ficelés dans nos paquets de viande (manifeste contingent) /
Extrait du texte paru dans le n°28 de la revue Scènes (juin 2010).
Notes préalables
Ce texte a été conçu pour être lu le 24 mars 2010 dans le cadre du cycle « Lectures publiques » du collectif De Facto.
C : Cora-Line Lefèvre R : Renaud Van Camp
Entre les deux lecteurs : une source sonore où il est possible de diffuser de la musique, un écran où il est possible de projeter des images fixes et un ordinateur portable d'où sont envoyés les sons et les images. Le texte est conçu en dialogue avec une présentation « Power Point » spécifique, à projeter sur l'écran, à la façon d'intertitres godardiens. La mention [PP] dans le texte signifie qu'un des lecteurs lance le carton Power Point suivant. Ce texte est encore ici à l'état d'ébauche. Il s'agit largement d'un matériau servant de base à la lecture / performance.
*
[...] [PP] 9. Un manifeste
C Dimanche dernier, au vingt-et-unième siècle[PP], Antoine P. [PP], directeur, auteur, conférencier, me suggère d'écrire un manifeste. Je suis un peu ivre et Antoine P. me fout au pied du mur dans un bistrot enfumé.
R J'aimerais être capable de le prendre au mot.
C Rentré au bercail, je considère la question : Un manifeste...
R Il portera forcément la trace et l'influence de ceux qui ont construit mon regard ces dernières années. Une sorte de régurgitation de ce qui fait écho en moi dans les textes et les pratiques de Bertolt B[PP], Jean-Marie P[PP], Thomas D[PP], Rodrigo G[PP], Ivo Van H[PP], Jean-Luc G[PP] et quelques autres aussi...
C Tentons [PP] :
R Je revendique un théâtre qui réaffirme la nécessité du théâtre : ensemble dans l'instant quand tout nous pousse au contraire. Corps, temps et espace partagés. Je revendique cette bizarrerie, cet anachronisme. Assénons que nous faisons cela.
C Je revendique un théâtre qui ne tienne personne par la main. « Je tente l'acte de monstration / Tu tentes l'acte de regard ». Pacte intransigeant, intègre, humble et curieux entre chaque créateur et chaque spectateur, de part et d'autre. Assumons notre geste de création / de réception.
R Je revendique un théâtre qui soit le fruit d'une collaboration véritable. Chaque distribution est un pari à assumer. Ce que je mets en scène, c'est avant tout le regard de chaque acteur sur ma matière. L'enjeu premier de mon travail : comment ne pas trahir chaque acteur + comment ne pas trahir ma matière ? (l'un et l'autre, sans tricher). Soyons conséquents.
C Je revendique un théâtre qui ne participe pas à l'acception dominante du monde. J'attends de la scène qu'elle me fasse voir le monde autre, inattendu, insoupçonné. Si ce que je dis est dit partout ailleurs, ne pas le dire, ne pas le dire, ne pas le dire. Affirmons pluralité(s) et singularité(s) des propos.
R Je revendique un théâtre décomplexé de son rapport au littéraire, capable tour à tour d'honorer le texte et de le déshonorer, de le servir et de s'en servir. Que la scène soit le lieu où le littéraire est désirable, désiré, sans être incontournable ; le lieu de la pulsation plutôt que de la lettre, celui de la langue plutôt que du mot. Créons avant tout.
C Je revendique un théâtre où l'inégalité du monde sera toujours viscéralement inacceptable, inacceptée, traquée, moquée. Soyons intransigeants.
R Je revendique un théâtre d'où la négativité ne serait jamais absente. La scène pour dire le dur, le rêche, l'aride, le désagréable. La scène, par le texte et/ou le corps, qui dirait l'inacceptable en nous, l'immoral en nous, l'indicible en nous. Tentons la lucidité.
C Je revendique un théâtre, un cinéma, des arts plastiques, des arts scéniques, une musique dont les formes reflètent spécifiquement l'époque. Donc un théâtre qui invente, qui ose, qui interroge nos perceptions par des moyens obligatoirement surprenants, saugrenus, apparemment inadéquats. Cherchons sans relâche.
R Donc, j'attends, je réclame, je cherche à mettre en place, une pratique artistique qui affirme radicalement son refus du lâche, du pleutre, du dominant, de l'évident, de l'humanisme, du mou, du chrétien, du libéral, du facile, du lu-dans-les journaux, du vu-à-la-télé, du vieilles ficelles, du muet, du poseur, du reproduit, du cynisme, du fake.
C une pratique artistique qui affirme radicalement son besoin du suintant, du complexe, du pulsionnel, de l'inédit, du lucide, du terreux, du généreux, de l'ici, de l'humble, de l'orgueilleux, du déstabilisant, du qui-prend-la-parole, du protéiforme, du sens du combat, du maintenant, du multiple, du curieux, du vrai.
R Quelle impudeur !
C Quelle arrogance !
R Quelle audace !
C Quelle prétention !
R Mais.
C Il y a un public pour voir et entendre.
R Il y a un public pour voir et entendre.
C Il y a un public pour voir et entendre.
* [...]
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