Juillet 1983
Mamya ! bonjour ! Chausse tes lunettes ! c’est au poids ! je vais écrire petit ! et dans le train ! ça va bouger ! Belle en son baldaquin, style Madame de Récamier orientale, à demi allongée sur mon duvet avec pour oreiller mon sac polochon violet, je regarde défiler les plantations de riz, les pieds dans une eau de la couleur du café-au-lait à la chicorée de mon enfance. La couleur du jour : vert et café-au-lait !!! J’ai quitté Madras pour remonter vers le Nord. J’en avais marre d’avoir chaud et d’être collante. À Pondicherry, la mer était méchante et le soleil brûlant, dés 8 h du matin j’ouvrais mon “ombrella” pour faire du vélo.
Fallait voir pour croire !
robe longue à rayures assortie au grand foulard violet (noblesse oblige)
digne et pédalant l’ombrelle mauve foncée, tirant sur le bordeaux, à la main !
Ma dignité en a pris un coup quand j’ai accroché un char à boeuf et qu’en plein désert de sable, pas facile d’y rouler,
je suis rentrée dans une moto en panne, les fesses à terre,
les jambes en l’air et l’ombrelle envolée !
Si vous l’aviez fait exprès, vous n’auriez pas pu faire mieux, me dit la fille de la moto. Un gag cinématographique ! et pas de caméra à l’horizon. Prête avec billet et réservation à partir vers Delhi, j’ai tout d’un coup paniqué à l’idée de traverser toute l’Inde
dans le sens de la longueur en passant par le centre.
Je n’ai pas attendu le train qui partant ce matin aurait fait le trajet en 20 heures au lieu de 23, et je suis la seule européenne dans cette charrette
qui remonte en longeant la côte (je ne vois pas la mer !!!) vers Calcutta.
Je m’arrêterai en route pour visiter des temples célèbres à Puri. Si tu veux me suivre dans mon périple, il te faut une carte. J’avais trouvé fascinant le premier grand voyage en train, maintenant je trouve que c’est toujours la même chose.
Des oiseaux blancs, qui ressemblent à des mouettes (l’oiseau que j’aurais voulu être) volent au-dessus des champs, ça change des éternels corbeaux ou corneilles noirs dont ils ont imité le cri idiot pour klaxonner.
Si le paysage, les gens et moi-même ne se modifient pas, je ne vais pas tarder à rentrer. Mais rentrer où ? je n’ai plus de maison, plus d’amour ! D’un camion qui me dépassait alors que je faisais le tour d’une montagne sacrée à vélo, un jeune indien m’a envoyé en plein visage un sourire éclatant
qui ressemblait à celui de Yves.
Un troupeau de rickchauds (diligence-tricycle) longe la voie en sens inverse. Un troupeau de buffles traverse la rivière, les blancs devant et les noirs derrière. La terre est rousse, des champs, des cocotiers, des arbres inconnus à perte de vue... ça fait du bien de voir du vert. Le train actionne une corne sans arrêt comme un bateau qui sort d’un port. Des nénuphars, à moins que ce ne soient des lotus blancs, leurissent dans des étendues d’eau boueuse.
Nous ralentissons et entrons dans une gare. J’ai vu des ananas, je vais essayer de trouver un couteau.
Des hordes de gens montent à l’assaut du train, mais à l’entrée du wagon,
ceux qui ont payé leur couchette défendent le territoire.
Je reste sur ma couche le long de la fenêtre. Depuis un moment le paysage devient plus tonique, les champs sont cultivés, on dirait que lorsqu’il pleut les hommes se mettent à l’ouvrage, le plus souvent ce sont les femmes en sari que l’on voit penchées sur les champs tandis qu’ils discutent à l’ombre d’un arbre. Il n’est pas rare, même chez les pêcheurs, même en ville, de rencontrer des hommes avec seulement un cache-sexe noué autour de la taille. Et les femmes, à moins qu’elles ne soient très vieilles, ont toutes une petite brassière à manches courtes sur les seins.
Deux enfants irriguent un champ en balançant à l’aide d’un panier l’eau d’un fossé. Un homme transporte des paniers de terre au bout d’un balancier qu’il tient sur les épaules.
Au loin la ligne bleue des collines surmontée de nuages,
l’air tout d’un coup devient chaud (il n’est que 10H30 !).
Des abris ronds en forme de chapeau chinois avec un mât au milieu sont disséminés dans les champs, le bord est à environ 52 ou 60 cm du sol, soutenus par des piquets. Il fait trop chaud pour les buffles,
qui s’immergent au fond des flaques d’eau boueuse,
ça a l’air bon !!!!
Le mec d’en face vient de prendre mon bouquin, le feuillette et l’épluche avec intérêt... tranquillement...
Les trains indiens sont un peu différents des nôtres, d’abord ils vont doucement, s’arrêtent longuement en pleine campagne, si ce n’était la chaleur qui me tient assise ou allongée, je pourrais marcher tranquillement à côté ; les fenêtres sont basses et à barreaux, ça doit être pour éviter l’assaut
et empêcher le vol d’objets trop volumineux.
Les compartiments n’ont pas de porte entre les 3 couchettes superposées qui se font face et les deux le long de la fenêtre du couloir... Je suis dans celle d’en bas, comme une princesse qui crève de chaud !
Un gamin offre des feuilles de bétel pour avoir une bonne haleine
et la langue rose saumon en prime !
J’ai terriblement envie d’une douche, en attendant je m’asperge dans les toilettes et avale une gorgée d’eau pilulée de ma gourde.
Les indiens se baladent avec un petit pot ou une boîte de conserve qu’ils remplissent d’eau pour s’asperger ou se laver quand ils vont aux toilettes, le plus souvent dans la nature, le long de la voie ferrée, on en voit des centaines tranquillement accroupis, le dos tourné ou qui regardent passer le train. Des marchands ambulants passent avec leurs paniers de bananes - prix indien ? ou prix touriste ? Comme je suis la seule !... et de petits beignets d’oignons épicés, cuits dans la friture et pliés en triangle, qu’ils appellent “samosa”. J’avale une gélule de levure, je ne sais pas si elle reste vivante à cette température ! J’en ai marre des déplacements ! l’eau me coule de partout. Quand j’aurai atteint les montagnes, je n’aurai plus envie de bouger. Les voyageurs en parlent comme d’un paradis.
J’hésite à m’arrêter pour la visite des temples.
Les collines proches sont toutes vertes. D’ici, elles semblent couvertes de mousse ! Les Vosges ! Avec les cocotiers en premier plan et la chaleur en plus. Essaie de séduire mon fils, sous ses dehors de dur, il aurait bien besoin d’une mamie. Comme il y a chez nous des champs de marguerites, il y a ici des champs de chèvres bordés de cactus.
C’est bien dommage car elles bouffent les racines,
et sont responsables des déserts.
Août 83, Katmandu L’eau d’une espèce de canal sale berce la nuit régulièrement... J’ai trouvé une grande chambre toute blanche avec un seul mur sans fenêtre, donnant sur une grande terrasse fleurie dans un hôtel, au milieu d’un labyrinthe de ruelles et d’escaliers,
entouré de champs de choux tout près du centre, dans la vieille ville.
J’y ai donné un cours de Yoga ce matin à des Français sur la terrasse. Arrivée à Katmandu, avec 21 jours de retard, j’ai du racheter un visa. C’est le début du Festival de la Petite Déesse vivante. Les montagnes alentour sont encore souvent encapuchonnées de brouillard... mais lorsque le soleil l’efface, c’est superbe.
Je parcours la vallée en vélo, à chaque coin de rue, il y a des temples superbes, je me nourris de beauté...
En traversant un réseau de ruelles aux fenêtres de bois sculpté
derrière lesquelles des visages au regard nostalgique et rêveur
semblent là pour l’éternité ou pour l’espace d’un instant !
J’ai aimé lire ta longue lettre... Si Jésus ne répond pas à ton invitation, essaie de lire un livre sur le bouddhisme. Depuis une dizaine de jours, je récite le mantra : KARMAPA TCHENNO, venu en rêve dans mon coeur et qu’un Lama,
à qui je demandais une “pratique” m’a donné à réciter 100000 fois.
