August Freyer

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Auguste Freyer, la vie musicale à Varsovie

et la diffusion de l'œuvre d'orgue de J.-S. Bach à Paris au XIXème siècle.

Par : Michal F. Runowski

Il y a quelque temps, l'association des grandes orgues de Saint-Louis -en -l'Ile, en partenariat avec l'association des amis des musiciens polonais à Paris, présidée par Elisabeth Chojnacka, faisait venir à Paris le jeune organiste et musicologue Michal Runowski, qui donna une conférence au centre culturel polonais sur l'Ile Saint louis et un concert à l'église Saint-Louis-en l'Ile, tous deux consacrés à la figure d'August Freyer, organiste polonais d'origine allemande, qui joua un grand rôle dans la vie musicale à Varsovie au XIXième siècle, et mérite tout spécialement notre attention, car il fut l'un des premiers à venir en cette moitié du XIXième, avec quelques autres comme  Lemmens ou Hesse, faire entendre les oeuvres de Jean-Sébastien Bach à Paris.

Il nous a paru utile de mettre le texte de cette conférence à la disposition des amateurs d'orgue curieux de cette période si importante pour l'orgue français en général, et la redécouverte de Bach en particulier.

D´habitude, les concerts d’orgue n’attirent pas beaucoup l’attention, car, en général, la musique d’orgue, malgré une grande littérature de concert écrite pour cet instrument, n'attire pas les foules. Pourtant, le présent article s'attache à commémorer un concert d’orgue qui s’est déroulé il y a cent-cinquante ans, en août  1857, dans l’église parisienne de Saint Vincent de Paul. Qu´est-ce qui m’incite à vous rendre plus proche un personnage, dont la plupart parmi vous n’a jamais entendu parler, et qui est presque oublié aussi en Pologne?

 

L´histoire n’a pas épargné à la Pologne de douloureuses épreuves. L’une des conséquences de cela est que de nombreux aspects de son histoire ont été découverts très tard. Ce n’est qu’aujourd’hui que, grâce au travail des historiens, les héros «d’avant-hier» trouvent enfin la reconnaissance qu’ils attendent souvent depuis plusieurs décennies.

 

En faisant des recherches à propos de l’histoire de la culture polonaise, il est impossible de passer à côte du grand rôle qui a été joué par des étrangers, qui n'ont pas trouvé en Pologne seulement du travail. Ils ont contribué au développement culturel de la Pologne et nombreux parmi eux ont aimé ce pays comme leur deuxième patrie. Auguste Freyer (1803-1883)  est un bon exemple d’un tel immigré.  

 

Je voudrais présenter sa vie et son activité culturelle à Varsovie.

 

Je me suis occupé du personnage de Freyer depuis quelques années, comme musicien et comme historien. J'ai été fasciné dès le prime abord par l’œuvre de ce compositeur et  j’essaye de le propager en introduisant ses compositions dans les programmes de mes concerts. J’ai été aussi fasciné par la biographie de cet homme[1].

 

Le début de la tradition de la musique d’orgue en Pologne remonte à  la Renaissance. Après, cette tradition a été interrompue à cause de nombreuses guerres et du rôle plutôt limité de l’orgue dans la liturgie catholique, et ce n’est qu’au dix-neuvième siècle qu’elle a été « revitalisée » grâce a l’activité de l' étranger allemand Auguste Freyer.

 

 

Les années d’enfance d'Auguste Freyer

 

Carl Auguste Freyer est né le 15.12.1803 à Oberschaar[2], petit village situé dans les montagnes saxonnes. Johann Gottfried, le père d’Auguste, y était administrateur d’une métairie. Auguste était son fils aîné, issu d'un premier mariage avec Johanna Dorothea née Bach (la parenté avec la fameuse famille des Bach-musiciens est peu probable). Après le déménagement de sa famille, Auguste fut élevé dans la ville de Mulda (Saxe). Son père y avait acquis une propriété, et y était membre du conseil de fabrique, échevin et juge. Freyer grandit donc dans de bonnes conditions matérielles. Durant son enfance, il reçut des leçons de chant, de piano et d’orgue de Carl Bethmann Geissler, l'organiste local. Dès l'âge de dix ans, Auguste remplaçait déjà son maître à l'orgue pour la liturgie.

