L'évolution de l'esprit est étroitement liée aux expériences de vie, et les expériences de vies ne surviennent en général qu'en fonction de l'évolution de l'esprit.
La façon la plus ordonnée de classifier les passages d’un sujet au suivant aurait pu être une liste sous forme d’abécédaire. Il aurait suffit de prendre la lettre « A » dans un dictionnaire et y puiser les mots qui semblent significatifs. Mais cela ne ressemblerait pas au hasard de la vie. Nous ne vivons pas les choses dans l’ordre ou selon un programme préétabli. Les événements de l’existence surviennent selon une logique qui nous échappe bien souvent… Puisqu’il s’agit d’un « aller simple », autant commencer par le début du voyage... L’année 1963 . Historiquement, on note quelques événements marquants cette année-là. La Belgique s’offre un nouveau billet de cinquante francs, la Joconde s’offre un voyage de deux mois en Amérique, Valentina Terechkova s’offre un voyage dans l’espace et devient ainsi la première femme à accomplir cet exploit, le président Kennedy s’offre un voyage au pied du mur de Berlin avant d'être assassiné quelques mois plus tard à Dallas et quelques bandits s’offrent deux millions et demi de livres sterling en attaquant le train postal Glasgow-Londres. Martin Luther King lutte activement contre les discriminations et les inégalités des droits, le fameux téléphone rouge reliant Moscou à Washington est installé… On déplore le décès des 129 membres de l’équipage du sous-marin américain « Thresher », de la « môme » Piaf, de Jean Cocteau, d’un père de l’Europe, Robert Schuman et du pape Jean XXIII. Environ un million de véhicules en circulation sur les routes pour environ neuf millions d’habitants.1 Deux ans plus tôt, le « Super Bazar » s’est ouvert à Auderghem. 900 places de parking, 26 caisses et 8500 m2 de surface. C’est le plus grand d’Europe.
Si je fais référence à ce lieu de commerce, c’est parce qu’avec ma mère nous y allons tous les vendredis. Nous partons en bus, nous allons « faire les courses » et puis, mon père arrive. Revenu du travail il nous rejoint directement sur place pour gagner un peu de temps. Une famille à nourrir, un salaire d’ouvrier, des heures supplémentaires, des fins de mois difficiles, voilà autant de paramètres qui vont déterminer notre façon de consommer. Consommer ? Non, acheter. A cette époque on ne réduit pas encore ouvertement les gens au statut de consommateur, on utilise encore le terme trompeur de « client ». Le client est roi, en tous les cas, c’est ce que l’on nous dit et il s’en trouve plus d’un pour le croire, voire même l’affirmer. On discute le prix, on exige la qualité, et le commerçant, serviable et dévoué répond à nos attentes. Les pages de publicité dans les revues, sur les affiches murales en attestent. « Un client satisfait ou remboursé ! » est le slogan qui orne l’entrée de ce temple capitaliste. A deux rues de notre maison, pourtant, une petite épicerie de quartier existe. On y trouve un peu de tout, depuis le morceau de fromage à l’éponge à vaisselle en passant par les légumes et la tranche de jambon. La marchande est d’origine slave et on la nomme (ou on la surnomme) « Vajda ».
