28jours après
la roulotte

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Simplicité volontaire et décroissance, projet de vie et réflexion(s)

Avant-propos.
 
 Il est indéniable que notre chemin sur terre ne va que dans un seul sens et si certains d’entre nous le déplorent, force nous est de constater (avec regret ou non) que ce qui naît aujourd’hui sera irrémédiablement conduit à disparaître demain ou après-demain. À la naissance nous recevons toutes et tous un « aller simple » pour l’autre extrémité de notre existence, et quoi que nous fassions, jamais hier ne sera aujourd’hui, le temps passant inexorablement sans s’arrêter ne fût-ce qu’un instant.
 


Sans tomber dans la nostalgie ni le passéisme, ce constat n’a malheureusement rien de rassurant et cette trilogie « naissance, vie et mort » peut nous sembler terriblement réductrice. Est-ce pour donner plus de volume, plus d’épaisseur à nos existences que nous nous sommes rués vers une consommation immodérée de biens matériels ? C’est l’avis de certains. Je ne m’associe pas totalement à cette justification indulgente de nos comportements. Je ne nie pas non plus que la peur ait influencé nos agissements. Je crois que l’humanité a vu des peuples qui ont su garder leur place au sein de la nature, naître, vivre et mourir sereinement en ne commettant aucun dégât alentour, alors que d’autres peuples ont établi leur culture et leur développement sur l’exploitation et la destruction sans pitié de leur univers. Selon Régis Blanchet1, deux courants de pensée fondamentaux se sont toujours distingués au sein des philosophies humaines : la pensée de la forêt et la pensée du désert. Alors que les peuples tenant de la pensée de la forêt s'adaptent à leur environnement et s'y développent en juste mesure sans détruire cette nature essentielle à leur survie, les peuples tenant de la pensée du désert souffrent, culpabilisent et s'entretuent sous couvert de religion (ou d'autres prétextes censés légitimer leurs actes). Ils détruisent leur environnement, exploitant sans merci végétaux, animaux et humains aux seules fins de la satisfaction d'une minorité dominante. Seule la promesse d'un paradis postmortem a permis aux dominés de supporter tant bien que mal leur condition sans se révolter. Ou presque. À l'heure où les ressources viennent à se tarir l'une après l'autre, où les premiers signes indéniables que la nature nous lance en guise d' avertissement, les peuples ont perdu quasiment toute faculté de révolte. Le Paradis promis n'est plus un Ciel bleu où passent les Anges, mais une maison avec garage et cuisine équipée, et dont les quatre façades sont entourées d'une verte pelouse sous arrosage automatique. Perdus par l'espoir d'accéder un jour à ce Nirvana, victimes de la plus féroce doctrine prêchée depuis les temps immémoriaux, les peuples se rendent au temple de la consommation et de la concurrence en perdant toute notion de solidarité et d'humanisme.

 

Le propos ici n’est pas de brosser une panoplie exhaustive de tous les modes sociétaux que l’humanité a connus jusqu’à présent ni de définir ceux qui furent les moins néfastes, mais de détailler, presque jour après jour, le cheminement qui permettra à un citoyen « lambda » de quitter un monde falsifié et perverti pour retrouver un monde vrai et naturel où ses racines pourront s'ancrer de manière durable. Un monde où il pourra renouer le lien à la Terre et se remettre à vivre en liberté au sein des lois de la nature, celles qui sont les seules valables sur notre planète, quoi que l'on ait pu dire ou affirmer depuis des siècles.


Comme on explique un itinéraire, comme on griffonne une recette de cuisine, cet « Allez Simple! » donnera des pistes de réflexion, des idées, des « trucs et astuces » glanés de-ci, de-là au fil du temps et des rencontres. Il sera également un regard fort critique et sans concessions sur les errements de notre société dont la base première s'appuie sur des piliers tels que l'inégalité, l'indifférence, l'injustice.


Pourquoi choisir la voie de la simplicité, comment y parvenir en partant d’un mode de vie de consommateur ordinaire, comment renoncer aux artifices de la société sans craindre de rien perdre, comment se sentir, comment être plus riche en possédant moins ? Tels sont les thèmes qui seront présentés ici. Ils seront agrémentés de quelques solutions pratiques, d’anecdotes afin de les rendre plus digestes, afin de leur donner la dimension d’un partage d’expérience et non celle d’une leçon donnée ex cathedra. Je dois cependant confesser qu'il ne me sera pas toujours possible malheureusement d'éviter tout à fait le ton acerbe et virulent lorsque j'évoquerai les choses qui me révoltent le plus.


