132jours après
la roulotte

Premier interlude

Le chemin de la simplicité, au-delà de la philosophie profonde est traversé régulièrement par des écueils "pratico-pratiques". Les Interludes proposeront des solutions pour faciliter la démarche des "novices" en matière de simplicité.

 

L'un des premiers pas conseillés dans une démarche simplicitaire est le désencombrement. Désencombrement physique, matériel (on se sépare des objets qui encombrent notre espace de vie), et désencombrement mental (on redonne de la place à notre esprit pour penser par lui-même, pour être libre et créatif).


J'ai lu parfois des choses totalement incohérentes à ce sujet. Se désencombrer n'est pas un acte anodin que l'on pose sans réfléchir. Ne videz pas vos tiroirs sans regarder d'abord ce qui s'y trouve. Ne jetez rien, ne vous « débarrassez » pas. Faites un tri, des choix, donnez, partagez, recyclez de manière créative, mais n'allez pas grossir encore le volume de votre poubelle. Assumez vos anciennes erreurs et vos achats inconscients ou compulsifs et ne vous attaquez pas aux objets en premier. Occupez-vous d'abord de votre cerveau. Là est le plus urgent... et le plus encombrant. Ma vision des choses est qu'il faut d'abord libérer son esprit des pensées qui ne nous sont pas personnelles, et d'attendre d'être réellement apte à penser librement avant de se consacrer au désencombrement matériel. Un objet qui semble aujourd'hui inutile peut retrouver un usage ou à l'inverse, un objet semblant indispensable peut s'avérer ne pas l'être du tout. Il serait fastidieux de devoir recommencer le travail de désencombrement simplement parce qu'on l'a mal pensé au départ tout comme il serait ennuyeux de devoir « racheter » des choses dont on s'est prématurément séparé.


Anesthésié par des milliers d'images commerçantes, par des centaines d'heures de films, de reportages à la pertinence parfois douteuse et de débats télévisés, notre esprit est devenu incapable de s'occuper sainement de notre bien-être. Il faut agir à la source du problème et « désengorger » notre cerveau. Facile à dire mais bien plus délicat à mettre en œuvre... Ma propre expérience est sans doute marginale, en tous les cas elle est radicale... et efficace. Mais si cela semble difficile au premier abord, il est en revanche infiniment agréable de ressentir une nouvelle liberté de penser. La sensation se rapproche, je crois, de celle qu'éprouve une personne restée des mois dans le plâtre et qui, désincarcérée, refait ses premiers pas.


Mais par quoi commencer?


La première chose à faire consiste à remiser votre téléviseur à la cave, au grenier ou chez le premier brocanteur venu1. Pourquoi commencer par ce qui semblera le plus difficile à la plupart d'entre nous? Parce que, primo, selon l'adage, « qui peut le plus, peut le moins ». Il vous sera bien plus facile de vous séparer d'autres objets auxquels vous n'êtes pas attachés particulièrement après vous être libérés de l'influence de cette « boîte à con » comme on la nommait dans les années '70. J'ai lu un jour que la moyenne nationale de temps passé devant la télé était de quatre heures par jour. C'est une moyenne, cela veut donc dire que certaines personnes y passent moins de temps et que d'autres y passent (encore) plus de temps. Songez, quelle que soit la durée réelle que vous consacrez habituellement à cette non-activité, à toutes ces heures récupérées pour vous faire enfin correctement à manger, pour lire ces livres que vous n'avez jamais pu lire, pour faire l'amour en prenant votre temps, pour vous promener, pour vous occuper de vos enfants sans stresser,... La liste des (très bonnes) choses que l'on peut faire est longue... Il ne tient qu'à vous de la consulter et d'y ajouter vos propres idées.