Ce n'est pas le seul commerce du quartier, loin de là. Juste en face se trouve l'un des trois ou quatre salons de coiffure qui se partageaient la chevelure de la population locale. À 500 m de là, une boulangerie, une boucherie, un bureau de poste, une pharmacie un marchand de peinture et un bistrot s'étalent le long d'une rue qui va vers la forêt de Soignes. Dans l'autre sens, à égale distance à peu près, une petite place avec une église, un droguiste dont le magasin répandait une odeur indéfinissable composée d'un mélange de térébenthine et de produit de nettoyage. Trois boulangers, deux bouchers, une supérette, un marchand de chaussures, une pharmacie, deux librairies dont l'une est plutôt papeterie et l'autre est plutôt un bureau de tabac. Un marchand de fromage et de vin, un fleuriste, et en allant au bout de l'avenue, vers l'école communale, on trouvait encore une « wasserette »2, une mercerie dont les tiroirs plats allant du sol au plafond recelaient probablement tout ce que l'on avait inventé en matière de boutons et de fil à coudre. Pour finir, un petit magasin, un « bollewinkel » où les gamins pouvaient aller chercher des bonbons aux couleurs tapageuses, des chocolats, des pastilles fondantes et surettes, des spaghettis rouges, noirs, verts à chiquer longuement. On y trouvait quelques babioles comme des décalcomanies, des petits jouets à 5 francs et de la poudre à diluer dans un peu d'eau pour se faire du jus d'orange (ou prétendu tel), à moins que l'on ne préfère mouiller un doigt pour le tremper dans le sachet et le sucer ensuite en s'imprégnant de ce délicieux goût chimique. La grenadine était rouge et le sirop de menthe était vert, mais l'intensité de leurs coloris ne devait rien à la nature de la plante ou du fruit que ces sirops étaient censés contenir. Dans ces magasins on emballait les poireaux dans du papier journal, les ménagères avaient leur filet à commissions, toujours le même jusqu'à ce qu'il soit totalement usé. Comme le sac à pain. La boulangère déduisait 25 centimes3 du prix lorsque l'on réutilisait son sac. Désirait-on de la bière? Le brasseur passait toutes les semaines et il suffisait de sortir ses vidanges sur le pas de sa porte pour qu'elles soient remplacées par des pleines. On faisait de même pour le lait et les œufs, et lorsque le moment était venu de payer sa note, il suffisait de laisser une boîte sur le seuil avec l'argent compté juste . Dans notre rue, la moitié des ménages ne possèdent pas de voiture et s'en trouvent très bien.
Les commerces du quartier ne semblent pas souffrir encore de la concurrence que leur font subir les grandes surfaces. Aujourd'hui, la plupart de ces commerces ont disparu. Seule la petite place abrite encore son lot de petits magasins, mais chaque année le décor change. La droguerie est fermée et un restaurant chinois lui a succédé, suivi d'une boutique de lingerie remplacée elle-même par une agence immobilière... qui fermera sans doute très prochainement pour laisser la place à un Night Shop quelconque. En dix ans de temps les commerces se sont succédé à un rythme soutenu alors que jadis on pouvait se rendre pendant trente ou quarante ans à la même adresse et être assuré d'y retrouver ce que l'on est venu chercher et d'être servi par la même personne. Autres temps, autres usages pourrait-on dire, mais si l'on prend un peu de temps pour y regarder de plus près, on s'aperçoit que cette frénésie du changement nous a fait perdre de précieuses relations humaines. Est-il encore utile de prendre le temps de parler avec la personne qui se trouve de l'autre côté du comptoir si l'on sait à l'avance que d'ici quelques semaines ou quelques mois elle sera remplacée par quelqu'un d'autre? Il en est de même pour ces employés mal payés qui triment dans les rayons des supermarchés : la personne qui vient leur demander conseil n'est qu'une personne inconnue perdue au milieu de centaines d'autres, sans compter que le produit pour lequel elle demande conseil est également perdu parmi tous les autres et que l'employé, malheureusement, n'a aucune idée des différences qu'il y a entre eux. Une farine est une farine, il n'y a en fait que le prix qui change...
Sous couvert de nous rendre la vie plus agréable, la publicité envahit chaque jour un peu plus notre espace visuel et sonore (notre vue et notre ouïe) par des affiches, des spots télés ou radios. Notre odorat est de plus en plus agressé par les déodorants, désodorisants et autres parfums d'ambiance. Notre goût est perverti par l'excès de sel, de graisse, de sucre et d'additifs chimiques dont les produits alimentaires industriels regorgent. Notre toucher semble le seul sens qui soit encore intègre, mais d'ici la fin de cet ouvrage il se pourrait bien que je comprenne sous quel angle il a été lui-même attaqué.