Ce cheminement ne s’est pas fait sans heurts : on ne s’expatrie pas de la société de consommation sans créer de remous. Face à certaines difficultés il faut parfois passer du temps pour trouver la solution en consultant des livres ou des sites Internet, en demandant l’avis d’autrui, en faisant des rencontres avec des personnes qui ont expérimenté certaines choses. Si l’on cherche un savoir-faire, une recette « maison », si l’on reste dans le domaine « pratico-pratique », avec un peu de temps (et parfois un peu de chance) on finit toujours par trouver ce que l’on cherche. Mais lorsque l’on tente de définir ce qui est le plus cohérent dans sa démarche, quand il faut « entre deux maux choisir le moindre », les choses sont tout à coup moins claires. Choisir la simplicité est parfois une façon de se compliquer la vie, et la seule constante à ne pas perdre de vue est son propre équilibre, sa propre harmonie.


La voie de la simplicité n'est pas une « révolution » en soi. Le monde ne changera pas parce qu'une poignée de personnes comprennent que la voie suivie par notre société est sans issue. On fait souvent référence à l'image d'un train fou dont il faudrait tirer le signal d'alarme afin qu'il freine avant de s'écraser contre une paroi rocheuse ou tomber dans un ravin. J'ai cru longtemps qu'en m'acharnant sur cette poignée ou en m'esquintant à tenter d'ouvrir une porte pour sauter bas de ce bolide, j'agissais de manière utile et sensée. Mais j'ai fini par m'apercevoir que malheureusement, ce train ne possède aucun système de freinage, qu'il n'y a pas de chauffeur dans la locomotive et qu'aucun accompagnateur ne pourra jamais m'aider à ralentir le rythme effréné de ce convoi. Je suis moi-même la locomotive de ce train, nous en sommes tous la locomotive. Ce train ne s'arrêtera qu'au sein d'un effroyable désastre et nous ne pouvons rien y changer. Notre erreur fut d'y monter jadis sans avoir pris la précaution de vérifier quelle en était la destination.


Il ne s'agit pas de fatalisme morbide ni de découragement un peu lâche, il s'agit simplement de lucidité froide. Les quelques personnes éveillées qui ralentiront leur rythme ne freineront pas la catastrophe et n'en diminueront pas la gravité. Cependant, alors que les débris de notre société joncheront la voie et le talus caillouteux, il est possible que l'on comprenne la cause du drame et que l'on fasse attention à ne pas reproduire la même erreur. C'est à ce moment que les simplicitaires seront les plus utiles : les générations futures pourront s'inspirer de leur mode de vie pour construire une autre société.


Utopie ou non, ce rêve est le seul que nous puissions avoir car c'est le seul qui soit à notre portée pour autant que l'on ose rêver par soi-même et pour soi-même sans laisser à d'autres le droit de nous imposer un rêve qui ne soit pas le nôtre. Les religions dogmatiques qui ont asservi les peuples durant plusieurs siècles en imposant un rêve unique (l'accès au Paradis) n'ont rien fait d'autre. Elles n'ont hélas pas disparu, elles ont seulement changé de visage. La messe n'est plus donnée aux matines ou aux vêpres au sein d'une église pompeusement bâtie et décorée afin d'en imposer plus facilement au peuple illettré et soumis par la faim et la peur d'avoir faim. La messe moderne se diffuse lors des journaux radiophoniques ou télévisés à grand renfort d'effets sonores ou visuels. Comme jadis le peuple dépendait de la bonne volonté des confesseurs pour obtenir l'absolution, nous nous soumettons aujourd'hui à la loi du marché. Travailler beaucoup et dépenser beaucoup. Produire et obéir. Amen. Comme les prêtres d'antan le marché économique définit ce qui est notre bonheur et ce qui est notre devoir pour y accéder. Nous l'acceptons et nous nous y soumettons sans réserve, et si par hasard (ou par malheur) nous nous écartons de ce chemin tout tracé, nous éprouvons le même sentiment de culpabilité que les pauvres pécheurs des temps anciens.


La simplicité est un mode de vie qui implique de lui-même d'être choisi volontairement. Vivre mieux en possédant moins conduit à écouter son Être Intérieur et à subvenir à ses besoins réels sans laisser parasiter cette communication avec soi-même. C'est retrouver le lien qui nous unit à notre propre conscience, c'est redevenir responsable, c'est reprendre la maîtrise de son existence.