 

Il poursuivit son éducation à Leipzig chez Friedrich Schneider (orgue) et Christian Pohlenz (contrepoint). D’après des information qui n’ont jamais été confirmées, les parents d’Auguste se seraient opposés à sa fascination pour la musique. D’où la légende qui dit que ce sont ces circonstances qui ont poussé Freyer à s’enfuir à Varsovie. Albert Sowinski écrit  que Freyer a été  "[...] amené en Pologne par le concours des circonstances“[3].   

 

L’éducation à Varsovie

 

C’est à Varsovie que Freyer commence son activité en 1828 comme professeur de piano. Un de ses premiers élèves fut le jeune Stanislas Moniuszko, le futur créateur de l’opéra national polonais. Le plus ancien portrait connu de Freyer a été peint  par Czeslas Moniuszko, le père de Stanislas.

 

 

 

Auguste Freyer durant une leçon  (1829).     

Dessin au crayon de Czesław Moniuszko

 

 

 

Ce dessin représente Freyer probablement durant une leçon. Il est sous-titré :   „Freyer, maître de musique de mon fils Stach (Stanislas)  à Varsovie 1829”.

Dans les années 1828-30, il fréquente le « cours d’éducation supérieure » à l´Ecole générale de musique (orgue avec Heinrich Gerhard Lentz, composition avec Joseph Elsner). On ne possède pas d’informations précises à propos du programme, des moyens et de la qualité de l'éducation de cette école, qui n’était pas au sens strict une école académique[4]. Nous ne pouvons pas affirmer que Freyer a « amené » ses talents de virtuose à Varsovie, pas plus que nous ne savons si c’est l’école varsovienne qui a permis l’épanouissement de ses talents. Nous pouvons nous poser la même question sur l'hypothèse selon laquelle Chopin aurait étudié avec Freyer. Selon l’opinion de Elsner en 1841, Freyer « se caractérisait par un talent et une connaissance supérieure de la musique et de la composition musicale, et il fait partie des artistes les plus remarquables en Pologne et à l’étranger. » [5]  Dans son « Sommaire » , Elsner écrit aussi à propos de Freyer : « sans doute un des meilleurs exécutants à l’orgue. » [6]   

 

Après avoir quitté l´École générale de musique, Freyer se rend en voyage en Autriche et  en Allemagne. Entre autres, il visite son ami Chopin à Vienne. D'après sa correspondance avec Jan Matuszynski, nous pouvons dire que Freyer était très attaché à sa deuxième patrie, et il regrettait de n'avoir pu participer de manière active à l’insurrection de Novembre[7].

Chopin et Freyer étaient des amis à vie. Un portrait de Chopin, qu’il a offert à Freyer, était  la preuve de cette amitié. Malheureusement, ce souvenir a disparu pendant la guerre.

 

Ce voyage avait aussi probablement un aspect artistique. Ce qui n’a pas été encore prouvé, mais reste pendant très probable, est que c’est durant ce voyage que Freyer a fait la connaissance d'Adolphe  Frédéric Hesse, organiste du grand orgue de l’église St. Bernard à Breslau et virtuose connu de l’orgue. Hesse fut aussi le précurseur de la renaissance de l’œuvre de Jean Sébastien Bach[8].

 

 

 

Activité artistique et pédagogique

 

Après son retour à Varsovie, Freyer reprend son activité pédagogique comme professeur de piano, probablement aussi comme pianiste. A cause de l’Insurrection  de 1831, les autorités tsaristes ferment  l´École générale de musique, privant ainsi Varsovie pour trente ans d’une école supérieure de musique. Les musiciens qui voulaient se former de manière professionnelle devaient se rendre à l’étranger. Sur place, la lacune qui s’était formée était comblée par des maîtres de musique privés. La disparition de l’école supérieure a aussi conduit à un appauvrissement temporaire de la vie musicale à Varsovie. L’orchestre du Grand Théâtre était le seul orchestre professionnel dans toute la ville. A part cela , la vie musicale se déroulait dans des salons privés, bourgeois aussi bien qu'aristocratiques. Dans certaines églises existaient des ensembles vocaux et instrumentaux professionnels ou amateurs, entre autres à la cathédrale et à l’église évangélique. Les membres de la famille Chopin chantaient dans le chœur de cette dernière.

 

Nous avons des informations assez abondantes à propos de la vie musicale à Varsovie dans les années 1835- 40, grâce du périodique « Neue Zeitschrift für Musik », fondé par Robert Schumann, dont Guillaume de Zuccalmaglio, poète allemand, auteur et musicien-amateur était le correspondant à Varsovie.     