Entourés de parfums trompeurs, d'images faussées, de goûts trafiqués, nous perdons l'essence de notre communication entre humains. Cela me semble extrêmement dangereux car cet isolement physique et psychologique finira par anéantir tous les repères indispensables à notre cohésion sociale. Les geôliers ont bien compris le principe de l'isolement pour vaincre toute velléité de mutinerie ou acte de révolte. Certes notre isolement n'est plus le fait de murs de pierres et de portails munis de barreaux, mais son évolution peut être comparée à celle de l'antique camisole de force des asiles : on ne sangle plus un dément avec du cuir et de la toile, on l'anesthésie chimiquement. Nous sommes entourés de murs chimiques invisibles et notre esprit critique s'en trouve affaibli.
La simplicité s'agrémente souvent de cette petite phrase ; « Moins de biens, plus de liens ». Je crois essentiel de prendre conscience de ce que cela implique au sein de notre identité humaine profonde : posséder moins de biens, bien sûr, mais surtout retrouver le contact avec l'autre, un contact vrai, simple, non faussé par des artifices. Peut-on vivre loin des autres? Sans doute une certaine distance nous donne l'impression d'un espace personnel agrandi, mais l'isolement complet vers lequel nous nous dirigeons risque bien un jour de nous être fatal. Égarés au sein d'une société sans échange humain, les guichets automatiques et les machines à avaler les vidanges auront bien vite raison de notre équilibre organique.
Les années durant lesquelles les petits commerçants ont disparu sans que l'on songe à s'en étonner outre mesure font partie de ce que l'on nomme habituellement les « Trente Glorieuses ». Pourquoi glorieuses? Parce que tout va bien dans le monde? Parce que la paix y règne partout? Parce que les humains sont enfin égaux entre eux? Pas du tout, loin s'en faut malheureusement. Les essais atomiques se multiplient, ils sont destinés à permettre bientôt d'anéantir son prochain et la totalité de la planète en même temps en poussant juste sur un bouton. Quelques révolutions sanglantes, quelques guerres hautement mécanisées servent de laboratoire de destruction massive d'êtres humains. On accélère la perte de la biodiversité restée jusque là quasiment anecdotique. On vend librement des pesticides extrêmement dangereux, on introduit sur le marché des médicaments qui causeront des générations entières d'enfants handicapés. On va sur la lune non pas dans une volonté universelle de découverte mais dans une course effrénée pour y arriver avant l'autre grosse puissance militaire et économique4. La planète est divisée en deux blocs et entre eux poussent toujours plus de missiles nucléaires. Les dictatures militaires naissent et renaissent d'un bout à l'autre des continents et les cris des militants libres mais révoltés se mêlent à ceux que l'on torture au fond des caves des casernes ou des commissariats. Plus que jamais l'esprit humain s'ingénie à étriper l'autre avec des moyens toujours plus performants. Le culte de l'image choc entame sa désespérante ascension. Alors que les téléviseurs remplacent petit à petit le dialogue familial, les images entrent dans les foyers et vont anesthésier petit à petit l'esprit critique des citoyens. Politique, (mascarade ou assassinat selon le jour), économie (hausse du prix du pétrole ou allongement des files de chômeurs), spectacles, débats, variétés, films, reportages, les émissions en tout genre ont déjà leur public cible lorsqu'elles s'insinuent dans les maisons. On montrera du doigt ceux qui « savent continuer à manger » en voyant des images de désastres, de famines ou d'extermination raciale. Pourtant, quelques dizaines d'années plus tard les chaînes de télévision se ruent à qui mieux mieux dans une course à la surenchère visuelle. Sommes-nous tous devenus des monstres affamés de sang pour que ces organismes dits culturels se dépensent autant pour nous abreuver de ces images de crash aérien, de monceaux de cadavres faméliques à l'heure où nous sommes censés prendre un repas paisible bien mérité après une journée de labeur? Il faut croire que oui puisque cette course éperdue s'accélère encore et encore chaque jour. Comme ces médecins de l'ancien temps convaincus qu'en ingérant chaque jour une dose croissante de poison mortel on pouvait s'en trouver immunisé, le culte de la violence gratuite pourrait être considéré comme une mise en condition des masses populaires afin de les conduire progressivement à être aptes à admettre l'inadmissible.
