Présidents de séance : Guibourg Delamotte et Sébastien Lechevalier
« La crise de 1929 et l’évolution de la réforme sociale au Japon dans les années 1930 » Bernard Thomann, Inalco Au cours des deux dernières décennies, la question de la réforme sociale pendant les « quinze années de guerre », de 1931 à 1945, a été assez largement traitée par l’historiographie tant japonaise qu’occidentale. Ces études ont montré que la relation entre la guerre et la politique sociale était à deux niveaux. Premièrement, une politique sociale est essentielle en temps de guerre pour garder les hommes en bonne santé dans le but d’avoir de bons soldats, mais aussi des travailleurs dans les usines liées à l’armement en pleine possession de leurs moyens. Si la guerre dure, la main d’œuvre vient à manquer, il faut alors se retourner vers les femmes et les enfants, une amélioration des conditions de travail devient encore davantage nécessaire car c’est le futur de la nation qui est en jeu. La première guerre mondiale avait ainsi montré, qu’une guerre, c’était aussi une guerre économique et qu’une politique de production efficace ne pouvait se passer d’une politique sociale assurant la protection et la reproduction d’une main d’œuvre pensée une force de production. Deuxièmement, la guerre, parce qu’elle impose à la société un état d’urgence et une restriction des libertés, est l’occasion de vaincre les oppositions traditionnelles, en particulier l’opposition traditionnelle des milieux économiques. Pourtant, ce que ces études, focalisées sur les années de guerres, tendent à négliger, c’est que la politique sociale était déjà très bien engagée dans les années 1920, sous l’influence notamment du Bureau International du Travail. Ainsi davantage que le lieu d’une naissance de l’État social, les quinze années allant de 1930 à 1945 sont le lieu d’une mutation assez profonde des fondements politiques, économiques et sociaux de la réforme sociale au Japon. En particulier, aux côtés de la guerre, un facteur essentiel de cette mutation fut la crise de 1929 qui produisit une critique radicale du capitalisme dans les milieux réformateurs japonais des années 1930. Par exemple, l’échec en mars 1931 de ce qui fut un des sujets majeurs de la politique sociale au cours des années 1920, le projet de loi sur les syndicats, peut bien sûr s’expliquer, d’une part, par la montée du nationalisme que stimulait l’occupation de la Manchourie et les relations de plus en plus tendues avec les démocraties occidentales, mais aussi, d’autre part, par l’influence grandissante des critiques radicales du capitalisme libéral suite à la crise de 1929. En effet, la mise en place d’un système de représentation des intérêts dans le cadre d’un système politique plus démocratique n’est plus perçue comme un enjeu de réelle importance par les experts qui sont de plus en plus attirés par l’idée d’un pilotage direct de l’économie par l’Etat, mieux à même de d’attaquer aux problèmes sociaux. Les idées marxistes, qui ont pénétré le monde universitaire depuis les années 1920, influencent maintenant les experts du gouvernement. Parallèlement au déplacement des modèles intellectuels, on assiste aussi à une évolution des modèles institutionnels Ainsi, si l’on regarde les sommaires du « Bulletin de politique sociale » (Shakai seisaku jihô), la revue de la Société pour la coopération (Kyôchôkai) qui est le principal lieu où se pense la politique sociale depuis le début des années 1920, on peut constater, qu’avant le début des années 1930, ce sont les législations sociales et les idées de réforme sociale surtout en provenance de Grande-Bretagne ou de France qui viennent d’ajouter aux références plus traditionnelles au modèle social allemand. Par exemple, le solidarisme français ou le fabianisme britannique. Cependant, après le début de la crise économique, on voit alors un déplacement assez violent des modèles. On ne compte plus, à partir de 1933, les articles sur les politiques économiques et sociales nazies et fascistes. Cette évolution des idées de la réforme sociale au Japon ne se réduit pas à un changement de modèle, ce sont les modèles eux-mêmes qui changent. Par exemple, l’évolution de l’idée que la Kyôchôkai se fait de la politique sociale évolue parallèlement avec les conceptions du Bureau International du Travail lui même. L’évolution des sommaires du Bulletin de politique sociale fait très largement écho à l’évolution des sommaires de la Revue Internationale du Travail du BIT, qui se ne préoccupe plus exclusivement de la question de la régulation des conditions de travail, mais, de plus en plus, dans sa volonté d’aborder la question du chômage à sa source, de politique économique et même de politique démographique. Si le mur entre politique sociale et politique économique s’effondre et que le contrôle de l’économie est de plus en plus envisagé, ce n’est pas à cause seulement d’une évolution interne au Japon, la monté du militarisme, c’est aussi parce que les yeux des experts se tournent vers les pays qui posent cette nouvelle problématique de la façon la plus radicale, mais aussi parce que cette nouvelle problématique se pose dans tous les pays industrialisés de cette époque à cause d’un problème commun : la crise économique.
