Je marche dans la forêt depuis bientôt une heure. Je perds petit à petit la notion du temps. La seule chose qui m’empêche encore de sombrer, de m’arrêter, c’est mon instinct de survie. Si je m’arrête, je meurs. Ma vie entière, accrochée à un fil si fin, si fragile. Tout ne peut pas se finir comme ça, dans cette forêt inquiétante. Les arbres eux-mêmes semblent s’être adaptés à la situation. Ils ont l’air de monstres menaçants au feuillage de lames et de fouets. Comme si ils cherchaient aussi à me nuire. Le moindre bruit de vent, le plus petit cri d’animal me provoquent une série de secousses. J’ai l’impression que mes poils dressés ne se recoucheront jamais tant la peur me hante à cet instant. Il fait froid. La pluie glacée se déverse sur mon visage bleui et me donne l’impression d’être pénétré par de fines aiguilles. J’ai beau chercher, réfléchir, mais je ne vois pas par quel moyen sortir de là. Crier ne me servirait à rien, excepté alerter mes assaillants et faire qu’ils me retrouvent plus vite. Mes cheveux longs et frisés se collent sur mes joues et sur mon front, m’empêchant de bien distinguer le chemin que j’emprunte. Mon ouïe si fine les entend s’approcher davantage à chacun de mes pas. Je n’ai jamais connu pareille angoisse avant ce jour, et d’après ce que je devine, je n’en connaitrai pas d’autre. A quoi sert d’être venu sur cette terre pour mourir si jeune. Je ne peux pas concevoir cela. J’aurais tant aimé connaître l’amour, profiter de la beauté des arts, de la nature avant de m’en aller. Est-ce vraiment ainsi que se clôt mon histoire ? Dans un bain de sang voulu par de parfaits inconnus servant une cause qu’ils ne comprennent sans doute pas ? Ne suis-je homme que pour n’avoir le choix d’être assassiné par d’autres hommes ? Combien de temps ma douce mère va-t-elle espérer mon retour avant de se résigner et accepter la mort de son fils ? Mon père et mes frères tenteront-ils de retrouver mes assassins pour me venger ? Pour tout dire, je ne le souhaite pas. Après tout, un drame est déjà bien suffisant. Soudain, le monstre au corps de bois et à la chevelure verte me fait tomber au sol. J’ai très mal à la cheville et ne peux plus marcher. Des larmes perlent au coin de mes yeux. Non pas des larmes de peine ou de désespoir, mais des larmes de courage. Je dégaine tant bien que mal mon épée avec ma main droite et attrape le poignard rangé dans une de mes bottes. Il est hors de question que je les laisse me prendre sans résister. Ils sont là, tout près de mon tombeau. Le chef me voit, il s’avance vers moi. Je me lève, prêt à me battre jusqu’à mon dernier soupir. |


