Au sommaire d’Alertes ! :
1) Un dossier sur l’évaluation des revues d’anthropologie, son histoire, ses principes, ses enjeux. 2) Un point sur les différentes motions votées par les institutions de l’anthropologie dans le cadre du mouvement de mobilisation pour la défense de l’enseignement supérieur et de la recherche.
1) L’évaluation des revues d’anthropologie : histoire, principes, enjeux.
En France et à l’échelle internationale, le classement des revues scientifiques répond aujourd’hui à une volonté de mesurer et de comparer les « performances » des périodiques, mais aussi des chercheurs et des laboratoires, selon une logique concurrentielle et avec un triple objectif de normalisation, d’optimisation et de gestion bureaucratique (ou de contrôle politique) de la production scientifique. Pour s’en convaincre, il suffit de retracer brièvement l’historique de ce classement, aux États-Unis d’abord, puis en Europe et enfin en France.
► Le « modèle » bibliométrique américain : mesurer l’impact des revues Aux États-Unis, l’outil le plus ancien et le plus utilisé pour évaluer les périodiques scientifiques est le Web of Science, dont la base de données recense environ 10 000 revues (mais avec une faible représentation des sciences humaines et sociales[1] et une proportion écrasante de revues d’origine anglo-saxonne). Chacune des revues est classée en fonction de son « facteur d’impact », calculé sur deux ans à partir du quotient suivant : nombre de fois où, en 2008, les articles qu’elle a publiés en 2006 et 2007 ont été cités par l’ensemble des revues appartenant à la même catégorie, divisé par le nombre de ces articles. Un tel classement repose donc sur la conviction que les citations récentes sont de bons indicateurs bibliométriques d’une « notoriété » scientifique. Or ce postulat est contestable, surtout en sciences humaines et sociales, à moins de considérer que la qualité d’une recherche n’est mesurable qu’à travers une « audience » immédiate et à partir des seuls articles de revue. Selon une évolution prévisible, l’évaluation bibliométrique a ensuite été utilisée, selon des logiques et des finalités similaires, pour comparer la production scientifique des individus, des laboratoires et des universités. Créé en 2005 par un physicien américain, l’indice h (ou h index) s’est notamment imposé comme la mesure de référence. Pour un chercheur (ou un groupe de chercheurs), cet indice correspond au nombre d’articles de revue qu’il a publiés et qui ont reçu au moins n citations pendant une période donnée (en ne prenant en compte là encore que les périodiques). Si un tel indicateur n’est pas dépourvu de valeur statistique pour les grands agrégats et pour les sciences de la nature, sa validité est en revanche largement contestée pour les individus et pour les sciences humaines et sociales. Dans le cas des sciences humaines et sociales, deux objections principales sont soulevées : la spécificité de ce domaine de recherche, notamment au niveau de la diffusion des résultats scientifiques (importance des livres et des chapitres d’ouvrage, temporalité différente, absence de course aux résultats…), et la sous-représentation des revues en sciences humaines et sociales dans la base du Web of Science, a fortiori lorsqu’elles ne sont pas anglo-saxonnes. Il existe certes des alternatives au Web of Science : Google Scholar prend mieux en compte les sciences sociales, par exemple, mais l’indicateur tiré de cette base n’en reste pas moins discutable.
► L’abandon du classement européen des revues en sciences humaines et sociales À l’échelle européenne, l’ESF (European Science Foundation) s’est appuyée non sur la bibliométrie mais sur des panels d’experts afin de classer par discipline les revues scientifiques retenues, en leur attribuant une note de A à C. Dans le domaine des sciences humaines et sociales, l’ERIH (European Reference Index for the Humanities) a ainsi publié en 2007, à la demande de l’ESF, une liste de 203 revues d’anthropologie notées en principe en fonction de l’étendue de leur notoriété[2]. L’« audience » reste le critère déterminant, avec en conséquence un net avantage pour les périodiques de langue anglaise. Seules trois revues françaises ont été classées parmi les publications internationales de haut niveau (A), tandis que Gradhiva et Terrain ont été reléguées au rang de revues d’importance régionale ou locale (C) par un panel composé de huit chercheurs européens (tous clairement identifiés mais dont on ignore le mode de sélection). Dès leur publication, les listes de l’ERIH ont suscité l’inquiétude de nombreuses revues de sciences humaines et sociales, y compris parmi les mieux notées. S’interrogeant sur les finalités d’un tel classement, elles soupçonnaient une hiérarchisation des périodiques destinée à préparer et à faciliter l’évaluation automatique du travail des chercheurs. Or classer les revues pour évaluer leurs auteurs a des effets pervers déjà perceptibles aux Etats-Unis ou en Angleterre[3] : cela incite les chercheurs à adopter de nouvelles pratiques susceptibles d’accroître l’audience ou le score de leurs travaux, avec au final des articles et des revues de plus en plus standardisés, sensibles aux effets de mode et alignés sur les courants de pensée dominants. En janvier 2009, sous la pression d’un collectif de 61 revues internationales, l’ERIH a finalement renoncé à son classement par lettres.