« La réforme de la loi fondamentale de l’éducation de 2006 : une réponse à la crise du système éducatif japonais ? » Christian Galan, CEJ – Université de Toulouse-le Mirail La nouvelle Loi fondamentale de l’éducation (Kyôiku kihon hô) votée en décembre 2006 en remplacement de celle promulguée en 1947 est le fruit d’un long processus d’élaboration tout autant lié à la réalité et au devenir du système éducatif japonais qu’à la problématique plus générale de la sortie de l’après-guerre (sengo). La promulgation de cette nouvelle Loi fondamentale fait cependant bien date et se pose en pierre angulaire d’une politique qui vise à réformer en profondeur le système éducatif japonais dans le but affiché de sortir celui-ci de la crise qu’il traverse (ou est censé traverser) depuis les années 1990. Deux pistes ont été pour cela privilégiées par les dirigeants japonais : établir une « éducation pour le xxie siècle » (sic) et en revenir à la communauté et à la nation, notions que la loi de 1947 avait, aux yeux de ceux-ci, par trop négligés. La crise que traversent l’éducation et la société japonaise tout entière aurait ainsi révélé, toujours aux yeux des partisans de la réforme, les aspects les plus négatifs de cette loi trop individuo-centrée, notamment en terme de perte du lien social et de détérioration de la perception de l’intérêt général. Le contenu de la nouvelle loi étonne cependant au regard de ces objectifs à la fois dans ce qu’il réforme de la loi de 1947 et, c’est plus surprenant, par rapport aux solutions mêmes qu’il est censé apporter à la crise en question. Sans revenir sur la genèse de cette réforme que nous avons décrite et analysée par ailleurs[1], nous examinerons tout d’abord dans notre communication les deux aspects évoqués ci-dessus (les modifications apportées à la loi de 1947 et la nature des solutions proposées). Puis nous tenterons de montrer concrètement, à partir de ceux-ci, en quoi la nouvelle loi, voulue et portée par Koizumi Jun.ichirô et finalement votée sous le gouvernement Abe, ne constitue pas tant un « remède » aux problèmes actuels du système éducatif japonais qu’un moyen permettant une refondation néolibérale et néo-conservatrice de ce dernier, et comment la notion de « crise » a été utilisée pour atteindre cet objectif.