Qu’il m’ait justement donné celui-ci m’a rempli de joie ! Ce mantra veut dire: “que les qualités d’amour et de compassion de tous les Bouddhas entrent en moi, travaillent en moi, se mélangent avec moi...
et me libérant des émotions bouleversantes me permettent d’aider tous les êtres ! ”
Je ne suis seule que lorsque je le désire. 2 grands Lamas et 3 palmistes m’ont dit que je devais étudier. Le Bouddhisme, souvent rencontré, est un sujet d’étude que je ne peux plus éluder. Je lis “les fondements de la mystique Tibétaine” de Lama Govinda... Si tu le lis aussi nous partagerons quelque chose à travers l’espace ! Si la vie ne m’a pas appelée ailleurs, j’irais à Sonada pour recevoir de Kalou Rimpoché l’initiation du Bouddha de la Médecine à Bodgaya....
Tatopani Novembre 83 Je suis en pleine montagne, j’ai mis 6 jours pour arriver dans ce coin de vallée, qui ne devait être qu’une étape de la longue marche vers les sommets de l’Himmalaya, mais qui ressemble tellement à l’idée que je me fais du paradis, que chaque jour je me dis que peut-être je partirais demain... Juste après que l’oiseau qui l’annonce ait chanté son lever, avec le Soleil qui monte, arrive un vent glacé qui fait trembler les feuilles immobiles dans la nuit étoilée... Les papillons bûtinent, avec des battements d’ailes doux comme des levers de paupières, les fleurs du jardin aux couleurs très intenses... les oranges sont les plus éclatantes...
A 16 h 30, le soleil disparaîtra derrière la montagne... J’écris dans le jardin sur une table en bois rouge, au Sud, sur ma droite au lointain se balancent les ponts suspendus que j’ai traversé pour venir et au Nord, les sommets glacés vers lesquels un matin, j’irai... Je feuillette parfois, avec intérêt, un livre d’Astrologie, en Français ! trouvé sur le bureau de l’auberge tenue par un couple de népalais dont les 3 petites filles crapahutent, à moitié nues le matin, pendant que je me secoue sous la laine pour activer quelque chaleur cachée ! Ayant laissé mon argent, que j’espère en sécurité, dans une auberge à Pokara, j’ai proposé des consultations de Tarot aux touristes qui sillonnent la montagne
et qui s’arrêtent le soir dans les auberges...
marcher dans des paysages superbes fatigue et apaise...
une seule préoccupation subsiste : trouver un lit et un repas !
Les repas sont délicieux et les petites chambres très agréables !
(2F le lit en chambre à deux ! ). A moins qu’on me demande de la partager,
lorsque l’auberge est pleine, le plus souvent je suis seule dans la mienne !
J’ai donc proposé, avec succès, des massages ! 50 roupies pour les touristes ! ça fait 25F, à peu près ce que je dépense par jour sans me priver !
et 25 roupies pour les népalais !
Si bébés, ils ont été massés, ils n’ont pas dû être touchés depuis leur enfance... en pratiquant avec le souffle et en terminant avec eux par une visualisation méditative, j’évite l’ambigûité.
Assieds toi bien confortablement, ferme les yeux et imagine une lumière blanche et brillante au niveau de ton front... la même en rouge au niveau de ta gorge et bleue au centre de ta poitrine... ...Je me suis mise en route... j’ai quitté la vallée... j’entre dans d’autres paysages... je traverse seule de vastes espaces et des rivières...
je me sens en paix dans cette immensité déserte...
A la halte j’ai trouvé une jolie petite chambre avec un grand lit et un bon matelas... et j’ai annoncé que je faisais des massages !
une jeune fille népalaise m’en a demandé un après que nous ayons parlé...
elle dit son bien-être... et son ascendance royale,
et me promet de tout arranger pour moi si je veux rester au Népal.
Les aubergistes voudraient, pour annoncer les massages au menu, que je reste... mais je suis dans le mouvement !
Quelques jours plus tard, à 3800 mètres d’altitude, je suis, dans un paysage aride de terre et de pierres où l’eau coule en cascade, devant l’Himmalaya dans toute sa splendeur ! Le ciel est d’un bleu très pâle ! Les dernières feuilles s’envolent des rares arbres !
le vent agite les drapeaux de prières !
Des oiseaux au plumage varié m’accompagnent au Temple sacré,
où un gaz qui sort de terre s’enflamme sous l’autel.
Je marche... J’avance seule dans la beauté à l’état pur... dans des espaces infinis... Cette marche est une longue méditation que j’accompagne le plus souvent de la récitation d’un mantra, paroles et sons sacrés qui ont la propriété de nous ouvrir à de plus hauts plans de conscience. A l’étape je plaisante avec les autres, comme pour revenir à la banalité ;
et je reviens à la méditation pour donner des massages à ceux qui ont traversé le “passe” à 5400 m et m’offrir le luxe, nécessaire, de descendre et de traverser la prochaine vallée à cheval pour reposer mon genoux endolori.
Je ne sais rien de la suite... Il est possible de m’écrire à Katmandu où je repasserai, même si je dois sortir quelque temps du Népal à cause des visas. Si tu peux inviter Jean à venir lire les lettres que tu reçois, ça lui fera du bien de passer un moment avec toi.
Tu seras un peu sa Mamie !
24 Décembre 83 Ma Mamya Je viens de recevoir ta lettre qui m’a rechauffée le coeur. La Dame est sortie avec son vieil amant anglais. L’enfant avec qui j’ai joué et fait des découpages toute l’après-midi
est allée se coucher entourée des dames-servantes en sari...
Le cuisinier vient de m’apporter une soupe à l’oignon qu’il a préparée spécialement pour moi.
Seule dans la maison décorée pour la fête, je me sens prisonnière du confort dans ce pays du bout du monde. Parce que je ne suis pas équipée pour l’hiver, je vais migrer. Je rêve de plonger mon corps dans une mer chaude... À cause des visas, l’Inde ne m’étant pas accessible, j’ai envie d’aller vers la Thaïlande. Mais il faut que je fasse des formalités et comme toujours les démarches administratives me semblent insurmontables.
J’ai l’impression que beaucoup de lettres que j’ai confiées à des gens qui rentraient en France ne sont jamais arrivées. Je n’ai plus de nouvelles de Claudine depuis plusieurs mois, veux-tu l’inviter à venir te voir ? Elle chante merveilleusement ! Donne lui l’occasion de te / de se faire plaisir. J’ai rencontré beaucoup de grands Maitres, mais je me sens assez mal parmi les pratiquants.
Je leur ai demandé où était mon chemin. Ils m’ont dit d’aller seule dans la montagne.
La beauté de la nature m’inspire et me rend spontanément méditative. Je pense très souvent aux enfants, je rêve d’eux... J’ai fait de mon mieux, mais ils vivent dans une insécurité intérieure dont je suis en partie responsable. Alors, je prie pour eux, je leur envoie des pensées positives...
et de tout mon coeur j’espère qu’ils trouveront en eux la force de se construire.
Anne m’a écrit une longue lettre, elle est très d’enthousiasmée par la proposition de travail qui lui est offerte. Elle a besoin de s’affirmer socialement ! À chacun son chemin !
Jean ne se levait guère avant midi, si tu veux lui parler, appelle le en début d’après-midi !
Je ne suis pas sûre de l’intéresser en lui racontant ce que je vois et ce qui m’arrive. Il ne répond pas à mes lettres ! mais il m’a demandé, au téléphone, d’écrire plus lisiblement.
Tu as une façon absolument délicieuse de t’exprimer, tu racontes, même les choses qui t’ont fait de la peine, sur la pointe des pieds comme une ballerine. Noël à Katmandu, un rêve d’enfant, mais non ce n’est pas un noël avec des cantiques chrétiens que je suis venu trouver, ni christmas pudding, ni arbre décoré, alors je prends un bus et pars vers un village perché dans la montagne face à la chaine hymalayenne.
Avant le petit jour du 25 décembre nous partons escalader la colline derrière la maison. Et soudain c’est le plus beau spectacle jamais offert en ce jour de fête, un vrai et magnifique cadeau. Le soleil apparait d’abord comme une clarté timide, les cimes se dessinent et soudain le soleil énorme brillant fait étinceller les sommets enneigés. Nous sommes là toutes petites et pourtant si présentes si vivantes comme une parcelle appartenant pleinement à cette petite planète. Mon plus beau cadeau de noël.