Glorieuses, ces années n'ont en fait aucune raison de l'être si ce n'est sous le regard d'un économiste. Loin de vouloir jeter le discrédit sur une profession somme toute exercée par des gens honorables, on peut se demander pourtant ce qui pousse les analystes du monde par le chiffre à réduire suffisamment leur champs de vision pour ne tenir compte finalement que des hausses et des baisses de marché sans se soucier du destin des humains qui vivent sous ces additions et ces soustractions. Pour qui furent-elles glorieuses ces années? Pour ce que l'on appelait l'Occident à cette époque, à savoir les États Unis et l'Europe de l'Ouest. A cette époque, elle est séparée de l'Europe de l'Est par ce que l'on appelait le « Rideau de Fer », gracieux euphémisme pour définir ce que l'humain a construit de plus gigantesque pour séparer des peuples depuis (peut-être?) la muraille de Chine. Il ne s'agit pas seulement de poteaux et de fil de fer barbelé ou électrifié, il ne s'agit pas seulement d'un mur de béton coupant Berlin en deux morceaux, il ne s'agit pas seulement de miradors, de mitrailleuses et de postes frontière quasiment infranchissables... Il s'agit également de la plus vaste entreprise de désinformation générale. D'un côté du mur comme de l'autre, s'il passe parfois un cri de désespoir émis par des gens dont la famille a été séparée arbitrairement, il faut bien avouer que l'on se regarde surtout en chiens de faïence. A l'Est les communistes sanguinaires, à l'Ouest les capitalistes pervertis. Aussi caricaturale que puisse paraître cette description, elle est malheureusement fort fidèle au climat qui régnait à l'époque entre les deux blocs et à la vision que l'on avait de ceux qui vivaient de l'autre côté.
Cette « guerre froide » est issue de la guerre 1940-1945 : au moment où l'Allemagne nazie a capitulé, les forces armées soviétiques et les forces alliées se retrouvent quasiment face à face au milieu de Berlin, ville réduite à un gigantesque amas de gravats. Les tractations politiques ont pris la main aux velléités belliqueuses et on a opté pour une certaine « sagesse » : plutôt que de continuer la guerre, on se partage le territoire européen. Personne ne demande l'avis des Polonais, des Tchèques, des Belges, des Luxembourgeois ou des Hollandais. On trace une ligne fictive, une frontière économique et politique entre les peuples et puis chacun rentre chez soi. Ou presque. D'un côté comme de l'autre, l'appui militaire dont on a bénéficié pour être libéré du nazisme se paye. Cher. Très cher... Du côté Ouest on choisit de signer un pacte 5 qui va lier les nations européennes aux USA pendant des décennies. En résumé, il s'agit d'une ligne de crédit contractée afin de recevoir des sommes d'argent colossales6 pour permettre la reconstruction après la guerre. En contrepartie, les états s'engagent à importer denrées et matériaux des États Unis. Cette manœuvre permettra aux USA d'éviter une forte récession économique due à la cessation des hostilités. La machine de guerre américaine est grande génératrice de ce que l'on nomme communément la « croissance ». Pourtant, cet asservissement économico-politique imposé par les Américains perdra rapidement de sa pertinence, l'économie étasunienne étant remise en selle d'elle-même dès 1959 lorsque les USA reprennent à leur compte propre la vieille guerre d'Indochine que les Français avaient perdue. Plus de 500 milliards7 de dollars seront « investis » dans ce conflit. Triste exemple que cette nation dévastée par des centaines de milliers de tonnes de bombes incendiaires, de défoliant, etc... au profit des marchands d'armes et de l'économie made in USA. Car la croissance des uns justifie toujours la souffrance des autres. Une guerre signifie pour certains mort, horreur, hécatombes et charniers, pour d'autres cela revient à signer un contrat juteux avec des partenaires fiables.