« Les effets inattendus des contre-mesures de revitalisation urbaine à travers l’exemple de l'opération Minato Mirai 21 (Yokohama) » Rémi Scoccimaro, CEJ – Université de Toulouse-le Mirail Les réformes d'inspiration libérale entreprises sous l'ère Koizumi ont accéléré la dérèglementation urbaine débutée à la fin des années 1990. Elles ont pris la forme des zones spéciales de revitalisation urbaines accélérées (toshisaiseikinkyûseibichiiki都市再生緊急整備地域) où en plus de l'assouplissement des règles d'urbanisme, les investisseurs privés bénéficient d'exemptions de taxes. Dans le même temps, en 2004, un des acteurs majeurs de l'aménagement urbain, la régie immobilière (ex-toshikôdan, actuelle Toshikikô都市機構) a été intégrée au processus d'autonomisation des organismes paragouvernementaux. Devant dès lors s'autofinancer, la toshikikô a réorienté ses opérations vers des segments du marché plus rentables et a opéré une monté en gamme de son offre de logements. Ces réformes ont été présentées comme des solutions à la crise de l'immobilier et le moyen pour faire redémarrer le secteur de la construction, accélérer le développement des projets conçus pendant la bulle et pour la rénovation du parc foncier des mégapoles japonaises. L'étude de l'application de ces mesures sur la partie nord de l'opération Minato Mirai 21 (Yokohama) est riche d'enseignements et de surprises pour jauger des effets de cette politique. Cette zone, remblayée sur les quais Takashima et intégrant une friche ferroviaire de la JR, est la dernière étape de l'opération. La conjonction entre la structure de la demande immobilière et la déréglementation a eu un effet plutôt inattendu : celui du développement d'un parc résidentiel, de haut standing mais avec une certaine mixité sociale, aboutissant à la transformation d'un projet de foncier d'affaires vers un quartier d'habitation dense. Ce processus est à l'image de nombreuses opérations urbaines situées à proximité des hypercentres de la région capitale. Il participe, s'il ne le permet, au mouvement de réinstallation des populations urbaines de la périphérie vers les centres-villes. Cela à rebours de ce que les reformes d'inspiration libérale sont souvent accusées de produire : sur-tertiarisation des centres, gentrification accélérée et renforcement des processus de ségrégation urbaine.
« L’égalité des sexes dans une perspective démographique : cause ou réponse à la dénatalité ? » Isabelle Konuma, CEJ – Inalco Proclamée formellement dans la Constitution de 1946, l’égalité des sexes fera l’objet d’une attention législative particulière au Japon après la ratification en 1985 de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (1979). Alors que l’égalité formelle des sexes, telle qu’instaurée en 1946, était tempérée par le concept d’égalité substantielle – lequel s’exprimait à travers un traitement « similaire » et non « identique » de l’homme et de la femme (cf. politique visant à privilégier les femmes au foyer), et ce en recourant à la théorie de la « discrimination rationnelle » –, l’égalité changea progressivement de sens à partir des années 80, notamment sous l’influence des études du genre. Désormais, la rationalité de la différenciation ne peut plus se justifier à travers un sentiment « social », « culturel » ou « historique ». La maternité est alors un point délicat, relevant en particulier d’une vision genrée des sexes, alors qu’elle est avant tout une différence « biologique ». De cette reconstruction du concept de la maternité sous l’égide du nouveau concept de l’égalité, il faut distinguer la montée parallèle des discours reliant dénatalité et égalité. En effet, alarmés par la baisse du taux de fécondité notamment dès 1989 (l’année du « choc du 1,57 »), les gouvernements successifs se concentrèrent sur cette préoccupation centrale si elle n’est principale. Les discours officiels et scientifiques (comme ceux d’Atô Makoto, démographe) soutinrent alors que plus les femmes travaillaient, mieux se portait la natalité. Ce point de vue, qui rapprochait la politique démographique et les courants féministes, contribua à renforcer un nouveau courant politique égalitariste. La loi-cadre pour une société de participation conjointe des hommes et des femmes (danjo kyôdô sankaku shakai kihonhô) de 1999 est l’aboutissement de la politique égalitariste des années 80. Or l’égalité n’aurait-elle pas été perçue davantage comme porteuse d’une nouvelle possibilité face à la crise de la natalité ? Où situer alors les discours qui responsabiliseraient le travail féminin comme cause de la dénatalité ? Avant d’entrer dans une analyse des liens de causalité entre l’égalité et la natalité, il semble important de s’interroger préalablement sur le bien fondé du rapprochement des deux concepts. Au lieu d’être utilisée comme un moyen de la politique démographique, l’égalité ne serait-elle pas avant tout le reflet d’un idéal qui trouve ses racines dans les droits de l’Homme ? Akagawa Manabu, sociologue, développe à cet égard une thèse qui part d’une critique avant tout méthodologique de la théorie d’Atô Makoto. Par ailleurs, l’égalité, du moins idéologiquement, ne devrait pas servir les intérêts démographiques. Partant de ces remarques d’Akagawa, le but de la présente intervention consistera à mettre en relation la crise de la natalité et les discours tenus autour de l’égalité, lesquels sont présents dans différents domaines, tels que le travail et la famille.