► La « performance » de l’AERES : évaluer l’excellence grâce à des classements bricolés En France, en juillet 2008, l’Agence d’Évaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur (AERES) mettait en ligne sur son site un classement des revues en sciences humaines et sociales, consultable par discipline avec notamment une liste intitulée « anthropologie, ethnologie[4] ». Le modèle utilisé est la liste initiale de l’ERIH, en dépit de quelques ajustements : l’échelle de notation va désormais de A à D et le nombre de revues classées a augmenté (58 de plus pour l’anthropologie, par exemple). Par ailleurs, les notes diffèrent pour un tiers environ des 203 périodiques anthropologiques communs aux deux listes, mais les réévaluations ou les rééquilibrages ont cette fois profité aux revues françaises. Sept sont passées de B à A et deux d’entre elles (Techniques et culture et Terrain) ont même grimpé de C à A, contre un seul déclassement aux allures de punition, avec la rétrogradation du Journal des anthropologues de C à D. De tels corrections ou repêchages s’effectuent dans la plus totale opacité puisque l’AERES n’explicite ni ses critères de classement, ni ses procédures, ni même le nombre ou l’identité des évaluateurs. S’agit-il toujours de classer les revues en fonction de l’étendue de leur audience, sans préjuger de leur qualité ? Une phrase de l’AERES le suggère vaguement tout en évoquant un critère relatif, mais l’introduction de la lettre D rend difficile une telle interprétation : si une revue C est d’importance locale ou régionale, un périodique de rang D est-il micro local ? En fait, la disparition de toute justification témoigne sans doute de la difficulté à trouver un critère pertinent pour classer des revues scientifiques très diverses. Dans ce cas, pourquoi s’obstiner à bricoler à la hâte et dans l’ombre, sans concertation préalable, un classement parsemé d’erreurs[5] ? La réponse va de soi : pour remplir la mission d’évaluation qui lui a été confiée, l’AERES a besoin d’outils, aussi mauvais soient-ils, pour mesurer et comparer rapidement la production scientifique des chercheurs, des laboratoires et des universités. Du reste, à l’AERES, la notation des revues et l’évaluation bibliométrique des laboratoires ont été simultanées et s’inscrivent dans une même politique de quantification, de management et de contrôle de la recherche scientifique. Or c’est cet usage bureaucratique des listes de l’AERES qui inquiète, d’autant qu’il disqualifie en partie les sciences humaines et sociales en leur imposant des normes empruntées aux sciences dites « dures » et à la culture d’entreprise. En 2004, le département Sciences Humaines et Sociales du Centre National de la Recherche Scientifique avait déjà évalué les revues de son domaine, mais pour établir le niveau de subvention à leur attribuer et non pour produire des palmarès, orienter les financements de la recherche et optimiser la productivité académique. Une telle liste n’avait donc pas provoqué de contestation majeure[6]. En revanche, en quelques mois, le classement établi par l’AERES a suscité de multiples protestations, débats et initiatives, en particulier en sciences humaines et sociales. Le retrait des listes de l’AERES est exigé à la fois par plusieurs pétitions[7] et par différentes commissions du Conseil National des Universités et du Centre National de la Recherche Scientifique. Certaines revues ont par ailleurs publié des éditoriaux critiques[8], tandis que d’autres ont constitué des dossiers thématiques sur l’évaluation scientifique[9]. Enfin, de nombreux sites web ont mis en ligne des papiers d’information ou d’analyse qui permettent de suivre l’actualité des débats[10]. Derrière cette révolte contre le classement des revues, l’enjeu est de taille et il est toujours le même : l’autonomie de la science ou du savoir par rapport aux pouvoirs politiques et économiques.