Les États-Unis ne sont pas seuls à pratiquer ce jeu de la monnaie mortelle, le « bloc de l'Est » jouant un jeu fort similaire de son côté et l'Europe occidentale ayant fort à faire pour conserver ses colonies8. Toutes ces guerres coûtent énormément d'argent mais en rapportent tout autant. Bien plus même. Économiquement parlant, faire la guerre est une activité extrêmement lucrative. En revanche, les pertes humaines, si elles sont comptabilisées sous formes de statistiques, n'entrent jamais dans les tableaux des économistes. J'ai souvent entendu dire que la croissance était censée apporter le bien-être, ou, de façon plus modérée, « qu'une certaine croissance apporte un certain accroissement du bien-être ». Mensonge aussi éhonté ou naïf que de dire que l'argent n'a pas d'odeur. Pour un nez un tant soi peu humaniste, chaque billet de banque pue la souffrance. Mais cette odeur de souffrance, le capitalisme n'aura de cesse de nous la cacher. Les moyens dédiés à la propagande seront illimités, tant au niveau financier qu'au niveau de la manipulation intellectuelle. Aujourd'hui, les outils d'analyse des réactions humaines sont devenus très performants. Il nous appartient cependant de nous en émanciper.
Lorsque nous faisons nos achats en grande surface, bon nombre d'entre nous possédons de multiples cartes de fidélité, de cartes censées nous faire bénéficier « d'avantages »... Qui donc se méfie de ces petites cartes en plastique apparemment inoffensives? Qui se doute de tout ce qu'elles disent sur nous lorsque nous la passons au scanner de la caisse? Certes, nous recevons en retour quelques centimes, quelques « points bonus » pour nous inciter à en faire systématiquement usage. Cela nous permettra d'acquérir à peu de frais quelque brimborion (pour endormir notre méfiance?). En revanche, nous donnerons tellement d'informations sur nous, nos goûts, nos habitudes (vestimentaires, alimentaires,...), notre identité (homme, femme, parent...), que les centres commerciaux seront à même d'aménager leurs rayons de façon optimale pour nous persuader de faire des achats que nous n'aurions probablement pas faits sans cette manipulation. Ces cartes, en résumé, permettent aux magasins de choisir de proposer la bière en promo juste à côté des langes pour bébés le jeudi car, statistiquement, c'est le jour où les jeunes pères de famille viennent faire leurs courses en plus grand nombre. Le lundi sera le jour des vieilles dames, le mercredi celui des ados, etc... Caricatural? Sans doute, oui. Mais combien vrai cependant. Car n'imaginez jamais que le capitalisme ait la moindre intention bénévole à votre égard. S'il donne, c'est pour mieux prendre. Aucun acte capitaliste n'est autre chose qu'un investissement pour générer du profit.
Durant ces années, le capitalisme a cependant eu quelques démêlés notables. Mai 68, le mouvement Hippie, les groupuscules activistes usant de violence comme les RAF9, les moines bouddhistes s'immolant par le feu, les manifestations de travailleurs, les grèves générales, les usines autogérées par le personnel, etc... Le monde occidental est partagé de façon très nette entre le Capital (incarné, identifié par le patronat) et le Travail (incarné par les masses populaires, par le monde ouvrier). Cette scission sociale et politique fidèle aux écrits de Karl Marx associée à la répartition géographique de la « droite » et de la « gauche » donne une impression fausse de clarté, de limpidité. Le citoyen, qu'il tienne de l'une ou de l'autre conviction s'imagine vivre dans un monde où les bons et les méchants sont clairement identifiés. C'est bien entendu un leurre, d'autant plus efficace et trompeur qu'il a depuis longtemps été expérimenté.