C’est à lui que nous devons de nombreuses informations à propos de Freyer. Zuccalmaglio était membre des Davidsbündler, de l’entourage très proche de Schumann[9]. Il écrit sur Freyer : « L’un des meilleurs pianistes d’ici est sans aucun doute Freyer qui, comme organiste, a déjà reçu dans plusieurs endroits en Allemagne des applaudissements mérités. Ses compositions font prévoir des choses considérables. »[10]

 

Freyer apparaît pour la première fois dans un article sur Varsovie par un auteur anonyme, dans les colonnes d’un autre périodique musical, « Allgemeine musikalische Zeitung ». L’auteur de cet article écrit sur Freyer : « Le professeur de musique M. Freyer est un organiste doué, mais il n’est employé dans aucune église. Comme professeur de piano, il s'est fait construire son propre orgue dans sa chambre et il tend à un niveau de plus en plus élevé. Il faut fixer notre attention sur ce type de personnes. »[11]

 

En 1834, Freyer se rend en Allemagne où il se présente comme organiste.

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Je vais citer deux critiques de ses concerts à Leipzig et Breslau. D'abord la relation du concert à Leipzig : « M. Freyer, né Saxon, professeur de musique à Varsovie nous a réjouis par son beau jeu à l’orgue. Il nous a présenté des compositions élaborées de Sébastien Bach et Adolphe Hesse de manière véritablement excellente, ce qui fait qu’il mérite l’attention de tous les amateurs de musique non seulement comme professeur de piano, mais aussi comme organiste. »[12]

 

Le compte-rendu du concert à Breslau écrit par Hesse nous donne des informations intéressantes à propos de la vie des organistes polonais: « Breslau, le 28 août. Hier, M. Freyer nous a réjouis en jouant de l’orgue à l’église St. Bernard. Ce qui réjouira encore davantage  tous les amateurs de cet instrument royal est le fait que M. Freyer, qui habite dans un endroit où on  ne fait absolument rien pour l’orgue, (…) a commencé malgré tout ses études en jouant de l’orgue de chambre, et grâce à son application, en se servant de quelques méthodes d’orgue comme professeurs, il est arrivé à son présent savoir-faire. »[13]

 

Après son retour à Varsovie, Freyer fonde une école privée d’orgue, dont le but était l’augmentation du niveau des organistes et l’éducation de bons musiciens pour servir dans les églises. Les leçons se déroulent au début dans la maison de Freyer, et cette école durera  jusque à la fondation de l’Institut de Musique en 1861 .     

               

Organiste de l’église évangélique à Varsovie

 

Après la mort de Carole Frédéric Einert en janvier 1837, Freyer devient organiste de l’église évangélique de Varsovie. Grâce à la construction d’un nouveau instrument dans cette église, construction initiée par Freyer et réalisée par le maître d’orgue Robert Müller de Breslau, les moyens  d’enseignement de l’école de l’orgue se sont probablement bien améliorés. En dehors de son activité d’organiste, Freyer développe le chœur d’enfants qui chantait régulièrement durant les offices ; il crée aussi un chœur d’adultes et probablement aussi un chœur d’hommes,  comme le montrent les œuvres qu'il compose à cette époque.

 

 

L’église évangélique de la sainte Trinité est un bâtiment très caractéristique de Varsovie.  Elle fut construite dans les années 1777 – 81 selon un projet de l’architecte de la cour du Roi Auguste III, Simon Gottlieb Zug, qui fut récompensé avec largesse par ce souverain. Le bâtiment a une forme circulaire, proche de celle du Panthéon. Au siècle des lumières, il était très bien vu parmi les monarques de faire des gestes de tolérance vis-à-vis des minorités religieuses. En même temps et de la même manière une église catholique fut construite à Berlin. Elle aussi fut fondée grâce à l’aide du roi, et même sa forme extérieure était semblable à celle de l’église de Varsovie.

