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J’ai souvent rencontré à Mons, pendant des années, une femme qui marchait complètement pliée. Et quand je dis pliée, ce n’est pas voûtée, mais cassée en deux comme un fétu de paille après le passage d’un troupeau au galop. Mettez les pieds par terre et le buste allongé sur la table; telle était la position de marche de cette dame. Mais que voyait-elle en marchant? Ses pieds, les pieds des passants. Les roues des vélos, des voitures. Les éclaboussures de la circulation qui retombaient sur le trottoir et sur ses propres pieds. Elle voyait les papiers, les restes d’un sandwich écrasé, les mégots, les crachats. Les canettes de différentes boissons, les crottes de chiens, les passages pour piétons, les vomissures d’étudiants en guindaille. Elle voyait, en bref, l’univers des bas-fonds. Et que ne voyait-elle pas? Le numéro des bus qu’elle ne pouvait donc prendre. Le ciel bleu les jours de beau temps, les levers et couchers de soleil, le ciel rouge de ces levers ou couchers. Le visage des gens, sauf parfois celui d’un tout petit enfant. Le sourire de certaines personnes tout en devinant le regard moqueur de certains. Les vitrines des magasins, les illuminations de Noël. Le bonheur d’une famille qui va au cinéma. Les oeuvres des artistes, architectes, tailleurs, peintres. Le bonheur d’amoureux qui s’embrassent, une belle fille, un beau mec. Puisqu’elle ne pouvait voir en haut, je clamais en l’approchant un vibrant «Bonjour Madame» auquel elle me répondait «Merci Monsieur». Quelle ne fut pas ma surprise un jour où je m’approchais d’elle, de l’entendre me dire avant que je n’ouvre la bouche: «Bonjour Monsieur». Elle avait reconnu mes chaussures puisque, depuis mon accident, je porte toujours les mêmes. C’était la première fois qu’on me reconnaissait par mes pieds. Et ce fut un voyage à deux. Histoire banale? Non, un vécu. Mon vécu, son vécu. Et ce vécu j’ai l’impression qu’aujourd’hui nous le vivons tous et toutes. Ne levez pas la tête, travaillez; on se fout de vous, c’est le rendement qui compte. Tout nous y pousse, médias, certaines politiques «toujours plus riches, de plus en plus pauvres», les affaires, les banques, la production, la consommation qui devient «consummation». Et nous marchons notre vie la tête basse, ne voyant que le laid. Prenons-nous encore le temps pour admirer ceux que nous aimons, nos amis? Ne soyons pas esclaves, levons la tête, regardons la beauté du ciel, des moissons, de nos amitiés, des herbes folles, de nos enfants, de nos chef-d’oeuvres. Vivons debout, les pieds sur terre et le regard dans le ciel car il est beau et plein d’espérance. C’est ainsi que nous construirons un monde meilleur en unissant l’or et le noir. Pierre Rombeau, membre du Groupe acg-art. |