Personne ne m’ayant expressément demandé de me joindre aux festivités, je me suis sentie de trop et, avant d’avoir vraiment pensé à ce que je faisais, j’ai mis mon duvet et quelques vêtements dans mon sac et me suis retrouvée en route. J’attends le bus et je regarde les gens autour de moi en écrivant debout appuyé sur mon sac devenu pour l’heure écritoire. Pendant quelques jours je vais aller méditer dans un monastère perché d’ou l’ont peut admirer toute la chaine des montagnes. Les gens pique-niquent sur la pelouse du stade, les chèvres et les moutons en liberté ou en laisse broutent l’herbe sèche. Des familles en grappe agglutinées autour d’un réchaud font frire des beignets, qu’ils vendent aux passants. J’attends le bus pour PARPIN, ma destination du jour. J’ai moins de chance que la dernière fois, la banquette avant que les Messieurs se réservent toujours, est déjà très occupée.
Quelqu’un monte à l’arrière pour faire serrer des gens déjà bien tassés.
J’ai un trop gros derrière !
La dame à ma gauche a la narine percée et décorée d’une jolie boucle à perle.
Pour te la décrire il faudrait que je puisse me tourner complètement vers elle, du monsieur à ma droite je ne vois que le chapeau, une femme monte sans retirer son enfant du sein, des garçons s’installent dans l’allée sur de lourds balots. Ca sent le pas lavé et moi là dedans avec ma veste blanche en coton molletonnée qui ne se lave pas !
Apparemment pas d’horaire pour démarrer, on s’en va quand il n’y a plus le moindre espace. Heureusement que les fenêtres sont ouvertes, autrement l’oxygène ferait défaut. Et toi Mamya que d’aventures ! y-a-t-il l’ombre ou la lumière d’une réconciliation en vue ?
Certaines personnes réagissent au quart de tour et de n’avoir aucune psychologie doit leur faciliter la vie. Ils n’esssaient jamais ni de comprendre l’autre, ni de se mettre à sa place. Ne te mets pas en position de faire des choses que tu n’as pas envie de faire. Il y a trois ans, tout d’un coup devant une pile de vaisselle que j’étais en train de laver en râlant après ceux qui ne sont pas foutus de ranger derrière eux, je me suis arrêtée net. “Personne ne t’a rien demandé ! Si tu n’as pas envie de le faire vas te promener ! Mais si tu le fais tâche d’y trouver plaisir ! ” Ce jour là j’ai continué un moment...
Depuis, j’essaie d’appliquer ce conseil dans la plupart de mes actions. Ton fils n’est peut-être pas si malheureux et sa lionne de femme lui donne peut-être des plaisirs qui lui font accepter des choses qui te paraissent inacceptables. Il est difficile de savoir ce qui se passe vraiment dans l’intimité d’un couple. La pénombre devient obscurité. Le moine qui applatit les chapatis avant de les faire cuire sur un petit réchaud à alcool vient d’allumer une bougie. Je viens de partager le modeste repas des Lamas. J e me sens en paix, bien que je me pose beaucoup de questions sur le sens de ma vie, sur mon errance et ma démission par rapport à ce que je faisais à Paris. On m’offre un régime de faveur, je vais dormir ce soir dans la chambre réservée aux grands Lamas en visite. Par égard pour mon végétarisme les Lamas ont enlevé la viande qui séchait sur une corde. Le lit étant réservé aux Lamas je devrais dormir sur le sol. En dormant dans cette chambre je vais peut-être recevoir des rêves pour éclairer ma route. J’ai aimé marcher dans la beauté des montagnes et donner des massages aux étapes. Je gagnais ma vie au jour le jour, mais le plus important était que j’avais la sensation de n’être pas uniquement consommatrice de la vie mais d’y apporter ma contribution : j’étais utile. Trek Gorépani Un petit matin verglacé je quittai un village népalais derrière le porteur d’oeufs. Ce monsieur transportait des plateaux d’oeufs empilés dans une structure métallique fixée sur son dos et retenue par des cordes passant sur un bandeau frontal. Il était charmant et nous allions papotant et admirant les montagnes, quant soudain je vis ses deux pieds glisser sur une plaque de verglas. Il patina un instant avant de tomber sur les fesses. J’ai hurlé de stupeur en imaginant l’omelette qui allait lui faire perdre tout son travail. Les Dieux étaient avec nous, il s’est relevé sans avoir cassé un seul de ses précieux petits oeufs.
L’un des Lamas médite les yeux clos, l’autre égraine son mala, (sorte de chapelet qui sert à compter les mandras, comme les “Je vous salue Marie”) puis ils discutent en tibétain, je n’y comprends rien mais ça m’arrange, je peux continuer à écrire. J’aimerais être là pour l’anniversaire de Jean. J’ai eu froid au début de la nuit, mais j’ai suivi la consigne et suis restée au pied du lit. Je me sens tout à fait tranquille, paisible. Un moine est venu me chercher pour un petit déjeuner très américain. Il n’a pas imaginé que j’aimais le thé tibétain, salé, au lait, avec du beurre baraté de la dame du Yak, base de la nourriture au Tibet. Ils en boivent des litres en mangeant de la shampa (farine d’orge grillée) à même le bol. Moi je mélange les deux et je mange ça comme une bouillie, c’est vraiment bon.
On en trouve que dans les régions de montagnes et dans les familles tibétaines qui se la font apporter par les membres de la famille et les amis qui voyagent. Le ciel est bouché on ne voit rien des montagnes mais l’endroit est merveilleusement paisible.
Le Lama et les moines sont allés méditer dans la grotte sacrée,
et moi tranquillement au chaud je me livre au plaisir d’écrire...
Les tourterelles roucoulent sous le toit. Je fuis les manifestations de fête artificielle qui me mettent mal à l’aise. Elles réveillent quelque chose que je m’explique mal. Les Noël aux iles Chaussey et ici dans l’isolement des monastères me conviennent. Février 84 à Ko Samoué en Thaïlande Bonjour Mamya. Non ! je n’ai pas été mangée par un requin ! bien qu’un Français en ai vu un “petit” inoffensif d’un mètre 50 l’autre jour !!!
La lune est pleine. La colline superbe se reflète en majesté sur la mer presque calme. J’écoute le doux bruit des vagues depuis le balcon de mon bungalow... Dans la journée j’aime lire dans une chaise-longue, les pieds dans l’eau. J’ai lu aujourd’hui avec beaucoup de plaisir et de concentration quelques chapitres de Lama Govinda.
C’est bien écrit, poétique et plein d’enseignements. Il fait très beau ; trop chaud pour rester au soleil au milieu du jour. J’ai une belle couleur dorée, je modèle doucement mon corps par la nage et des promenades dans l’île... Je suis à 230 km de Bangock, sur une plage tranquille avec des bungalows très élégants de bambou montés sur pilotis, face à l’unique baie orientée à l’ouest. L’autre côté, plus sauvage m’attire... Demain je pars en expédition au sud de l’île pour aller voir les coraux et me faire griller du poisson par la famille qui habite seule sur l’une des plus belles plages de l’île... Il y a plein d’endroits pour vivre en sauvageonne, mais je suis froussarde et je n’ai pas de sauvageon ! Du fond de la nuit et du rêve, me vient pour Yves, ce poème... Tu traverses l’espace et les couches d’oubli et heurtes dans mon rêve la porte de mon coeur avec la cadence inlassable des vagues qui se brisent en fracas dans la baie sablonneuse aux parois de rochers.
Et j’allume la lampe et j’écoute la vague et je trace ces lignes au milieu de la nuit
et me rendors enfin... Je suis homme à mon tour...
Au milieu des dangers je viens chercher ta vie pour partager la mienne...
et me réveille femme dans tes bras aujourd’hui.