L'adage disant que pour mieux régner il faut diviser prend ici tout son sens. Imaginez un instant que vous viviez avec deux autres personnes dans un espace clos et avec des ressources relativement limitées. Pour vivre sainement et le plus longtemps possible vous pourrez opter pour une politique de sobriété et de partage équitable, pour une solidarité sincère. Chaque membre de la petite communauté mettra son imagination, son intelligence, sa force physique au service du bien-être commun et tâchera, sans gaspiller les ressources d'améliorer autant que faire se peut les conditions d'existence des trois cohabitants. Cette situation peut perdurer sans conflit, sans injustice et sans épuiser les ressources tant que les membres de cette communauté penseront à trois et dans leur intérêt commun. Il va sans dire que le capitalisme n'a jamais choisi et ne choisira jamais cette option.
Vous avez également la possibilité de décider de vous approprier la totalité des ressources en affrontant vos congénères et en tâchant, sinon de les éliminer, en tous les cas de les asservir. Vous profitez d'une part excessive des ressources, vous vous assurez une certaine suprématie et instaurez un régime hiérarchique. Vous au sommet, un autre à votre service et le troisième totalement écrasé. Il y a évidemment quelques risques à opter pour cette solution-là. D'abord, vous n'êtes pas sûr d'emporter le combat. Vos congénères sont peut-être capables de se défendre et de vous rosser avec tellement de détermination que vous pourriez très bien vous retrouver tout en bas de l'échelle hiérarchique que vous aviez imaginée. Ensuite, la hiérarchie est un système instable car chaque étage supérieur de sa structure est sujet à convoitise et toute position dominante suscite de la part du dominé une envie d'inverser un ordre qui lui semble injuste. Vous ne serez jamais tranquille. Il vous faudra vivre constamment sur vos gardes et dépenser beaucoup de temps et d 'énergie à maintenir cet état de choses. Vous risquez constamment de devoir vous remettre à vous battre et donc, de prendre un mauvais coup. Cette solution a été très longtemps la politique du capitalisme. D'attaques de châteaux forts en Croisades, de guerre de religion en guerre civile, de conquête de l'Ouest en colonisation de l'Afrique, l'échiquier politique et économique n'a cessé durant des siècles de basculer d'une manne à l'autre et plus d'un roi fut mis mat10. Révoltes, mutineries, révolutions, toutes ces émotions politiques incontrôlées sont très mauvaises pour l'économie, mauvaises pour les affaires. Il vous faut imaginer autre chose.
Pour garantir votre sécurité, il ne faut pas aller au combat vous-mêmes, il faut convaincre un autre d'y aller à votre place. Pour garantir votre position hiérarchique, il ne faut pas seulement asservir l'un et écraser l'autre, il faut conduire vos congénères à ne pas convoiter votre place, mais à convoiter constamment la place intermédiaire et les aider, chacun à leur tour à y accéder sans pour autant que votre aide soit connue de tous. Votre discrétion et votre faculté de mensonge seront les garants de votre tranquillité. Vos congénères, leurrés par vos manœuvres politiques, pervertis par vos financements occultes et dépendants de vos libéralités passeront le plus clair de leur temps à se haïr et se battre. Pendant ce temps, vous, le fameux troisième larron, il vous suffira de gérer tout cela d'assez loin mais avec une attention soutenue pour que votre position enviable ne soit jamais sous les feux de la rampe et que vous puissiez sereinement en profiter durablement. Il ne tiendra qu'à votre vigilance et votre ingéniosité pour que cela perdure éternellement. Voilà ce que le capitalisme a finalement décidé de choisir pour option. La discrétion, la vigilance se nomment aujourd'hui services secrets. Les outils mis en œuvre pour convaincre les uns et les autres de leur mutuelle antipathie furent jadis la guerre de 1914-1918, celle de 1940-1945, la guerre froide, etc... Aujourd'hui, on ne nous désigne plus clairement d'autres nations comme étant nos ennemies, on désigne plutôt des minorités. Intégristes musulmans, réfugiés « sans papiers », indépendantistes de pays colonisés,etc...