 

En 1841, Freyer entreprend son deuxième voyage artistique en Allemagne. Encore une fois, les critiques sont élogieuses. Il donne des concerts à nouveau à Leipzig et Breslau. Le concert de Breslau est décrit par Hesse : « M. Freyer (…) qui a bien mérité du développement du jeu de l'orgue à Varsovie, a interprété (…) le vingt juin, en présence des connaisseurs de  musique, quelques compositions parmi lesquelles ses Variations sur le thème d'un chant national russe se sont fait remarquer. Nous le remercions et exprimons notre respect et notre reconnaissance. " [14]

 

Les difficultés ne sont pas épargnées à Freyer dans son  travail. En prenant en 1837 le poste d’organiste, il n'a pas été nommé par le Consistoire car le Conseil de fabrique -la réunion des représentants de la paroisse, ne voyait pas une telle nécessité. Officiellement, Freyer n’est donc pas employé. Il faut ajouter que, si le travail de Freyer est  apprécié par les autorités spirituelles - entre autres le président du Consistoire Alexandre von Krusenstern lui est favorable, par contre, Freyer n’est pas apprécié par le Conseil. Une augmentation de son traitement de 78 roubles, qui lui a été attribuée par la Commission des Affaires intérieures et spirituelles du gouvernement, n'est pas acceptée par le Conseil de fabrique. De ce fait, il se développe un conflit entre la fabrique, la Commission gouvernementale et le Consistoire, dont Freyer est l’objet . Le conseil de fabrique,  pour lequel Freyer est seulement un « officiant inférieur », donc un simple employé technique, soutient que le salaire de Freyer, qui s'élève alors à cent soixante deux roubles annuels, plus les « émoluments » : un logement gratuit dans la maison paroissiale, des matériaux combustibles pour le chauffage et les profits modiques des funérailles et des mariages (0,60-1,80 roubles par office), est entièrement suffisant. En plus de cela, Freyer touche aussi un traitement de professeur de chant à l’école élémentaire paroissiale. Au total, il gagne environ 300 roubles annuels.  Par comparer, une femme de ménage gagne environ 100  roubles, et le premier pasteur de la paroisse évangélique recevait environ 1000 roubles de traitement, plus des émoluments. Freyer a épousé la veuve de son prédécesseur, qui avait déjà deux fils d'un premier mariage. Outre cela, en 1838, sa fille vient au monde. Il est donc obligé de nourrir une famille de cinq personnes.

 

L’ entêtement du Conseil de fabrique conduit à une situation rarement rencontrée : le Conseil renvoie Freyer de son poste d’organiste en janvier 1845. Alors, le conflit dure depuis déjà  deux ans. Après cela, la Commission gouvernementale inflige une amende à tous les membres du Conseil et ses sept présidents sont suspendus dans leur activité. La commission désigne aussi un nouveau président par intérim pour le Conseil, et demande la tenue de nouvelles élections. Enfin, le conflit se termine plutôt bien :  après des explications et l'annulation du licenciement de son organiste, les membres du Conseil sont rétablis dans leurs fonctions et leurs amendes sont annulées.

En octobre  1845, après huit années de travail, Freyer est enfin officiellement employé comme organiste de l’église évangélique à Varsovie[15].

 

Pourtant, l’organisation d’un chœur ne faisait pas partie de ses devoirs. En 1848, Freyer essaye de réorganiser le chœur de l'église et l’école de chant qui, outre des enfants, accueillis  par Freyer depuis 1837,  doit être ouverte aussi aux  adultes.  Sowinski écrit : « Une société de chant composée d’amateurs et artistes fut fondée par Freyer pour l’exécution des oratorios. On monta La Conversion de saint Paul, avec beaucoup d’ensembles, ainsi que le Lauda Sion ; en outre, des compositions d’Elsner, de Schneider, de Bernhard Klein et de Auguste Freyer. »[16]  Freyer réussit à créer à  l’église évangélique un centre de musique, dont l’activité rayonne même en dehors de Varsovie. Les offices musicaux et les exécutions d’oratorios attirent aussi de nombreux non-protestants. D’après une mention dans la presse allemande en 1852, nous apprenons que le chœur et l’orchestre comptaient 150 personnes, ce qui montre un grand développement de l’activité de Freyer. Il faut aussi souligner que Freyer n’a jamais reçu le titre de "Directeur de la Musique."