Au cours de son évolution, notre corps biologique a développé cinq sens2 pour capter et analyser les différentes informations qui nous parviennent. Savoir ressentir le chaud nous protège, par exemple, de la brûlure. Nous devons « écouter » ce que dit notre corps pour vivre ou survivre. Or, ce que le monde marchand nous diffuse n'est pas de l'information, c'est de la publicité.


La publicité est un délire, une hallucination générée artificiellement. La publicité est toujours mensongère3. Pas un seul message ne présente la vie telle qu'elle est. Il ne s'agit que d'une mise en scène destinée à nous leurrer. Dans la publicité tous les éviers sentent mauvais, toutes les dents sont jaunes, tous les tissus sont tachés de sauce, toutes les aisselles produisent des odeurs coupables. Les femmes sont gênées d'avoir leurs règles et les hommes souffrent tous du feu du rasoir. Les chats laissent des traces de patte partout dans la cuisine et les enfants dépriment s'ils ne peuvent s'empiffrer de vanille de synthèse et de farine chocolatée. Curieusement, nous sommes pourtant capables de nous différencier de la fiction lorsque nous voyons un film, lorsque nous lisons un livre ou assistons à une pièce de théâtre, et ce bien que nous soyons parfois la proie d'une émotion forte. Pourquoi dès lors nous est-il si difficile de faire de même face à la publicité?

D'éminents psychanalystes (ou psychiatres) devraient pouvoir nous répondre, mais il est probable qu'ils soient impuissants face à cette carence de notre libre arbitre. On ne peut soigner un mal sans l'aide du patient lui-même. On ne peut aider quelqu'un à sortir de l'alcoolisme ou la toxicomanie s'il n'a pas d'abord décidé lui-même d'en sortir. Il en va de même avec le monde marchand : on ne peut s'en libérer sans avoir fermement pris la décision de le faire. Prendre la décision de se libérer du monde marchand implique de couper tous les contacts possibles avec lui...


S'isoler du mensonge, se défaire de l'artifice, c'est retrouver un espace vital de liberté. Outre l'urgence environnementale, c'est à mon sens le but essentiel du choix de la simplicité : être soi-même, en accord avec soi-même et être libre en s'intégrant dans un univers naturel dont les lois, bien que sévères et immuables, respectent l'être et la vie4.

 

A l'heure où ces lignes sont écrites, la plus grosse part de l'humanité vit en deçà du minimum vital alors qu'une minorité vit largement au-dessus des moyens de notre planète. Quelques milliers de personnes possèdent quant à elles autant d'argent que les six milliards d'autres êtres humains réunis. Ces fortunes indécentes n'ont pu voir le jour que parce que le monde a été virtualisé. Argent né de l'argent, il n'y aurait pas de coffre assez grand pour le thésauriser sous forme de lingots d'or ou de billets de banque5. Cela n'est possible que dans un monde dont on a extrait l'élément essentiel : sa réalité. Il est temps de casser ce décor infâme, et de s'en prendre à ce cauchemar vendu sous forme de rêve. Insurrection? Révolution? Guillotine? Fusillade? Ces modes de changement on déjà été expérimentés et l'effet fut désastreux. Pas un peuple révolté n'a accédé ensuite à un état de liberté et de bien-être. A chaque fois le joug a changé de nom, de visage, mais il est resté un joug. Il ne s'agit pas de juger de la force des personnes qui ont un jour dit « Non! » pour ensuite subir une autre dictature. Leur seule erreur fut sans doute de s'en prendre à des personnes (remplaçables par d'autres) plutôt qu'à un système. Là est le changement.


Le monde est (a toujours été?) le terrain de jeu de quelques individus dotés de moyens financiers tels qu'ils ne sont pas seulement à l'abri des lois, ils sont la loi. Perdus sur ce plateau de jeu dont les cases nous encerclent, nous ne maîtrisons pas notre existence et notre destin encore moins. Le fascicule que nous avons reçu pour apprendre les règles était un faux et nous jouons avec de fieffés tricheurs.


Il ne nous reste plus qu'une solution : ne plus jouer le jeu. Le refuser catégoriquement. Quitter la table.