Dans un but inavoué de nous faire accepter l'horreur inadmissible, on change son vocabulaire, on l'édulcore pour en faire plus facilement passer l'amertume. Il n'est plus permis de dire aveugle ou sourd, il faut dire « non voyant » et « malentendant ». De même, il n'est plus de bon ton de se dire nationaliste, raciste, fasciste. Aujourd'hui on est supporter d'équipe de football pour que notre nationalisme puisse s'exprimer sur le ton bon enfant des slogans sportifs, on exige des immigrés qu'ils « s'intègrent » afin que leur identité culturelle, leur accent ne fasse pas tache dans notre société aseptisée, on devient « ultra libéral », c'est à dire que l'on tolère la famine et l'agonie de centaines de milliers de personnes pour avoir son ordinateur, sa voiture, son téléphone portable. On ne parle plus de dictature, on dit « mondialisation ».
La politique de mondialisation, avec la complicité des états, permet à des sociétés privées de définir quel peuple travaille et à quel tarif, quel peuple possède des biens et à quel prix, quel peuple mange et quel est le menu. Cette politique entretient la convoitise en baissant le pouvoir d'achat des uns et augmentant celui des autres , entretient la haine en alimentant le nationalisme des uns et l'intégrisme religieux des autres, et elle s'assoit durablement grâce à la monnaie dont la valeur fluctuante est définie comme seul indicateur de richesse ou de pauvreté.
On reprochera peut-être la simplification radicale de mon analyse politique et économique de l'humanité en réduisant celle-ci à trois personnes anonymes évoluant selon un canevas très basique. Il est certain que les mécanismes de notre société sont bien plus complexes, ne fût-ce que parce que nous sommes bien plus que trois sur terre. Mais si la société humaine est comparable à une horloge aux rouages finement élaborés par de savants techniciens, le cadran solaire primitif de mon analyse n'en donne pas moins l'heure juste, lui aussi. Comme disait un peintre anarchiste dont j'ai malheureusement oublié le nom, il est inutile de couvrir un mauvais dessin avec de la peinture. Même en développant la meilleure technique, les meilleures couleurs, si le dessin initial est mauvais, le tableau sera mauvais. Les politologues, les économistes, les sociologues, les journalistes, bref, tous ceux qui, sous prétexte d'une expertise qu'ils se vantent de posséder, ne font finalement qu'attirer notre attention sur la croûte de peinture sans jamais oser proclamer bien haut que le dessin initial est d'une facture médiocre.
Le dessin initial de notre société est non seulement médiocre, il est lamentable. On y a mis de la couleur : de-ci, de-là, un peu de solidarité, un peu de couverture sociale, quelques réfugiés politiques accueillis poliment, quelques otages libérés, quelques anciens nazis arrêtés et jugés, quelques dictateurs renversés, quelques gagnants à la loterie, quelques malades guéris, quelques héros volant au secours d'une veuve ou d'un orphelin, quelques prix Nobel attribués selon la mode du moment, quelques humanistes décorés, quelque détenu de l'apartheid devenu président. Mais sous cette peau craquelée dont la couche extérieure pèle, se cache une création de bas étage, un croquis maladroit, un gribouillis infect. Il faudrait être bien naïf pour ne pas s'en apercevoir. Je fus naïf autant qu'un autre, plus qu'un autre sans doute car j'ai rêvé de vivre dans un monde équitable où chacun possèderait ce que moi je possédais, moi, petit occidental joufflu né en 1963 dans un pays ressemblant au magasin de Saint Nicolas. Bien que conscient des inégalités, bien que conscient des réalités économiques, des réalités politiques et de la réalité écologique, j'ai vécu de nombreuses années avec le nez sur la toile sans prendre le recul nécessaire pour voir vraiment de quoi est fait le monde.
