire ». Le khalife ne se tenait plus d’impatience : « Où est cette lettre, vite ? » Etoile-de-l’Aube la lui remit et il la déplia : Séduction lui racontait toute sa mésaventure, mais elle en profitait pour lui vanter les qualités de Ghânim, auquel elle décernait plus d’éloges qu’au khalife en personne. Celui-ci en fut éprouvé, et comme terrassé ; le monde se mit à chanceler autour de lui, tandis qu’il se livrait à d’amères réflexions : « Et voilà ! Aimer Séduction comme je l’ai aimée, et me voir exposé à la trahison ! Je passe le jour et la nuit à pleurer sa perte et à me lamenter sur elle, et, pendant ce temps, elle se donne du bon temps avec un ver de terre. Un mois que cela dure ! Et, moi qui suis là à Baghdad, depuis trente jours et trente nuits à me morfondre, moi qui ai attendu un mois complet un mot me donnant de ses nouvelles ou une explication quelconque ! Rien ! » . ( Les Mille et Une Nuits, Édition intégrale établie par René R.Khawam, Phébus libretto, p. 310-320) Télécharger la version intégrale |