 


August Freyer à Paris et l'œuvre d'orgue de J.-S. Bach

 

Ses diverses obligations professionnelles ne permettent pas à Freyer de faire de nouvelles tournées de concert. Cependant,  nous connaissons un important concert à l'étranger :  celui qui s’est déroulé à l’église Saint-Vincent de Paul à Paris en août 1857. Pour l'instant, je n’ai trouvé qu'une seule information à propos de ce concert, dans la Revue et Gazette Musicale de Paris. On y lit: « M. Auguste Freyer, excellent organiste de l’église évangélique à Varsovie, qui a été pendant quelques jours à Paris, s’est fait entendre devant un auditoire choisi à l’église Saint-Vincent de Paul. On a justement apprécié son talent de compositeur et d’artiste; c’est surtout en jouant une fantaisie de concert de sa composition et qui lui a été redemandée, ses variations sur l´hymne russe et deux fugues de Bach, qu’il a obtenu un succès aussi grand que légitime.»[17]

 

L’œuvre de Bach était à cette époque-là peu connue en France, comme d'ailleurs en Pologne. Outre Alexandre-Pierre-François Boëly, c'est Adolphe Frédéric Hesse qui popularisa l’œuvre de Bach en France. Freyer, lui même précurseur de la musique de Bach en Pologne, est donc lui aussi devenu en France l´homme des « premières heures ».  

 

Les grands œuvres d’orgue d'Auguste Freyer

 

Maintenant, je voudrais vous présenter deux ou trois grandes œuvres pour orgue de Freyer : sa fantaisie de concert en fa-mineur op. 1,  que le maître a joué lors son concert à Paris, et les variations du concert sur un chant de la liturgie russe de Bortnianski op. 3. Ces compositions étaient au programme de mon propre récital à Paris le 20 octobre 2007 à Saint-Louis en l’Ile.

 

La Fantaisie de concert/ Konzertfantasie op. 1 , qui a été composée probablement dans les années 1830 et publiée chez Hofmeister à Leipzig en 1841, est le début de la renaissance de la tradition polonaise de l’orgue. A l’époque de Renaissance, la Pologne était un des pays prééminents dans la domaine de la musique de l’orgue. La période dramatique des années suivant la chute de l’Insurrection de Novembre 1830, pendant lesquelles la Fantaisie de concert a été composée, est reflétée dans la musique surtout dans la première partie. Nous pouvons l’interpréter comme une métaphore musicale de la Pologne occupée combattant pour son indépendance. Une deuxième partie plus tranquille est suivie par une fugue très virtuose.

 

Dans ses monumentales Variations de concert /Concert-Variationen über eine russische Kirchenmelodie von D. Bortnianskij/ op. 3, publiées en 1853 chez Hofmeister, et dédiées à A. F.  Hesse, Freyer développe un thème tiré d’un chant d'offertoire « Cheruvimskaya » de la liturgie orthodoxe russe, qui est précédé par une introduction monumentale. Dans la troisième variation, nous pouvons entendre des réminiscences du langage harmonique de Frédéric Chopin. Le beau thème revient à la fin dans une fugue-finale avec coda.

 

 

Cofondateur du Institut Musical et la Société de Musique Varsovienne    

 

Revenons à Varsovie, dans les années 1858 – 60. Freyer est actif dans le comité des fondateurs de l’Institut de Musique Varsovienne.

Dans les années 1860 – 66, Freyer est professeur et membre de la direction de l’Institut. Il enseigne l’orgue, le contrepoint et l'harmonie. Il  contribue à l’établissement du programme d’enseignement. Il aide les élèves de sa classe d’orgue à obtenir des bourses et des exemptions du service militaire pendant le temps de leur formation à l’institut. En 1866, à cause de son état de santé, Freyer quitte l’Institut et il devient professeur de musique au séminaire des professeurs évangéliques. En 1872, après la mort de son élève Moniuszko, il reprend sa classe de composition à l’Institut pour peu de temps. Le musicologue polonais Alina Żórawska- Witkowska souligne dans l’encyclopédie  « Musik in Geschichte und Gegenwart » que Freyer joue un grand rôle comme créateur de sa propre école de composition. Parmi ses élèves, on trouve non seulement Moniuszko mais aussi entre autres Adam  Minchejmer (Münchheimer), le futur directeur du Grand Théâtre de  Varsovie, ainsi que les pianistes et compositeurs varsoviens Wilhelm Troschel, Michał Hertz et Antoni Stolpe.

 

En 1871, Freyer devient cofondateur de la société de Musique de Varsovie, dont il est membre de la direction dans les années 1871 – 75. Après avoir démissionné de cette fonction, il offre sa bibliothèque de partitions à la société, y compris les manuscrits de ses propres compositions. La majorité de cette collection n’a pas survécu à la deuxième Guerre Mondiale. En octobre 1879, à l’age de 76 ans, Freyer prend sa retraite d’organiste. Il demeure chez sa fille Cécile, femme du pasteur de Pilica. Il meurt le 28 mai 1883, et c'est là qu'il est d’abord enterré. En 1976, il trouve son dernier lieu de repos au cimetière évangélique à Varsovie.