« La réforme de la procédure pénale et la réintroduction du jury » Eric Seizelet, Université Denis Diderot Paris 7
« L’alternance vécue comme crise politique » Guibourg Delamotte, Inalco
Le gouvernement Hatoyama est arrivé au pouvoir en septembre 2009 après des élections qui, pour la première fois, ont donné la majorité des sièges à un parti qui n’était pas le Parti libéral-démocrate. Le changement a paru colossal : le PLD perdait le pouvoir après 60 ans d’un règne interrompu quelques mois seulement. Une fraction importante des élites administratives ou intellectuelles s’effrayèrent d’un Premier ministre « anti-américain », prêt à sacrifier la sécurité du Japon à l’amitié avec la Chine, démagogue et sans souci des dépenses publiques : l’alternance, si habituelle, si naturelle – si nécessaire – à la démocratie, était vécue comme une crise politique. Pourtant, quelle part de nouveauté comportait son programme politique et quelle politique a été mise en œuvre depuis les élections ? Composé pour l’essentiel d’une aile droite issue du PLD et d’une aile de libéraux de gauche, le parti est en fait proche, idéologiquement, du PLD – voire, plus conservateur que les libéraux de ce dernier. Son programme comportait certes un volet social qui devait entraîner une hausse des dépenses publiques ; il prônait des économies pour y palier. Sur le plan de la diplomatie, le parti se voulait proche de l’Asie, mais aussi des États-Unis. Comment en est-il venu à passer auprès des élites pour un parti de gauche presque révolutionnaire, anti-américain et prochinois ? Son alliance avec le Parti socialiste et avec le Nouveau parti du peuple ont considérablement influencé son positionnement électoral et le contenu de ses réformes. Désireux, dans la perspective des élections à la Chambre haute de juillet 2010, de marquer une rupture avec le PLD pendant la campagne comme durant les premiers mois de son mandat, il s’est positionné plus à gauche qu’il n’était. En réalité, à bien des égards et en dépit de tâtonnements, il marche dans les pas de ses prédécesseurs. Est-ce à dire qu’il n’y a pas eu rupture et que la victoire de ce parti n’a pas entraîné de changements ? Le Minshutô aura bien accompli certaines des réformes promises, mais, pris en tenailles entre la politique que voulait mener sa majorité (de droite), la nécessité de donner satisfaction à sa minorité (de gauche) et à ses partenaires de coalition (de droite et de gauche), il ne sera parvenu ni à gagner la confiance des élites, ni à conserver l’électorat flottant qui avait opté pour lui. Les élections de juillet 2010 ont été un désaveu de ses premiers mois au pouvoir. Une reconfiguration de la scène politique est possible. Elle passerait par la formation de nouveaux partis organisés par clivages idéologiques plutôt qu’autour de personnalités : peut-être ainsi la vie politique japonaise sortirait-t-elle sinon de sa « crise », du moins de l’impasse dans laquelle elle se trouve ?
[1] Voir : Christian Galan, « L’évolution du concept d’“éducation d’après-guerre” », in Michael Lucken, Anne Bayard-Sakai et Emmanuel Lozerand (sous la direction de), Le Japon après la guerre, Arles, Philippe Picquier, 2006, p. 47-81. |