Les jours passent, le temps glisse, les vagues vont et viennent, la lumière changeante éclaire le jardin enchanté que je traverse chaque jour pour aller sur la côte Est ouverte sur le large, plus sauvage, plus belle que celle où je reviens le soir au couchant. Le sable y est incroyablement blanc. Je vais de la mer bleue transparente, où de petits animaux / pastilles au longs cils bleus flottent en suspension, au sable doux comme une caresse. Juste avant le coucher du soleil, la mer a des reflets d’argent et danse la cadence dans sa robe du soir... Avant qu’il atteigne la ligne d’horizon, elle se colore de reflets pourpres sous la brise légère. Espérant trouver de l’eau douce, le propriétaire de la plage fait creuser des trous en désordre. Si on les écoute en leur laissant le temps, certains êtres simples expriment des trésors de sagesse. Dans quelque temps, j’irai vers le Nord du pays... Ensuite, selon que je déciderai ou non d’utiliser mon billet de retour,
je reviendrais sur l’Inde ou m’éloignerais plus avant vers la Malaisie,
l’Indonésie, les îles magiques.... Tout est possible !
MARS 1984 Je viens de m’apercevoir en relisant la lettre assise sur un rocher, en attendant le bateau au bord de la rivière Kot, que j’ai raconté ce qui m’arrivait,
ce que je rencontrais sans m’adresser à quelqu’un en particulier,
et que ce faisant je n’ai pas vraiment répondu à ta gentille lettre.
Alors dans le désordre :
Je ne me souviens pas si j’ai lu ou non la pièce de Boris Vian, mais mon opinion est que soit on prend une pièce telle qu’elle a été écrite par son auteur, soit on en écrit une, soi-même sur le sujet de son choix ou sur le même si celui ci vous inspire, mais on ne se permet pas de modifier la pensée de quelqu’un.
Le temps passe et le décor change. J’ai bien pris le bateau mais je me suis arrêtée en route.
Je n’ai jamais atteint le fameux triangle d’or aux champs d’opium, dont les fleurs sont d’ailleurs coupées en ce moment.
Je suis restée à proximité mais sur l’autre rive, du côté de la Birmanie. Je me suis baladée avec une dame anglaise, ancien prof, en route depuis trois ans ! Quand on a pris goût à la vie de nomade, on imagine mal de s’arrêter. Je suis revenue à Bangkok ! pas de lettre à la G.P.O.
J’ai passé deux jours avec les deux garçons allemands (de la grande famille de Dakka). A l’un deux j’ai fait faire une méditation qui a déclenché chez lui un rebirth spontané : il a revécu sa naissance, il est remonté jusqu’à son incarnation présente sous la forme d’une étoile météore qui touche terre.
J’ai un peu perdu le fil de son récit qu’il a fait avec force à son ami allemand,
Quand on est prêt les choses arrivent sans qu’on les cherche.
J’ai pris le bus de nuit, allongée sur le moteur, j’ai dormi jusqu’au lever du soleil sous les cocotiers. Deux heures de Bateau pour arriver à KO SOMUI. Une table sur le balcon sur la plage, les lumières le long de la baie,
le bruit léger des vagues, ça ressemble au paradis.
Je me suis inscrite à un cours de méditation qui débute le 24. Je fais de plus en plus de fautes d’orthographe et ça m’amuse quand je les dépiste en me relisant, mais si tu veux écrire quelque chose pour être publié, je te conseille d’acheter une bonne grammaire et de consulter le dictionnaire chaque fois qu’un doute t’effleure, belle fleur. Avril 84 Jean, jamais là, bonjour Ventilo, walkman, water bottle sous le lit, j’écris à plat ventre à l’abri de la chaleur... J’ai essayé de t’appeler, avec le décalage horaire ce n’est pas facile de le faire au “bon moment”, celui où présent tu aurais plaisir à répondre... J’ai fait un rêve étrange... tu faisais un apprentissage de peintre en bâtiment puis tu construisais un pont qui s’élevait comme une échelle vers le ciel... que cherche tu là haut ? quel genre d’expérience fais-tu en ce moment ? As-tu des amis ? Quels sont tes intérêts ? Depuis quelques semaines j’envisage de rentrer pour ton anniversaire sans savoir si ça te ferait plaisir. Vous embrasser tous les 2 me remplirait de joie... mais je préferais que vous veniez ici. Nous sommes au début de la "hot season”, à Bankok il ne fait bon que sous les ventilos et dans les endroits climatisés. Dans les îles, l’air de la mer rafraîchit l’atmosphère et la mer, bien que très chaude est agréable. Si tu viens avec ton masque et tes palmes, je te promets l’enchantement des fonds marins. Un presqu’ami, à qui j’ai donné un massage et une consultation de Tarot, dispose d’un bateau de pêche et de bouteilles de plongée pour faire des voyages féériques au fond de la mer.
Tu pourrais vivre en Robinson dans un bungalow sur la plage et passer des soirées disco dans les boites à la mode de Ko Samui. Si je décide de ne pas rentrer, je vais aller en Malaisie pour obtenir un nouveau visa et revenir en Thailande. Je donne assez de massages et de consultations pour subvenir à mes dépenses.
Chacun ici mange à sa faim, et il n’y a pratiquement pas de mendicité. Partout dans la rue on cuisine et pour environ 5F, tu peux avoir un délicieux repas. Tu peux facilement obtenir un visa de 3 mois. A Bankok, il faut être prudent, un peu sur le qui vive, excepté dans les quartiers tranquilles où sont les voyageurs -travellers- à ne pas confondre avec les touristes ! De l’aéroprt prendre le bus 59 et descendre à Démocratie monument. Il y a, de l’autre côté du boulevard dans les petites rues villageoises, plein de guest houses. Central guest house est très propre et sympathique, les chambres coûtent 50 baths, soit 20F par jour. De South bus stand partent le matin et le soir des bus direct pour Surat Thani, d’où on prend le bateau pour les îles, Ko Samui, Ko Phan Gan... A Ko Samui, sur Chaweng beach, il y a plein de discothèques et de restaurants où on fait de la musique. A Ko Phan Gan, c’est plus calme, mais pour les ballades au-dessus des coraux et la pêche, c’est mieux. Je navigue entre les 2 plages du bout de l’île : Sunrise et Sunset selon l’heure et mon humeur et 15 minutes à travers la forêt pour aller de l’une à l’autre. Pour 5F par jour, tu peux avoir un bungalow et vivre tranquillement. Pour 5000 ou 6000F tu peux acheter un “billet tour du monde” ce qui te laisse le choix de revenir d’où tu veux. C’est ce que je ferais la prochaine fois si je ne pars pas avec un aller simple. Alors que je suis tout près de l’Indonésie et de ses îles et pas si loin des Philippines, l’idée d’avoir à prendre l’avion à Delhi pour rentrer me freine dans mon élan vers Ailleurs. Les thailandais sont boudhistes et assez tolérants, la recherche intérieure est ici considérée comme un véritable travail et ils font des offrandes aux monastères pour que chacun puisse s’y consacrer et méditer sans avoir à se préoccuper d’autrre chose que de son amélioration personnelle. Il est possible à n’importe qui de se retirer aussi longtemps qu’il veut dans un monastère pour réfléchir. Je viens enfin de t’entendre au téléphone ! de temps en temps glisse un petit mot dans les lettres de Anne ! Je suis heuresue de savoir que vous allez bien. J’aimerais que vous veniez, vous embrasser et passer du temps ici avec vous.