Bien que simple et évidente, la sortie de jeu n'est pas un acte aisé à poser. Mais sa complexité n'est due qu'à notre timidité face au changement. Pour se convaincre qu'il n'y a pas danger à se débarrasser des vieilles habitudes de consommation il suffit de penser à ces milliards d'êtres humains qui vivent avec moins que le quart du tiers de la centième partie de que nous avons peur de lâcher.


Morale à quatre sous. Nous acceptons notre sort parce qu'il y a toujours pire ailleurs et nous nous défendons de toute velléité de changement au nom de ce pire. Un paysan pakistanais sans terre ne mangera pas demain à sa faim (peut-être pour la première fois de son existence) simplement parce que le petit occidental joufflu et aisé que je suis a subitement décidé de ne plus manger de viande. Les choses sont bien plus compliquées que cela. Mais par ce petit geste, sans avoir encore ce pouvoir de partage universel qui me motive tant, je retire un peu de puissance à un « actionnaire inconnu » dont la vie arrosée d'une pluie d'argent illégitime se colore du sang des animaux qui s'échappe en fleuve des abattoirs. Je retire un peu de puissance à cet actionnaire inconnu dont la vie arrosée de sang se teinte de la couleur infâme de l'aliénation et de la famine des peuples. Je retire un peu de puissance à cet actionnaire inconnu dont la vie porte l'empreinte de la misère des autres. D'un simple être humain à la destinée dérisoire je deviens un minuscule grain de sable qui s'efforce de gripper un injuste mécanisme. Et ça, ça n'a pas de prix.


Parti d'un désir de se libérer de la contrainte consumériste, le chemin choisi s'est rapidement révélé lourd de conséquences. Une conscience écologique se mue curieusement en passion révolutionnaire résolue.

Vivre avec moins « d'embarras » matériel permet de se libérer de la nécessité de l'argent et vivre une situation somme toute confortable , mais le revers de la médaille, la « conséquence globale », c'est que cela fait vasciller le seul pouvoir qui soit au monde. C'est beaucoup plus grave car cela remet en question l'élément central de la société telle qu'elle s'est bâtie au fil des siècles. D'un simple outil d'échange destiné à faciliter le troc, l'argent a été hissé bien au-delà de la personne humaine. S'en prendre aux « nantis » ne mène qu'à faire naître une nouvelle génération de riches. S'en prendre à l'argent, c'est attaquer le problème à sa source. « Le dollar, l'euro et le yen à la lanterne » pourrait-on chanter. Mais dépecer la société pour lui retirer sa colonne vertébrale monétaire est un acte d'une sauvagerie terrible quand bien même il s'accomplisse sans violence.


Cela ne plaît pas à tout le monde et il faut bien avouer que l'ombre du découragement vient souvent se poser sur ceux qui optent pour de tels choix. La voie de la simplicité implique parfois de voir certains proches s'éloigner par crainte et par incompréhension. Martiens au milieu des terriens il faut parfois chercher loin au fond de soi-même pour assumer le fait d'avoir philosophiquement parlant la peau verte et écailleuse.


« Allez Simple! » n'a d'autre prétention que de partager une expérience de vie, un crédo sincère et humaniste et de nourrir l'espoir d'autres personnes que le changement est possible.


Entre martiens on se comprend.

 

Marc Van Damme

***

1« Mystères et Secrets des Forgerons » Éditions du Prieuré

2 Il ne s'agit ici que des cinq sens physiques. Ce que l'on nomme communément le « sixième sens » englobe très probablement autant de capacités supplémentaires, mais nous avons perdu la faculté de les utiliser consciemment.

3 Si elle ne l'est pas, elle devient une information et notre organisme est alors apte à en faire usage en fonction de ses besoins vitaux. Ce qui n'est pas souhaitable dès lors que le message est destiné à susciter une envie... et créer un manque. Sous prétexte de nous vendre du bonheur on nous vend de l'insatisfaction perpétuelle.

4 Ce que pratiquement aucune société humaine n'a été capable de faire jusqu'à présent : le nombre de laissés pour compte est dramatiquement élevé en regard du nombre de patriciens, d' aristocrates, de membres de familles royales ou impériales, d' industriels ou de bourgeois qui ont traversé les siècles. Combien d'estomacs vides pour un seul (trop) rempli?

5 Si l'on pense par exemple aux problèmes de trésorerie que rencontraient des souverains comme Napoléon Bonaparte (alors qu'il bénéficiait d'impériales sommes d'argent pour mener ses campagnes), on s'aperçoit que les multinationales actuelles son incommensurablement plus riches qu'eux...