2) Les motions des institutions de l’anthropologie
Depuis le début du mouvement de grève générale dans les universités le 2 février dernier, la mobilisation s’est intensifiée pour la défense de l’enseignement supérieur et de la recherche. Les institutions de l’anthropologie (instances représentatives de la discipline, laboratoires) ne sont pas en reste puisque plusieurs ont voté des motions dont Alertes ! reproduit ci-dessous le texte.
► 20ème section du Conseil National des Universités (4 février 2009) Deux décrets vont modifier profondément le statut des enseignants-chercheurs : le décret - déjà soumis au Conseil d’État - révisant celui du 6 juin 1984 ; un second, en cours de rédaction, modifiant en conséquence les missions du CNU. Ces deux décrets mettent gravement en danger la qualité et l’indépendance du travail des enseignants-chercheurs. En conséquence de quoi, la 20ème section du CNU (Ethnologie, Préhistoire, Anthropologie biologique), réunie en session plénière le 04 février 2009, a voté le soutien à l’unanimité à la Déclaration de l’Assemblée générale de la Conférence permanente du Conseil national des universités du 26 janvier 2009 et a adopté les motions suivantes à l’unanimité : 1- Les membres de la 20ème section demandent expressément le retrait du projet actuel de décret modifiant celui du 6 juin 1984 (n°84-431) fixant les dispositions statutaires communes applicables aux enseignants-chercheurs. Ce projet crée les conditions propices à une gestion locale arbitraire des activités exercées par les enseignants-chercheurs, qui accentuerait les inégalités et les tensions entre personnels, disciplines et établissements, au détriment de la recherche scientifique et de la formation des étudiants ; il revient sur l’une des dimensions fondamentales de notre métier qui consiste, à partir de nos activités de recherche, à élaborer nos enseignements dont le volume horaire ne saurait en aucun cas excéder le niveau actuel de 192hTD ; il réduit l’autonomie des enseignants-chercheurs par rapport aux instances administratives et remet gravement en cause leurs libertés académiques et leur indépendance scientifique. 2- Les membres de la 20ème section considèrent essentielle la reconnaissance du rôle du CNU, seule instance nationale d’évaluation représentative des enseignants-chercheurs, dont le rôle ne saurait se réduire à celui d’une simple instance consultative ou de recours à l’encontre de décisions prises par les organes dirigeants des universités. Ils considèrent que le CNU doit conserver ses prérogatives en matière de gestion des carrières des enseignants-chercheurs afin de maintenir le nécessaire équilibre d’une gestion locale et nationale et de devenir une force de proposition sur la carte scientifique de l’université française et sur le développement de l’emploi scientifique. En conséquence, ils demandent un moratoire dans la rédaction du décret modifiant les missions du CNU et l’instauration d’une véritable consultation. 3- Par ailleurs, les membres de la 20ème section ont décidé, dans l’attente de l’ouverture d’une véritable consultation sur ces deux questions, a) de ne pas transmettre au Ministère les résultats de la campagne de qualification, b) de ne plus participer aux évaluations de l’AERES en tant que membre du CNU, c) de ne pas transmettre les évaluations effectuées dans le cadre de l’ANR, d) d’appeler tous les collègues de nos disciplines à ne pas transmettre au Ministère les évaluations des organismes : AERES, ANR, DGRI, DGES… en cours et de refuser de nouvelles expertises.
Votée à l’unanimité le 04/02/09
► Section 38 du Comité National du Centre National de la Recherche Scientifique (6 février 2009) Réunis le 6 février 2009, les membres de la section 38 expriment leur indignation face aux propos présidentiels insultants tenus contre les chercheurs et leur refus des réformes et évolutions imposées aujourd'hui aux universités et aux organismes de recherche. Ils estiment que les conditions de leur participation aux comités de visite et expertises de l'AERES, aux expertises de l'ANR et aux procédures de recrutement des chaires Université/CNRS ne sont désormais plus réunies. Ils décident en conséquence de ne plus y participer à compter de ce jour. Seuls les engagements déjà pris avant cette date seront tenus. Décisions de la section 38. Votée par 18 voix pour, 1 contre, 0 abstention.