J’ai tellement à apprendre, je voudrais tant être claire avec moi-même, capable d’aimer sans vous donner l’impression que j’attends quelque chose en retour, simplement comme un souffle chaud et léger. La vie de chacun est unique, les expériences ne peuvent être que communiquées, chacun trouve son chemin et nul ne peut juger celui de l’autre. J’ai commencé tard à voyager, ça m’ouvre des horizons nouveaux, ça élargit mon champ de tolérance... mais je me surprends encore, souvent sans le vouloir, à juger. Alors mon fils, écris moi simplement, en me parlant de toi, comme à une amie dont tu ne craindrais pas la critique. Que la vie te soit douce ! Si tu sens que ça bouge en toi et que tes ailes poussent,
commence ton voyage en venant faire un baiser à ta maman.
fin Avril 84 Anne, J’aimerais répondre tout de suite à tes lettres en exprimant la joie immense qu’elles me donnent. D’abord de vous savoir en vie, même si parfois elle ne correspond pas tout à fait à ce que vous désirez. Tu me donnes des détails de la tienne en passant sous silence ce qui ne te comble pas. Mais je n’ai pas de nouvelles de Jean, ni d’anciennes d’ailleurs. Je n’ai reçu de lui qu’une lettre qui m’a fait beaucoup réfléchir. Il n’a pas répondu à celle dans laquelle je lui faisais part de mes réflexions. Peux tu me parler de lui, et l’encourager/ l’inviter à m’écrire, je ne sais pas encore où. J’étais à KO Samui puis à Ko Phan Nang que j’ai quittée en jouant à pile ou face sur la passerelle du speed boat. C’est ainsi que j’ai renoncé à descendre sur la Malaisie et que je suis remontée à Bankok pour avoir de vos nouvelles et récupérer un sac ne contenant rien d’essentiel. Une longue et belle lettre de toi, résolument positive, et une de Mamya qui n’ai pas très heureuse en ce moment, et qui hésite à vous appeler pour ne pas vous embêter, m’attendaient. Peut-être pourrais tu l’appeler ? Bonsoir ma douce Belle Une nuit dans le bus, une douche ! et j’ai pris le bateau comme à Venise pour aller à la GPO ! J’ai avalé mes 2 lettres en marchant vers le téléphone. Personne n’a répondu. Vichy aurait-il déménagé ? où est Jean ?
Dès que je reste dans un endroit les gens me demandent des consultations de Tarot et des massages. Je ne savais pas quand je passais la plus grande partie de mon temps à étudier dans tous ces domaines que je gagnais ma liberté aujourd’hui. La vie est facile. Certaines personnes ont parfois tendance à prendre les touristes pour des dollars sur pieds. Mais les gens de la rue sont simples, merveilleux et d’une grande gentillesse. J’avance avec confiance et me ballade partout dans la journée mais je n’ai pas envie de sortir la nuit toute seule. La dernière PL sur la mer était splendide, nous nous sommes baignés dans le ravissemment. J’ai acheté un appareil photo d’occasion bien que les photos prises dans un enthousiasme délirant, soient un peu “foggy”, comme dans le brouillard et la grisaille. Difficile de savoir si ça vient de l’appareil ou du développement. J’attends de la technique qu’elle prolonge mon geste et non qu’elle l’appauvrisse.
Repasser par l’Inde ne me tente pas pour l’instant. Sur “la route de la vie”, je rencontre surtout des êtres jeunes dont certains sont d’une qualité exceptionnelle, et ne me sens absolument pas prête à affronter, même pour un temps limité, le rationnalisme occidental.
Vivre ici me convient, je préférerais que vous veniez me rencontrer ici que d’aller vous embrasser là-bas. Je n’ai pas de grande maison, mais un très agréable bungalow en bambou et en bois, au bord de l’eau, conçu pour 2 personnes, qui ne coûte que 5 à 10F par jour ! un repas coûte à peu près le même prix ! les levers et les couchers de soleil sont gratuits ! La mer va et vient qu’on la comtemple ou non, et la Lune en berceau plane dans le ciel, jamais complètement noir... Les poissons et les coraux sont comme dans les films de Cousteau à la télévision, il suffit d’un masque et d’un tuba pour survoler la féerie en se laissant flotter. Je n’ai pas sommeil ! un homme se brosse les dents dans la rue ! un autre se promène nu ! mieux vaut rentrer ! Les copains dorment. Je sais que j’ai 40 ans, mais personne ne le croit et surtout pas moi !
Ma dernière belle rencontre était née en 1960 ! Le temps n’existe pas ! Je radote sous mon ventilateur. Si je l’éteins pour m’endormir
je vais rêver que je suis dans une piscine.
En me concentrant sur ma respiration je me relaxe pour faire venir le sommeil. Allongée, bien à plat sur le dos, j’inhale en imaginant que l’énergie rentre par mes pieds et remonte à travers ma colonne vertébrale jusqu’à ma fontanelle. J’exhale en imaginant l’énergie qui entre par ma fontanelle et qui descend jusqu’à mes pieds. C’est comme une grande douche de lumière. Essaie les yeux fermés. Je t’embrasse, à demain.
Bonjour demoiselle, la psychologue vient de partir. Son prétexte professionnel cachait des raisons profondes de s’interroger.
Je saurais demain s’il y a une place le 29 Avril dans l’avion de Bombay et après je me poserai la question de la prendre ou pas ! tant qu’à rentrer, si je dois rentrer avant le 20 Juin pour utiliser mon retour, j’ai envie d’être là pour l’anniversaire de Jean. Dans les jours qui viennent j’aurais à prendre des décisions que je ne suis pas prête à prendre pour l’instant. J’interroge le Tarot. Il répond que ce serait bien d’être à Paris le 20 Mai, mais qu’en restant ici j’aurais l’opportunité de me centrer davantage pour ne pas paniquer chaque fois que j’ai une décision à prendre.
Baisers. Maman
J’espère que tu ne t’es pas sentie trop frustrée que je veuille parler d’abord à Jean dont je n’ai jamais de nouvelles. Je me réjouis de vous sentir très proches l’un de l’autre en ce moment. Mais comment se fait-il qu’à 2h de l’après-midi vous ayez été ensemble en train de regarder un film ? As-tu des problèmes de boulot ? es-tu en vacances ? Essaie le mantra de Tara, ça te fera du bien ! et allez voir Sogyal Rimpoché pour qu’il vous en donne l’initiation. J’aurais aimé te parler plus longuement, j’ai senti ta voix posée, calme... es-tu fatiguée ? Une idée me traverse, et si vous montiez tous les 2, toi et Jean, quelque chose ? puisqu’il y a un théâtre ! Tu écris joliment ! Peut-être pourriez-vous donner un rôle à Vicky, en plus de celui de metteur en scène. Jean est très doué pour dire des poèmes et tu n’es pas mal en comédienne à perruque ! Pourquoi pas quelque chose de moderne entre danse, chant, mime et théâtre ? Je t’embrasse très tendrement Maman. Mai 1984 “Chaque atome de silence est la chance d’un fruit mûr” “ Ne dis rien qui ne soit beau et utile” Je vais essayer d’être plus consciente de ce que j’exprime. Anne ma fille, que je sens de plus en plus ma fille. Essaies de faire rembourser mon billet de retour en prétextant que je continue sur l’Indonésie et les Philippines et que je n’ai pas l’intention de repasser par l’Inde. Pour l’instant je n’ai pas du tout envie de bouger sauf pour traverser la pointe de l’île d’est en ouest pour regarder le lever du soleil, et dans l’autre sens le soir. Je suis allée en Malaisie, pays musulman, c’était sale, je suis descendu jusqu’à KOTABARA pour chercher un nouveau visa et suis revenue avec le premier bus à KOPHANGAN en 15 jours tout à changer la plupart des gens sont partis d’autres sont arrivés. L’ambiance est différente. Je suis venue m’installer dans un bungalow à 4 francs par jour, au bord de l’eau.
La famille de thaïlandais propriétaire est vraiment très gentille.
La plupart des voyageurs sont jeunes, certains ont des petits enfants dont le regard est plein d’espace, ils vivent là heureux en petits sauvageons. Les chiens n’appartiennent à personne mais vivent parmi nous.
Un petit chat mendiant réclame en silence perché sur la table.
Notre hôtesse prépare des friandises de légumes enveloppés dans une pâte qu’elle glisse au four. Deux jeunes filles, qui ont le temps, cousent à la main des pantalons. Elles sont paisibles. L’une des mamans à l’air d’une petite fille. Le vent fait voler ma moustiquaire et mes papiers.
Je suis face à l’ouest devant un paysage superbe.
Le vent sur mon corps nu la nuit et les étoiles brillantes comme des soleils...
Si vous voulez venir, pas besoin de bagage sauf un masque, un tuba et des palmes pour l’enchantement sous la mer. Pour arriver jusqu’ici depuis Sun set bungalow vous prenez une moto, enfin vous montez derrière quelqu’un qui la conduit, il vous laisse à un village et vous marchez doucement pendant environ une heure le long des plages. Et un matin ou un soir je vous verrais venir émerveillée.
En arrivant un soir à Goa, j'ai suivi un petit garçon qui m’invitait à dormir dans sa famille.