La simplicité n'est pas un définitif « retour en arrière », c'est seulement faire un pas en arrière. Un seul suffit pour y voir clair et comprendre. Il reste alors le choix de s'indigner de cette lamentable croûte ou de quitter cette salle de musée. S'indigner est facile, il suffit de protester quelque peu et de faire un peu de bruit. Descendre dans la rue en clamant quelque slogan, casser au besoin quelques vitres, brûler quelques voitures ou quelques effigies, casser quelque gendarme, molester quelque patron ou créer un groupe de défense, un parti politique, un syndicat. Ces revendications, ces actions relèvent du court terme, au mieux du moyen terme. Prenons pour exemple notre sécurité sociale acquise à coup de grèves générales, de pavés et d'élections à main levée dans les hangars des usines par des ouvrières et des ouvriers qui voulaient changer les choses. Trop dérangeante pour le Capital elle se fait aujourd'hui détricoter progressivement par nos politiciens asservis et leurrés par le mirage de la croissance. Les hangars d'usines sont vides : les machines sont parties, le travail a été délocalisé. Ailleurs, des paysans affamés croient pouvoir vivre une vie meilleure en allant rejoindre ces cohortes de pauvres travailleurs exploités qui alimentent les fabriques. Toujours cette roue qui tourne et nous met soit en haut, soit en bas alors que quelques nantis actionnent la manivelle.
Aujourd'hui, j'ai lâché prise, j'ai lâché cette roue, je reprends mon indépendance et je ne confie mon existence à personne d'autre que moi-même ou en tous les cas à aucune personne que je n'aurais moi-même volontairement choisie. Ca donne le vertige, ça fait peur, mais quelle sensation de liberté enfin retrouvée... La simplicité est un choix volontaire, je l'ai déjà mentionné. La volonté permet de lâcher prise, mais elle doit également permettre de progresser dans sa nouvelle vie en gardant toujours le nez éloigné du tableau. Il est tellement intégré dans nos gène de s'en rapprocher qu'il faut garder son esprit en éveil. S'approcher trop du tableau risque de se faire happer à nouveau par la roue qui tourne... 1 Tous véhicules compris : voitures, motos, véhicules utilitaires. Ce chiffre a quadruplé depuis. 2 Un pressing 3 Des centimes de franc belge. Cela représentait environ un cent soixantième d'euro 4 Si l'Espace avait recelé autant de richesses, de ressources et s'il avait été peuplé, je crains fort qu'il ne se soit soldé par un gigantesque massacre comme le fut la conquête des Amériques. 5 Le « Plan Marshall » 6On parle d'un montant de 13 milliards de dollars répartis sur 16 pays. Cette somme équivaut aujourd'hui à environ 100 milliards de dollars US. 7 Valeur du dollar en 2005 8 Il serait plus juste de dire que des nations réduites à l'esclavage sous le joug européen ont beaucoup de mal à s'en libérer et retrouver leur indépendance légitime... 9 Rote Armee Fraktion : groupuscule révolutionnaire d'extrême gauche considéré comme "terroriste". La plupart des membres de ces groupes ont été retrouvés "suicidés" dans leurs cellules... Se sont-ils suicidés ou ont-ils été suicidés? Seuls les états sont habilités à faire régner la terreur sans en prononcer le nom. L'usage de la violence est toujours discutable, mais le "terrorisme" n'est pas ce que l'on essaie de nous faire passer pour tel. 10Ils furent cependant bien moins nombreux que les pions couchés définitivement sur le plateau de jeu. |