Secundo, au-delà de l'espace « temps » gagné chaque jour, vous gagnerez de l'espace « pensée ». Bien sûr, autour de vous on vous reprochera de vous « retirer du monde », de ne plus vous tenir « informé »... La belle affaire. Pour vous convaincre de l'inexactitude de cet argument en faveur de la « téloche », il vous suffira de prendre deux ou trois journaux de qualité, d'y lire les analyses de l'actualité, de prendre connaissance des « nouvelles » selon plusieurs angles de vision. Après avoir collecté ces informations, comparez-les à celles que vous offrent un journal télévisé. Des images, bien sûr, et « chocs » de préférence, mais pratiquement aucun contenu. On mettra sur un même pied d'importance la cheville foulée d'un footballeur, la remise d'un trophée à un cinéaste et l'assassinat brutal d'un opposant à un régime dictatorial. On vous parlera des poubelles incendiées par des gamins dans une école de province avec autant de dramaturgie que pour l'accident d'avion ou la marée noire. L'affaire sera bouclée en une demi-heure, vous n'aurez rien appris, vous n'aurez aucune vision d'ensemble. Cela ne vous servirait d'ailleurs à rien car demain on vous servira d'autres images sans lien direct avec ce que vous aurez vu aujourd'hui. S'informer de la sorte c'est comme se nourrir de chips, de compote de pommes, de steak haché, de tarte aux fraises, de chocolat et de mayonnaise à l'ail, le tout mélangé grossièrement dans la même assiette. Cette image n'a rien d'exagéré pour autant que l'on regarde la télévision d'un œil critique et indépendant. Après s'en être libéré pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois, votre regard sera bien plus acéré et si par hasard vous assistez à nouveau à l'une de ces « messes média », vous serez bien étonnés de constater à quel point vous vous nourrissiez d'immondices.


La télévision, et les informations en particulier sont volontairement découpées en mosaïque afin de ne pas donner de cohérence à votre analyse. Une étude sur la nutrition et l'obésité a laissé transparaître que notre métabolisme fonctionnait plus lentement lorsque nous sommes devant le petit écran que lorsque nous dormons. De là à penser que nous sommes totalement passifs devant la lucarne et que certains en profitent pour manipuler notre intelligence il n'y a qu'un pas que je franchis allègrement, libre à vous de faire ou non pareil. Mais en observant l'évolution du « télévore » depuis que la télévision existe, on peut remarquer que la dépendance s'accentue au fil du temps. Si on voulait nous droguer de force on n'agirait pas autrement. De la chaîne unique « nationale » diffusant des émissions de 18h à 23h environ, comme c'était le cas dans les années 60, nous sommes passés petit à petit à la possibilité de regarder au minimum une trentaine de chaînes différentes, et ce, 24 heures sur 24. Était-ce pour nous offrir plus de diversité, plus de « libre choix » que le menu télévisuel a été à ce point grossi? Peut-être que oui. Mais le résultat ne correspond pas à la bonne intention initiale... Les émissions sont à présent des concepts soumis à des droits d'auteurs, et qui sont revendus aux autres chaînes avec un panel d'accords commerciaux. Que vous regardiez la télévision belge, française ou tchèque, vous pourrez regarder le même type d'émissions2. Les informations, autrefois présentées avec une couleur un peu différente selon la chaîne ou le journaliste qui les commente sont devenues partout des émissions quasiment clonées. La musique d'introduction, mélange de sonorités électroniques et de tonalités dramatiques (ça fait sérieux et compatissant à la fois) est pratiquement la même partout. Les titres sont annoncés à la file en une minute afin de bien vous gorger de tout ce que le journal va vous proposer aujourd'hui. Imaginez qu'un garçon de restaurant vous assène le menu du jour de cette façon, et je doute fort que vous soyez mis en appétit. C'est pourtant le but. Car à l'instant où l'émission commence, le téléspectateur est à table, revient tout juste du boulot ou d'avoir fait les courses et il est indispensable de l'accrocher immédiatement, au risque de perdre son attention, et pire, son audimat. Devenues de véritables camelots sur le marché de l'audiovisuel, les chaînes de télé serinent leur litanie en espérant accrocher au passage un éventuel client naïf. D'un outil culturel public nous sommes passés à un moulin à paroles sans intérêt, ou plutôt... avec beaucoup d'intérêts privés.