Le matin en me réveillant j’ai cru que j’hallucinais : j’entendais des chants de Noël. Je me levais et demandais à la famille ce que c’était. Ils préparaient Noël ! Je me souvins alors, que bien qu’en Inde, Goa était une enclave portuguaise, catholique qui avait conservé ses traditions. En me promenant je découvrais des huttes de palmes sur la plage où vivaient des familles de pêcheurs. Je leur demandais de m’héberger et m’installais dans une petite pièce face à la mer. Toute la journée la famille vaquait à ses activités, la pêche, la préparation des repas, le tressage des feuilles de cocotiers... mais dès que le soir descendait et que le soleil se préparait à disparaitre à l’horizon, chacun interrompait ce qu’il faisait, s’asseyait sur la plage et silencieux, émerveillé et respectueux regardait le soleil, grosse boule rouge plonger dans l’océan
Vie tranquille et fumée qui me rend très créative, si très peu, ou qui me fait dormir si plus. J’aime me sentir de plus en plus en vie. Hier soir j’ai chanté pendant des heures, les gens autour de moi étaient sous le charme. Ma voix part toute seule dans des mondes infinis.
Elle descend jusqu’au fond de la terre et joue en arabesque entre les étoiles. Je fais du yoga en chantant des mantras et joue avec ma boite de couleurs. J’aime ma petite hutte ventée dont je dois fermer la porte le soir lorsque le vent se lève. Sous la moustiquaire, musique des sphères dans les oreilles... avant de m’endormir je viens te raconter... La mer a laissé découvert les rochers derrière la barrière de récif, elle éclate en moutons blancs. Un petit bateau sur la quille attend le reflux. Une jeune fille s’approche du puits, la vie est simple. La saison des pluies c’est quelques heures de grosses pluies, les fleurs qui s’allument, la fête de la nature. En écoutant quelqu’un parler de ce à quoi il croyait, je réalisais que sa voix venait de sa gorge et qu’il ne faisait que répèter ce qui lui avait été enseigné, comme si ça passait directement de ses oreilles à sa bouche, sans avoir été filtré par l’expérience. Lorsque quelqu’un parle de ce qu’il a expérimenté et vécu la musique est différente. C’est comme si l'enseignement qu'il avait reçu était descendu jusqu’à ses pieds, et qu'il remontait de l’intérieur enrichi de toutes les couleurs traversées dans le corps. L’enseignement vécu s'exprime à partir d’une expérience faite dans le corps. Il est très intéressant d’écouter une voix et de repérer d’ou elle vient. Amuse toi à exprimer des choses depuis tes différents chakras et à t’enregistrer pour t'écouter, tu verras comme c’est différent, et utile pour faire du théatre. Dieu n’est pas hors de nous dans le ciel c’est cette parcelle d’infini qu’on porte au fond du coeur et qui nous conduit. La perspective bouddhiste donne un nouvel éclairage un nouveau sens à la vie. Les rencontres avec les Lamas sont toujours apaisantes. Il se dégage de ces grands êtres quelque chose qui nous replace au centre de nous-même. Nous sommes venues sur cette terre pour vivre les expériences dont nous avons besoin pour franchir les degrés de notre évolution à travers les réincarnations successives : y faire face le mieux possible quand elles se présentent. S’offrir la joie simple, de vacances au bord de la mer ! leur préférer les vieilles pierres qui ont accumulé des souvenirs ! Pour le tourisme culturel nous attendrons l’hiver prochain qui ressemble à nos étés, parce qu’en cette période qui précède la mousson il fait meilleur au bord de l’eau, chaude comme celle de ta baignoire, qui glisse légère sur ta peau. Réveillée avant la fin de la nuit, j’ai vu le jour naître et les étoiles s’effacer en traversant la forêt de cocotiers puis j’ai nagé vers l’horizon jusqu’à ce que le soleil, boule de feu, s’élève de la mer.
La chef de choeur de la chorale dans laquelle je chantais avait invité une chanteuse pour nous apprendre à placer notre voix. Elle nous accompagnait au piano et nous faisait chanter l’une après l’autre. Lorsque ce fut mon tour, je commençais à chanter. Elle s’arrêta de jouer en me demandant de continuer à chanter, vint se placer derrière moi et me poussa dans le dos. Propulsée en avant, j’arrêtais de chanter. Elle me dit alors que je n’étais pas enracinée que je ne prenais pas ma force dans la terre et que ma voix ne s’élevait pas.
Elle me proposa de recommencer en pensant à m’enraciner et à imaginer que j’étais dans une cathédrale et que ma voix devait remplir l’espace. Pendant qu’elle m’expliquait cela les autres membres de la chorale vaquaient à leurs occupation sans me porter d’attention.
La chanteuse se remit au piano et je commençais à chanter en visualisant les deux images, l’enracinement et la cathédrale. Une voix forte et claire se fit alors entendre. Les choristes interrompirent leurs activités et demandèrent qui venait de chanter. Je fis de même me demandant d’où avait jailli cette voix, ne reconnaissant pas ma propre voix. Le seul fait de visualiser ces images m’avait permis de placer ma voix et d’émettre ce son juste. Le vent d’Ouest qui soulève tout à un goût d’espace quand il n’y a pas de vent on transpire sans bouger. “Mon Canadien” prenait son petit déjeuner quand je suis arrivée, j’ai traduit quelques uns de ses poèmes de style chinois en trois vers de 3, 7 et 5 syllabes qui doivent contenir deux images réflexes en exprimant une seule idée, ça s’appelle un kaïtu, “l’absence à l’amour comme le vent au feu couvert élargit la flamme” Le vent s’est levé. À nouveau, tout vole, c’est agréable et doux sur la peau. Mercure 18.07.84 Koh Tao Ma petite fille, ma toute petite fille, Je ne peux pas te bercer comme un tout petit bébé, je ne t’ai sans doute pas assez montré mon amour. C’était dur d’être seule à faire face à tout avec deux petits. J’ai parfois eu envie de m’échapper - jamais sans culpabilité
et sans faire de cauchemar éveillée !
Si l’enfant vient trop tôt, on n’est pas prête à se donner complètement à lui, on a besoin de vacances ; mais l’enfant nous veut tout entière, sans restriction. Pour lui donner le meilleur de nous-mêmes, il faudrait avoir vécu d’abord ses phantasmes, ses désirs. Paisible et comblée, se consacrer à lui.
Le désir d’enfant que tu exprimes est la projection de ton désir d’être bercée,
cajolée, aimée.
J’ai envie de t’envoyer un télégramme pour te dire de venir avec Jean, passer des vacances à Koh Tao, loin de tes soucis, avec ta maman et ton petit frère sur une île presque déserte, au milieu de la beauté pure. Si tu pars en Espagne avec des amis qui ont les mêmes préoccupations socio-professionnelles, vas-tu vraiment te retrouver ? Mon visa se termine, j’ai le choix de m’envoler pour l’Inde, de rentrer en France, parce que vous me manquez, d’aller chercher un nouveau visa en Malaisie, de partir aux Philippines...
Je suis déjà si loin que ma tête me dit que c’est stupide de ne pas continuer... Mais si j’écoute mon coeur, j’ai surtout envie de vous serrer dans mes bras. La ville, toute ville, me ronge. Si nous avons le choix, je préférerais vivre nos retrouvailles dans la beauté naturelle qui invite à l’amour. Et puisque nous éprouvons le besoin de nous manifester cet amour, vivons un peu ensemble, le temps de n’avoir plus de doute, le temps de savoir, au fond de notre coeur, que l’amour coule toujours, même si parfois il rencontre, comme une rivière, des passages difficiles, et qu’il va se mêler à la mer de l’amour universel, et qu’il n’a plus besoin d’objet, mais d’être simplement.
Quand nous atteignons en nous cette source infinie, il n’y a plus “rien à faire”, seulement à être (sans paraître)... L’amour qu’on irradie nous est renvoyé en écho. Mais, pour cela, petite fille, il faut s’aimer telle qu’on est et non vouloir être différente.
Le mantra de Tara est le plus approprié pour aller vers cet amour infini : “OM TARE TU TARE TURE SOHA”.