 

Conclusion

 

 

Auguste Freyer (1803-1883) et

                            Cyprien Camille Norwid (1821-1883)

 

 

« Freyer n’était pas fils de notre partie, mais c’est ici qu’il a grandi. Il a aimé la Pologne et l'a servie jusqu'à la tombe. »[18]

Cette phrase de la nécrologie parue dans un périodique culturel polonais caractérise d’une belle manière cet homme, qui a mis toute sa bonne volonté à travailler là où le destin l'avait placé, en passant outre son propre intérêt et en dépit des meilleures conditions de travail qu'il aurait pu trouver en Allemagne. En considérant aujourd’hui son œuvre, on éprouve un grand respect pour une personne qui, outre ses ambitions artistiques, fut aussi capable de se consacrer  à  la société de son temps en fondant des institutions, qui sont aujourd’hui encore en activité à Varsovie.

 

Une illustration, que nous voyons dans l'« Hebdomadaire Illustré  (Tygodnik ilustrowany)» en  1883, représente Freyer avec Cyprien Camille  Norwid, le célèbre poète. On pourrait supposer que cette juxtaposition est le fait du hasard, car ils sont morts la même année. Cependant, à mon avis, ce n’est pas le simple hasard qui a décidé de réunir dans une telle conjonction ces  deux maîtres – de la plume et de la musique.



[1] Une monographie scientifique et une édition des œuvres d’orgue d’Auguste Freyer  est en préparation par l’auteur de cet article .

[2] Biographie conf..:  S. Lachowicz : „August Freyer – szkic biograficzny“.[« Auguste Freyer – une esquisse biographique »]. (En): Z. Chechlińska (Réd..): Szkice o kulturze muzycznej XIX. w.[Esquisses de la culture musicale du XIXième siècle], tome. 3. Warszawa 1976, p. 326 et suivantes; M. F. Runowski: „August Freyer. Jego twórczość w przeglądzie niemieckich czasopism muzycznych XIX. w.” [Auguste Freyer. Son œuvre en passant dans la presse musicale allemande du  XIXième siècle]. (En): Organy i muzyka organowa XII. Gdańsk 2003, p. 284 et suivantes.

[3] A. Sowinski: « Les musiciens polonais et slaves » .Paris 1857, p. 203.

[4] Conf. W. Nowik: Życie muzyczne Warszawy czasów młodości Chopina [La vie musicale de Varsovie au temps de la jeunesse de Chopin]. (En): S. Dąbek (Réd.): Ratio Musicae. Warszawa 2003., p. 166 et suivantes.

[5] AGAD, Zbór parafii ew-augsb. Warszawskiej [Archives générales des actes anciens, Paroisse évangélique de Varsovie], signature 290: Akta dot. stypendystów kształcących się na organistów i kantorów [Actes des organistes et canteurs - boursiers ], sans pagination.

[6] Conf. Lachowicz 1976 op. cit., p. 326

[7] Conf. Lachowicz 1976 op. cit. , p. 327

[8] H. Mendel/A. Reissmann,: Musikalisches Conversationslexikon [Encyclopédie Musicale],  tome. 5, Berlin 1875, p. 223.

[9] R. Günther: Article “Zuccalmaglio”. (En:) Musik in Geschichte und Gegenwart (MGG) tome 14, Kassel 1968, colonne 1404-1407.

[10] A. W. v. Wbrühl (W. v. Zuccalmaglio): Aus Warschau. Neue Zeitschrift für Musik  1835 no. 33, p. 131.

[11] Allgemeine musikalische Zeitung  1834, no. 34, colonne 561.

[12] AmZ 1834, no. 37, p. 620

[13] AmZ  1834, no. 38, p. 627.

[14] NZfM 1841,  no. 1, p. 4.

[15] AGAD, Zbór parafii ew-augsb. Warszawskiej [Archives générales des actes anciennes, Paroisse évangélique de Varsovie], signature 320: Akta dot. nominacji organisty Freyera i procesu z nim [Actes de la nomination de Freyer et du procès avec lui].

[16] Sowinski,  op. cit., p. 204.

[17] Revue et Gazette Musicale de Paris No. 34, 23.8.1857, p. 278 : Nouvelles

[18] Nécrologue de W. Górski, en: Tygodnik ilustrowany 1883, no. 23, p. 364.