Lorsque vous vous rendez au cinéma, au théâtre ou au concert, vous avez bien souvent payé votre place, pris la peine de sortir de chez vous, de vous déplacer jusqu'au lieu de spectacle. Vous allez vers un échange. Une œuvre artistique contre votre écoute. Vous faites un « effort », vous prenez l'initiative, vous êtes acteurs de la démarche.


Lorsque vous allumez la télévision, certes, vous prenez une certaine initiative en poussant sur le bouton de votre télécommande, mais le geste est tellement minime qu'il devient très facilement un geste conditionné, comme celui de s'allumer une cigarette lorsqu'on voit quelqu'un d'autre en griller une.


En slip, en pyjama, seul ou en famille, à table ou allongé sur votre divan, vous ouvrez une fenêtre par laquelle s'insinuera un envahisseur, un violateur de domicile. Mais la victime est consentante ou semble l'être. Complice en tout cas. Un grand nombre de concitoyens conviennent pourtant de bonne foi que la débilité des programmes télévisuels est profonde. En réalité, elle est abyssale. Pourquoi dès lors sont-ils quasiment tous incapables de couper net l'élan de cette invasion?


Faites ce geste d'éteindre votre télé. Vous éprouverez un certain manque pendant quelques jours. Puis votre cerveau va s'intéresser à d'autres choses. Vous irez peut-être dormir plus tôt, ce qui facilitera votre réveil le lendemain et vous donnera meilleure mine. Vous passerez plus de temps en famille, en couple, vous dialoguerez plus qu'avant. Vous passerez plus de temps sur le pas de la porte ou au pied de la haie de votre jardin à parler avec votre voisin. Vous prendrez votre repas du soir plus sereinement car il ne sera plus parasité par les images qui retiennent toute l'attention ou par l'envie de vite terminer de manger afin d'aller s'asseoir devant « son émission préférée ». Le monde ne viendra plus troubler les instants intimes de votre vie familiale par son image déformée.


Vous passerez hélas pour des arriérés. On vous regardera avec étonnement, voire avec une certaine pitié, lorsque vous direz ne pas connaître la dernière lolita de la nouvelle émission de télé « réalité »3 ou le dernier héros de la nouvelle série télévisée. Les plus attentionnés à votre égard s'inquièteront de vous, déploreront que vous ayez manqué des choses si importantes. Les moins sympathiques vous rétorqueront que vous manquez de culture générale.


Il vous faudra doublement faire preuve de ténacité et de caractère.

Vous libérer de la télévision, c'est aller à l'encontre du courant sociétal global. Nous l'avons vu, le nombre de chaînes de télévision disponibles augmente pratiquement de jour en jour. Le nombre d'appareils augmente lui aussi : bien avant qu'elle soit hors service, on remplace l'ancienne télévision (qui va orner désormais la chambre des ados) par un nouvel appareil plus performant. La taille des télévisions augmente également. La saga des « home cinéma » est entamée avec toutes les dérives que cela implique. Ces téléviseurs ne se satisfaisant pas d'une simple connexion sur le réseau public, leurs usagers sont obligés de souscrire un abonnement aux chaînes numériques payantes (et chères) s'ils veulent bénéficier d'une certaine qualité d'image4.


Dans les années 70 on comparait la télévision à l'âtre autour duquel jadis on passait la veillée à se raconter histoires et contes et à pousser éventuellement la chansonnette, mais aujourd'hui, l'âtre de la plus modeste chaumière est de la taille des cheminées de château où l'on brûlait autrefois des arbres entiers chaque soir.


La même démesure, le même gaspillage de ressources5. Mais la démesure est cette fois généralisée, et ça, ça devrait nous faire peur.

