Les miséreux ont été les principales victimes du système judiciaire de l'Ancien Régime. Et des miséreux, notre canton n'en a jamais manqué comme l'expose notamment l'ouvrage :
VEUTHEY/WOLHAUSER, Fribourg et ses vagabonds - Accueil et répression à travers les âges, Fribourg 2002
Les notes qui suivent sont inspirées principalement de cet ouvrage.
« Secourir les pauvres méritants et se débarrasser des gueux (mendiants et autres vagabonds) ! ». Ainsi pourrait se résumer la politique à l’égard des miséreux sous l’Ancien Régime, tant dans notre canton que dans le reste de la Confédération et dans l’Europe continentale. La charité privée est considérée comme la réponse appropriée à la pauvreté. Elle doit toutefois s’adresser en priorité aux pauvres méritants et sédentaires, ainsi qu’aux malades. Des ordonnances du XVIIe siècle viseront explicitement à « l’entière destruction et anéantissement de la fainéantise », à débarrasser le public d’une foule d’importuns qui préfèrent la mendicité à un travail honnête et à faire naître parmi la jeunesse l’amour du travail. L’aumône doit être groupée et contrôlée, la charité de main à main est réprouvée, quand elle n’est pas interdite. Les pèlerins et les artisans ambulants sont tolérés en ville pour la nuit, plus qu’accueillis, s’ils n’ont pas les moyens de payer leur séjour. Les vagabonds et mendiants sont, autant que possible, retenus aux portes de la ville par les « chasse-gueux » et autres agents de la force publique ; ils bénéficient au mieux de la « passade » (frugale collation). Les pauvres ne manquaient pas. Lors des distributions périodiques de victuailles, au XIVe siècle, on a même nourri une foule plus importante que la population de la ville de Fribourg et, lors des grandes crises de la fin du XVIIe siècle, les personnes ayant besoin d’une aide temporaire représentaient au moins la moitié de la population. Les œuvres charitables vont devenir dès le XIVe siècle des formes d’offices communaux et serviront même de banque pour les autorités fribourgeoises. Les institutions charitables sont dirigées parfois par le trésorier de la Ville et, de tout temps, par les mêmes notables qui ordonnent les chasses aux gueux et autres mesures de police à l’égard des vagabonds et mendiants. Il est aussi significatif que, le plus souvent, ce soient les chevaux et les charrettes de l’hôpital qui servent à amener le bois des bûchers et à conduire les condamnés à l’échafaud ! Dès le XVIe siècle, dans toute l’Europe, on trie les pauvres et on publie des ouvrages permettant de distinguer diverses catégories de mendiants, leur mode de vie et leur langage et prodiguant des conseils sur la manière de les traiter. Les imposteurs à la charité risquent gros : une femme, qui se prétendait sainte, disant qu’elle ne mangeait ni buvait, après avoir été démasquée est noyée à Fribourg, en 1511. Celui qui a franchi la frontière étroite et mouvante qui sépare le pauvre du gueux n’a plus guère de chance de réintégrer la société. Les vagabonds apparaissent comme des fauteurs de trouble qui menacent les échanges économiques. Les milieux urbains, bien plus que les campagnes, s’en inquiètent et commencent, dès le XVIe siècle, à prendre des mesures drastiques à grande échelle. Les mendiants ont besoin d’une autorisation pour entrer dans la plupart des villes suisses. Les communes sont invitées à prendre soin de leurs propres pauvres ; les indigents sont expulsés vers leur commune d’origine. En 1559, la Diète invite les cantons confédérés à mettre les vagabonds et les mendiants à la torture pour découvrir leur origine. Fribourg prescrit, en 1572, que ceux qui se présentent pour demander la charité soient conduits au banneret pour interrogatoire. Des chasses aux gueux sont décrétées pour l’ensemble de la Suisse en 1583 et 1584. Fribourg en organisera vingt-deux entre 1593 et 1648 ! Les plus chanceux sont escortés à la frontière, tous risquent d’être battus, incarcérés, marqués au fer rouge ou d’avoir le lobe des oreilles coupé. La population est invitée à participer à ces chasses. Le salaire des chasse-gueux est payé par … les œuvres charitables ! Les chasses aux gueux continueront jusqu’à la fin du XVIIIe siècle ; on en compte au moins seize entre 1692 et 1719. Il arrive même qu’elles soient menées au plus fort de l’hiver (comme à fin décembre 1768). Toutefois, l’idée de mettre la gueusaille au travail fait son chemin, avec l’instauration des grands travaux et du Schallenwerk et autres fabriques. Au besoin, les galères ou le bagne suppléeront le bannissement. |