► Centre d’études des mondes africains (11 février 2009) Réagissant à la stigmatisation des personnels et aux bouleversements profonds imposés sans concertation à la recherche publique et à l’enseignement supérieur, le CEMAf se déclare « laboratoire en lutte » et appelle à la suspension ou au détournement des activités organisées en son sein. À l’unanimité des membres présents, il demande : - le retrait du projet de décret sur le statut des enseignants-chercheurs et la restauration des cadres nationaux des diplômes et des statuts ; - l’arrêt du démantèlement des organismes de recherche, notamment du CNRS, et le rétablissement de l’ensemble de leurs missions nationales (opérateur de recherche, labellisation des revues, évaluation scientifique des laboratoires) ; - le rétablissement des postes supprimés en 2009 dans l’enseignement supérieur et la recherche (chercheurs, ITA, enseignants-chercheurs et BIATOS), ainsi que la mise en place d’un plan pluriannuel de création de postes statutaires ; - la suppression des chaires « organisme-université » ; - la fin des procédures d’externalisation et la résorption de la précarité pour toutes les catégories de personnel ; le déblocage et l’harmonisation des carrières ; - l’abandon de la mastérisation pour la formation aux concours d’enseignement ; - la révision du contrat doctoral, pour une amélioration du statut et des conditions de travail des doctorants ; - un moratoire des expertises à l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) et à l’Agence d’Évaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur (AERES) ; - une large consultation de tous les acteurs concernés et une meilleure prise en compte des propositions émanant des Etats généraux de la recherche afin d’élaborer une nouvelle loi d’organisation de la recherche et de l’enseignement supérieur, et afin de mettre en place un système d’évaluation transparent fondé sur les principes de collégialité, d’indépendance et de compétence scientifique.
► Laboratoire d’anthropologie urbaine (19 février 2009) Par un vote à la majorité, les membres du Laboratoire d'anthropologie urbaine (UPR 34, CNRS) réunis le 19 février s'associent à la motion votée par l'Assemblée générale du 12 février au siège du CNRS. Ils voient dans ce texte une première étape ; ils souhaitent que les thèmes en soient développés et les propositions précisées dans le cadre de chaque laboratoire afin d'ouvrir une perspective qui ne soit pas seulement le maintien du statu quo antérieur. Nous proposons en conséquence que dans chaque laboratoire, les chercheurs, enseignants-chercheurs, étudiants, chercheurs non statutaires, ITA confrontés dans leur activité quotidienne à la réforme qui se met en place décrivent avec précision les difficultés, blocages, impossibilités auxquels ils font face. L'ensemble constituera pour chaque laboratoire une sorte de cahier de doléances qui sera transmis à nos autorités de tutelle. Les membres du Laboratoire d'anthropologie urbaine se sont d'ores et déjà engagés dans la rédaction d'un tel cahier, qui sera transmis à la commission de la section 38 dont ils relèvent. [1] 1 865 sur 10 000 selon Laurence Coutrot ; 1 000 sur 8 700 selon Christine Kosmopoulos et Denise Pumain. [2] http://www.esf.org/research-areas/humanities/ research-infrastructures-including-erih/erih-initial-lists.html [3] Se reporter aux articles de Peter Laurence cités par S. Piron (http://evaluation.hypotheses.org/ 229). [5] Jean Jamin a pointé plusieurs de ces erreurs, à commencer par le classement de L’Homme à la lettre L, alors que L’Ethnographie est classée à la lettre E (J. Jamin : « Éditorial. Les maux et les nombres », L’Homme, 2009/1, n° 189, pp. 7-10). [6] La rédaction d’Actes de la recherche en sciences sociales (2004/5, 1955, pp. 101-104) avait toutefois émis plusieurs critiques sur ce classement bibliométrique en pointant notamment ses biais méthodologiques, défavorables aux nouvelles revues. [7] http://www.appelrevues.org/ http://publieroumourir.org/ http://www.shesp.lautre.net/spip.php?article46 http://www.mlibr.org/ [8] L’Homme pour l’anthropologie (Jean Jamin, op. cit.), mais aussi les Annales, le Mouvement social, la Revue philosophique et SEMEN pour les autres disciplines. [9] Voir Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 2008/5, n° 55-4bis. |