Ayant eu une nouvelle Lune à quinze ans (moment de commencement), tu vas vers un accomplissement, que tu vivras à 29 ans, avec, à 22 ans, une opportunité d’adaptation à la demande du monde extérieur. Tu ne m’as jamais clairement parlé de ta séparation d’avec Philippe... En voyageant, il a ouvert des zones en lui, que tu as dû fermer en toi pour entrer dans la bataille professionnelle. J’aimerais que tu aies l’occasion de voir qu’il est possible de vivre autrement. Lorsque tu pleures, petite fille, ce n’est pas la catastrophe. Tout change si vite. Lorsque je te parle d’hier, c’est comme si je te parlais d’une autre planète. Quel était ce gros chagrin qui te rongeait ? Quand tu me parles de Richard, ça me fait penser à la relation que j’avais avec Claude. Et si c’était ça l’amour ? La présence effective, l’attention, l’écoute ? Je suis ta lettre à petits pas. Qu’y-a-t-il de si dur ? Il n’y a défaite que si l’on a projeté de gagner quelque chose. Qu’est-ce qu’un trophée? Laisse venir les mots et essaie de déceler en eux ce que tu te caches à toi-même. On éprouve le besoin de séduire quand on n’est pas sûr de soi, quand on a peur, quand on vit dans l’insécurité. Tu souffres? Qu’est-ce que cette souffrance, dont tu ne te souviens plus l’instant d’après? Tu veux équilibrer les situations, les manipuler... Alors qu’il suffirait de trouver ton propre équilibre, ce qui n’est pas facile, je te l’accorde, mais c’est la seule issue pour sortir de situations qui ne te conviennent pas. Quels sont ces “manques” dont tu parles, que te manque-t-il? Tu as “peur de sombrer”... dans quoi ? en toi ? es-tu vide? Tu voudrais vivre comme... Ce qui fait son bonheur ne ferait peut-être pas le tien. Petite parenthèse : j’écris sur le damier de l’une des tables à jeu d’échecs de la guest house tenue par une famille thai. Le maître de maison, accroupi près du chien, lui sert son repas avec des baguettes. Et maintenant les grands moyens ! Le couvent ! Tu es jolie! Ca t’irait bien ! Je ne sais pas si, sans Prince Charmant pour admirer ton profil sous le voile, ça te plairait longtemps.
Lecture... Je me souviens t’en avoir privée un temps ! Je pensais que c'était une fuite, une projection de soi dans des situations qui ne sont pas les nôtres, dans un vécu dont nous n’avons pas à faire l’expérience. J’ai parcouru ces chemins de l’errance... Je ne crois plus qu’il soit nécessaire de souffrir pour évoluer. Il me semble plus positif de vivre sans rien attendre des autres et des circonstances, en se réjouissant de ce qu’on vit, “sans expectative et sans peur”. Comme cela, jamais d’échec! J’ai un peu lu Nietzsche, je ne me souviens pas qu’il ait voulu prôner la force et le cynisme, ça ne va pas ensemble.
La vraie force est empreinte de tendresse. Puis vient la “volonté”... de quoi ? pourquoi ? “pour se tirer des passages délicats” ! Pourquoi ne pas les traverser, en mettant tout simplement un pas devant l’autre, sans se poser de questions, en avançant... La montagne est une merveilleuse enseignante. Tant que l’amour te manque, tu ne peux le trouver. Quand tu en seras pleine, il se manifestera comme un reflet du tien. Papa te manque, pourquoi ne pas t’en donner un qui remplisse son rôle pour un moment, et que tu peux remplacer au gré de ton évolution ? “Ta mère te manque” !
Alors je prends l’avion demain, et serai à Orly dimanche à 14h55.
Je ne ressemble toujours pas à la nymphe filiforme que tu aimerais avoir pour maman. J’ai quelques kilos de trop, qui fondent quand je les oublie, et vis en sauvageonne... Ils reviennent. Ils partiront tout seuls, quand ils auront cessé d’être une préoccupation.
Ma dernière “maman” a vingt ans, elle est restée à Koh Phangan, pour vivre une histoire d’amour... Je la reverrai peut-être sur le chemin de la vie. Elle vit en être libre, sans s’attacher, en irradiant l’amour et la tolérance...
J’ai un instant pensé, qu’en passant par Jean, elle pourrait devenir ma fille !
Je m’offre au fil du temps la famille qui me convient.
Si tu veux, je serais ta maman, pour quelques jours, pour quelque temps. Je voyage couchée sur le moteur du bus qui me chauffe le dos, j’ai presque froid à la poitrine, et je ne peux pas me laisser sombrer tout à fait dans le sommeil, parce que la porte est ouverte, et que je crains qu’un coup de volant me jette à bas de ma couchette. Je récite le mantra de Tara en la visualisant. Avez-vous reçu celles que je vous ai fait parvenir du Népal ? Pour “devenir quelqu’un de bien”, tu n’as pas à faire d’effort. Sois, dans ta plénitude et ta beauté. Nous allons nous retrouver... Que Dieu nous prête amour et tolérance, et nous aide à trouver les mots et les attitudes qui ne blessent pas, mais qui donnent la paix. Cette lettre arrivera au moment où tu auras besoin de trouver les mots justes qui me viennent plus facilement en écrivant qu’en parlant. Si vous les acceptez, j’aurai grande joie à vous donner un massage à chacun... C’est comme un grand rêve pour la personne qui le reçoit et, pour moi, l’occasion d’exprimer le meilleur de moi-même. Je t’embrasse très fort. Embrasse ton frère pour moi. Que l’amour et la joie coulent de vous, comme l’eau de la montagne, et se mêlent à celle du monde entier.
Je vous aime. Maman. 19 Juillet 84 Sous l’impulsion des lettres de Anne, qui me touchent très profondément, j’ai fait le tour des tableaux d’affichage des guest houses de Bangkok pour essayer de trouver un billet de retour à un prix intéressant... Je viens d’en trouver un pour demain et d’appeler Anne pour lui demander de venir me chercher à l’aéroport. En sortant de l’agence j’ai rencontré de jeunes suisses qui partaient pour Hong Kong où les vols sont à moitié prix et d’où l’on peut rejoindre Pékin pour revenir en 10 jours par le transsibérien. Un rêve que je réaliserai plus tard ! au lieu de rentrer d’un coup d’aile fatigant et sans attrait en jetant dans le ciel ma part énorme : 343 $ ! de pétrole. Mon corps se révolte contre ce transport contre-nature ! J’avais pris la décision de ne l’utiliser qu’obligée et de voyager à un rythme plus humain. Toujours aussi inapte à prendre des décisions rapides en conscience, je reste bloquée dans l’alternative où j’envisage tous les possibles sans savoir choisir ou je me précipite dans une voie effrayée à l’idée d’amorcer le processus interminable de la réflexion. Peu confiante en ma faculté de raisonnement, je fais confiance à la voie qui me conduit où je dois l’être. Et je suis dans l’avion qui après une escale dans un pays arabe où nous avons fait le plain, vole vers Bucarest où nous serons en transit jusqu’à Dimanche... 4 h pour sortir de l’aéroport !!! et arriver dans un hôtel de luxe où l’on tente de nous mettre 2 par chambre...
J’attends. Il ne reste qu’un jeune homme et moi !
Le vieux Monsieur, mal à l’aise, n’ose pas nous imposer une chambre double et nous tend de mauvaise grâce une clé à chacun. La chambre est spacieuse, les meubles de bois sombre, les couvre-lits verts ; la salle de bain grise est grande, c’est impeccable et chaleureux. J’en profite peu. Après le petit déjeuner, je file au musée, les icônes du rez-de-chaussée sont très belles, la peinture moderne dans les étages et une très douce exposition d’une jeune roumaine vivant aux USA, STRIAN, des bals masqués, des visages, des formes dans un flou rêveur...