Non seulement cet appareil vous prive de votre vie, mais il vous prive en plus de votre argent. Bien nanti celui qui peut s'offrir ce genre de luxe sans passer par un organisme de crédit. Le téléviseur n'est pas le seul appareil que vous serez contraints d'acheter à crédit, mais dès que vous mettrez le doigt dans cet engrenage, vous serez piégés. Pendant des mois, de l'argent que vous ne possédiez pas sera attribué à des achats dont l'utilité réelle est plus que discutable. Pour pouvoir vous acquitter de cette dette il va vous falloir travailler. Travailler même beaucoup, si l'on compte qu'il faut également rembourser le prêt pour l'automobile, le carburant, l'assurance, la nourriture, les factures d'eau et d'électricité, le loyer ou le prêt hypothécaire étalé sur 25 ans. Il faudra vous nourrir, payer la cantine des enfants ou la crèche, les vêtements, les notes de téléphone... D'aucuns vous diront qu'ils vivent très bien comme ça. Ces objets pour lesquels vous travaillez sont le signe évident du progrès, du confort, du bonheur. Pourtant, la consommation d'antidépresseurs, le taux de suicide sont en étroite progression avec la multiplication des biens matériels.


Les biens matériels sont censés agrémenter notre existence, faciliter certaines tâches qui, sans eux, seraient peut-être fastidieuses. Or le bénéfice lié à cette possession s'avère peu fidèle à ce que ces objets nous promettaient par l'entremise du vendeur, des messages publicitaires.


J'ai pu lire un jour un joli slogan figurant sur une affiche. Écrit en cercle, cela disait « Travailler plus pour »... travailler plus bien entendu, la petite phrase se répétant en boucle de façon perpétuelle.


Qu'est-ce donc que ce bonheur tant vanté qui fait de nous ses esclaves? Pour quatre heures

 
 de lavage de cerveau grignotées sur vos heures de sommeil, de vie de famille ou de vie sentimentale, vous êtes condamnés à passer 8 heures au turbin et au minimum deux autres dans les transports en commun ou les embouteillages. Quelle perte de temps, quelle fuite de votre vie.


Tourner votre téléviseur vers le mur ne va pas vous permettre de vivre immédiatement sans travailler : vous êtes encore prisonniers d'un tas d'autres choses, mais c'est le premier pas qui compte, et votre liberté, tout à coup, vous semblera bien plus proche. Plus proche qu'elle ne l'a jamais été. Elle sera palpable, accessible, concrète. C'est cela qui vous donnera la volonté de progresser encore et de continuer cette évasion d'un monde dont vous désirez vous affranchir.





1 Il est utile de chercher également à faire don de vos objets dans une « ressourcerie », ou un magasin où ces objets seront revendus à très bas prix et dont le bénéfice de la vente servira à aider les plus démunis. « Les petits Riens », « Oxfam Solidarité » sont des exemples.

2 A l'instar des programmes proposés, il y a moyen aujourd'hui de parcourir Bruxelles, Lisbonne, Paris ou Prague en n'ayant pas changé de décor fondamentalement, les enseignes publicitaires, les centres commerciaux sont identiques d'une ville à l'autre. Seule la langue parlée diffère...

3 Il est étonnant d'ailleurs que ce « style » de télé soit nommé réalité alors qu'en analysant le contenu en profondeur on peut arriver sans peine à la conclusion que ce qui est présenté dans ces émissions, c'est tout ce que l'on voudra, sauf... la réalité!

4 J'ai assisté un jour à une discussion entre un client et un vendeur dans un magasin d'appareils électroménagers. Le client déplorait que son téléviseur gigantesque ne lui offrait une image correcte que lorsqu'il regardait un DVD. Le vendeur lui a conseillé de s'abonner à une chaîne numérique, ces téléviseurs ayant été mis sur le marché à cette intention.

5 On estime que la fabrication d'un PC consomme au total 2 tonnes de matériaux (minerai, énergie,,,,). Sachant que l'obsolescence de tous ces appareils est programmée pour nous en faire changer nous conduit à être infiniment voraces aux dépens de notre environnement.