À mon retour depuis la rue des Feuillantines Anne, tout ne se déroule pas toujours comme nous aimerions. La fatigue, la tension nous rendent irritables... et tout d’un coup la rancune, la haine qui sont en nous s’expriment. L’autre ne fait que les réveiller. Si elles n’étaient pas déjà là prêtes à bondir, aucune provocation ne les créerait. En les regardant s’éveiller, en prenant garde à ne pas les laisser grandir jusqu’à devenir des monstres, qui nous étouffent, qu’on cherche à expulser, à cracher, on peut apprendre à les faire sortir sans cris en les tenant par la main. Je ne suis pas ton ennemie. Si tu peux m’utiliser pendant que je suis encore là, fais le tranquillement. N’oscille pas toujours entre générosité et rancune, sois juste ! comme la carte de “la Justice” qui pèse avec son coeur et tranche avec son mental. Ne te concente pas d’un seul son de cloche, sois attentive, laisse chacun s’exprimer, écoute avec bienveillance. Tu n’es pas Dieu ! tu n’as pas à juger.
Qui serions nous pour le faire ?
Avec mes limites, dont je mesure aujourd’hui l’ampleur, j’ai seule élevé 2 enfants, sans l’aide matérielle ni d’aucune sorte de leurs pères qui ne voulaient pas l’être, mais qui n’ont rien fait pour l’éviter. C’était une situation difficile à assumer. J’étais moi-même en pleine croissance et j’avais besoin de vivre des expériences. Nous en avons subi les conséquences bonnes et mauvaises. Ce fut notre école de la Vie à travers laquelle nous nous sommes fortifiés. Je n’ai pas été assez présente, quoique beaucoup plus que si j’avais travaillé 8h par jour, avec les transports, 10h d’absence pour un travail qui n’aurait pas ouvert les potentiels d’amour qui se sont développés au cours du temps. Je regrette d’avoir eu besoin de m’échapper et de n’avoir pas davantage eu conscience du bonheur que c’était que de vivre avec vous. La vie est un don, père et mère ne sont que les vecteurs par lesquels elle s’exprime. Nous avons choisi de nous incarner dans cette vie, à cette époque, dans ces circonstances favorables à notre évolution. Au lieu de regretter qu’elles n’aient pas été autres, acceptons les et à partir de ce qui est, prenons notre envol pour une vie d’Amour. Je t’embrasse. S M Paris AOUT 1984 Fidèle à lui-même, Jean garde ses distances. J’espère beaucoup de cette thérapie. J’en attends de marcher sans béquilles et de cesser de fuir dans les recherches spirituelles et le voyage. En comprenant de plus loin le pourquoi de mes rencontres et de mes comportements, j’espère pouvoir vivre plus simplement. Paris le 8 Août 84 Et toi ? ma Mamya ? Bonjour ma toute simple qui n’a pas deviné que je faisais courir par 2 fois les chevaux de la poste ! J’espère que tu vas bien et que tu profites des senteurs et des couleurs de la campagne. Je viens de passer deux jours à essayer de mettre de l’ordre dans ma “cave intérieure” J’en sors fatiguée, pâle et décidée à mettre à profit tout ce travail de terrassier dans une vie plus harmonieuse et plus positive. Je t’écris de mon pigeonnier parisien.
Bien que nous soyons en août, il ne fait pas très chaud. Ce matin dans les embouteillages, une ravissante jeune femme
conduisait en manteau de fourrure.
Les voiliers miniatures du Luxembourg voguent sur le bassin... Réflexion de Mamya à qui je suggérais d’aller dans une église allumer une bougie pour aider son fils à trouver sa route dans l’Autre Monde : Crois-tu que Dieu qui a créé le monde a besoin d’une bougie pour s’occuper de mon fils ? Août 97 en Corse Bonjour Mamya, J’ai sauté dans le vide pour rencontrer le vide à l’arrivée. Aucun accueil à Ajaccio, que la chaleur qui m’a fait fuir, au bout de 3 jours, en direction de la montagne... J’écris à la terrasse ventée d’un petit restaurant juxtant la gare minuscule où s’arrêtent, en été, quatre trains par jour qui traversent la Corse et ses somptueux paysages. Après quelques périples désagréables, je me suis retrouvée, en pleine forêt, au relais du col de Vizzavona où j’ai planté ma tente près de la petite chapelle où autrefois la messe était célébrée chaque jour. L’accueil y est chaleureux. A l’hôtel du Monte Dore, de charmantes vieilles dames marchent à petits pas en bavardant sous l’allée de Tilleuls. Tu ne serais pas dépareillée et respirerait le bon air. J’aime la solitude du jour et la compagnie du soir.
Des moments de plénitude alternent avec des plages d’ennui. Prendre des décisions, même toutes petites, est toujours une épreuve. Comme la danse, l’écriture nécessite un entraînement, un échauffement pour faire de rares “sauts de l’ange”. Pour trouver sa forme parfaite, la pensée se plie à de nombreuses reprises... Je vois un peu l’écriture comme une sculpture qu’on modèle jusqu’à ce que la forme ait atteint la pureté à laquelle on aspire. Mes efforts de clarté ralentissent considérablement le débit de ma pensée.
Je fais des games en t’écrivant. Le fil de l’inspiration est un fil de soi(e) fragile et transparent qui parfois nous échappe... le suivre en remontant le temps... s’y suspendre pour monter au balcon de l’aimé(e) Funambule du temps, entre passé et futur, se mouvoir le long ce qui a été, de ce qui aurait pu être et de ce qui sera peut-être en chevauchant le présent qui passe... Dans le labyrinthe du temps errer. Je me baigne dans les grandes vasques du torrent entre les rochers. Pour arriver à la bergerie, j’ai traversé une forêt de grands hêtres millénaires tordus comme des bonzaïs géants... Assise sur le muret de pierres, à l’ombre de la maison, je t’écris pour le plaisir de guider mes pensées vagabondes. Un randonneur descend à flanc de montagne en faisant rouler les cailloux, regarde le paysage et dans ma direction avec une certaine perplexité perceptible dans son attitude... je n’ai pas vraiment l’air d’être la bergère du coin. Deux promeneurs montent par le sentier en pente douce... Ce sont les bergers qui en arrivant font mine de s’émerveiller de trouver à leur porte une sirène ! J’ai passé une journée tranquille à bavarder avec eux. En allant voir un autre berger, rencontré il y a 5 ans - je n’étais pas revenu en Corse depuis le départ de Jean, quelques jours après mon dernier retour - j’ai rencontré un jeune homme perdu dans les sentiers... nous avons cheminé ensemble... et à la bergerie que je cherchais, nous avons fait halte pour la nuit et sommes maintenant à la terrasse d’un refuge en pleine montagne que nous avons rejoint juste avant l’orage de grêle... le dîner est copieux : soupe corse faite de plein de légumes, viande accompagnée de polenta de maïs et de chataigne, fromage corse, que nous avons gardé pour le lendemain, et gâteau de chataignes... Nuit réparatrice bien au chaud et petit déjeuner face à la montagne qui se profile en gris sombre sur fond de nuages menaçants... Plus haut un lac me tente... mais sans soleil espérer se baigner à 2000 mètres est difficile. “Plus facile de traverser les montagnes que la vie “ dit mon jeune compagnon qui rêve à haute voix, faisant alterner citations, vécu et histoire personnelle... Où je l’avais trouvé, en redescendant nos vies ont repris leur cours individuel. Seule aujourd’hui sur les rochers au bord de la cascade, où je me plonge avec délice, je retisse mon armure de lumière, après avoir goûté pendant quelques jours, au bonheur éphémère du partage, des attentions délicates et d’une tendre présence. Les jeunes hommes errants ont un charme illusoire un matin ils s’en vont sans avoir dit leur nom et l’on reste étourdie de leur disparition Ont-ils croisé nos routes ? n’étaient-ils que mirage ? Le vide est toujours là qu’ils comblèrent un moment Les instants de leurs vies dont ils nous firent présent n’existèrent que pour nous. Les avons-nous rêvés ? Nous les avons connus. Mais ils n’ont su de nous que l’éphémère surgi sous leurs tendres regards Source d’inspiration ils ont rejoint le flot anonyme de ceux qu’on ne connaitra pas. Les jeunes hommes errants se perdent dans la nuit. Avril 98, je passe beaucoup de temps avec Mamya, comme on regarde la fin d’un coucher de Soleil pour ne pas manquer l’embrasement du ciel qui lui succède Elle est la merveille qui me retient à Paris Le 1er avril elle me citait l’évangile : évitez les vaines redites ! et je pensais à mes 9 vaines ! |